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Elections européennes: de la réalité aux rêves

Jean-Claude Casanova, mis à jour le 04.05.2009 à 19 h 46

Le résultat des élections de juin est quasi connu. Seule inconnue, l'attitude des responsables politiques concernant l'Europe...

On recommande de ne pas faire de prévision en politique. Pourtant, on ne court pas de grands risques en avançant trois pronostics à propos des élections européennes qui se dérouleront en juin prochain, pour la septième fois depuis 1979.

Le taux d'abstention sera élevé: on dira que les électeurs ont boudé le scrutin et chacun, à sa manière, interprétera ou déplorera cette désaffection. La seule formation favorable au gouvernement dans cette compétition, l'UMP, obtiendra moins de 30% des suffrages exprimés: on en conclura que le gouvernement et le président de la République ont été défaits. En revanche, les listes favorables à la poursuite de l'unification européenne obtiendront, toutes réunies, une large majorité: on additionnera pour le montrer les suffrages de l'UMP, du Modem, du PS et des écologistes et la somme dépassera largement 50%.

Analysons ces trois points. Le taux d'abstention a toujours été plus important pour les élections européennes que pour les élections législatives ou présidentielles. Il n'a pas cessé de croître depuis l'origine. Le pourcentage des votants qui était de 61,16% en 1979, est tombé à 43,32% en 2004, comme s'il y avait eu un désintérêt croissant à l'égard de ces élections. Le découpage en grandes circonscriptions (découpage regrettable, parce que sans signification) joue sans doute un rôle dans cette désaffection.

Car il n'y avait que deux modèles légitimes: soit prendre la France comme une circonscription unique, soit la découper en régions authentiques. Au contraire, on a choisi la plus mauvaise des solutions et dessiné des ensembles géographiques hétéroclites, au sein desquels les électeurs n'ont ni identité ni intérêts communs, comme celui du midi, par exemple, qui va de Lyon à Bonifacio en passant par Annecy et Montpellier. Passons. Attendons les résultats pour voir si l'abstention se stabilise ou s'accentue.

Un Président français satisfait et une «majorité» pro-européenne

Il est probable, au surplus, qu'une très faible participation satisfera le président de la République. Il est vraisemblable que lui-même s'engagera très peu dans ces élections et, si les listes favorables au gouvernement ne doivent rassembler qu'un petit tiers des électeurs, moins la participation électorale sera grande, moins l'impression de défaite du gouvernement comptera. Au demeurant, des élections intermédiaires défavorables n'ont jamais empêché de gouverner ni de vaincre ensuite lors des échéances décisives. D'autant que, même avec un score de 28%, comme l'annoncent certains des sondages, Nicolas Sarkozy remportera un succès personnel, puisque, lorsqu'il avait conduit lui-même, en 1999, la liste gaulliste aux élections européenne, il avait obtenu 12,8% des suffrages exprimés.

Le fait que les listes favorables à l'intégration européenne obtiennent une large majorité signifiera-t-il que l'opinion française revient sur l'échec du référendum de 2005 et que se reconstitue l'arc pro-européen majoritaire, alliant les socialistes, les centristes et la droite modérée, sur lequel s'est appuyée depuis un demi-siècle la politique européenne de la France?

Cette idée et cet espoir habiteront l'esprit des partisans de l'Europe unie et habilleront leurs propos. Mais on leur objectera la faiblesse de la participation, interprétée comme un signe d'indifférence envers l'Europe. On fera aussi remarquer que les listes de l'UMP, du Modem, du PS et des Ecologistes sont incontestablement favorables aux traités européens existant et même espèrent l'application prochaine du traité de Lisbonne (si les Irlandais veulent bien l'adopter) mais qu'elles ne  le sont que du bout des lèvres.

En réalité, la question est de savoir si cette majorité virtuellement pro-européenne accepte simplement les choses comme elles sont, avec un mélange d'indifférence et de bienveillance, ou bien si elle exprime un vrai espoir, une vraie volonté de donner à l'Union européenne un approfondissement politique.

A l'arrière-plan de cette question se pose un problème toujours central en politique démocratique. Est-ce l'opinion, parfois incertaine, souvent contradictoire, toujours difficile à interpréter, aussi bien par les sondages que par les votes, qui mène le jeu, ou bien est-ce la vision, l'autorité, le discernement des dirigeants politiques qui savent précéder l'opinion et qui savent la guider?

Je n'éprouve aucune hésitation à affirmer que ce sont les leaders politiques qui comptent, à condition qu'ils sachent créer cette symbiose entre les buts à poursuivre et les attentes des citoyens. Ce fut le cas au moment de la déclaration de Robert Schuman, conçue avec Jean Monnet, en 1951, et qu'Aristide Briand (Léon Blum l'approuvant) avait esquissé dès 1930. Cette déclaration de 1951, comme celle de Briand en 1930, souhaitait explicitement l'avènement d'une Fédération européenne.

De de Gaulle à Mitterrand, un fil conducteur de l'idée fédérale

Ce n'était pourtant pas ce que l'opinion réclamait en 1951 ou en1930. Mais si la politique de Briand (ou celle de Jaurès, s'il avait survécu, ou encore celle de Caillaux) l'avait emporté après 14-18, au lieu de celle, vétilleuse et belliqueuse, de Poincaré, Maurras et Clémenceau, nous aurions peut-être évité le nationalisme guerrier de l'Allemagne. Et parce que la politique de Robert Schuman et la vision de Jean Monnet, assurées de la sagesse constructive d'Adenauer, ont engagé la France et l'Allemagne, dans une politique européenne irréversible, la construction européenne a progressé. Elle a progressé continûment parce que, à ne considérer que notre pays, trois hommes, chacun dans son style et sans doute avec des arrière-pensées différentes, chacun voyant au-delà de l'opinion, De Gaulle, Giscard d'Estaing et Mitterrand ont suivi, à des moments décisifs, le fil conducteur de l'idée fédérale. De Gaulle en sauvant le marché commun, Giscard en créant le Conseil européen et en introduisant l'élection du parlement européen au suffrage universel, Mitterrand en parachevant la création de l'euro.

Comment pourrait-elle progresser aujourd'hui? Il n'y a rien à attendre du coté britannique. La Grande- Bretagne souhaite une zone prospère de libre-échange dont elle serait le poumon financier. Pour cela, elle veut le minimum de réglementation et, s'il doit y avoir des règles, que se soient des règles universelles et pas des règles européennes. Quant aux dépenses de défense et à l'union politique, ses difficultés budgétaires l'écarteront de  toute velléité dépensière, et l'indifférence ou la méfiance de tout progrès fédéral. La Suède réagira de la même façon, avec peut-être moins de persévérance.

Mesurer l'intensité du sentiment européen

Du coté des Etats-Unis, on souhaite une Europe élargie jusqu'à l'Asie mineure, dont la frontière sinuerait dans le Kurdistan, une Europe qui soit sans cerveau ni vertèbres  politiques (pour ne pas compliquer les rapports avec Washington) et qui ne porte pas ombrage à la machinerie financière américaine (notamment à son déficit commercial et à son endettement asiatique) mais qui contribue militairement et budgétairement au protectorat américain sur le Moyen-Orient et en Asie centrale. C'est donc de la vieille Europe et de l'Europe orientale que peut naitre le sursaut.

Ce détour me ramène aux élections. Il faudra mesurer, dans les pays fondateurs, l'intensité du sentiment européen. Nous sommes dans une période doublement incertaine. Nous ne savons pas encore si le traité de Lisbonne sera appliqué et donc quelles seront, dans les années qui viennent, les institutions de l'Union européenne. La crise entretient, dans une partie importante des opinions, l'idée que l'Europe ne protège pas de la mondialisation, mais, au contraire, qu'elle expose aux difficultés économiques. La campagne électorale  et les résultats de ce scrutin favoriseront-ils la résignation ou le réveil?

En France, dans le passé récent, sur cette question, le PS avait été divisé, les centristes incertains et l'UMP ambigüe. Nous allons donc savoir si les socialistes referont leur unité sur une base fédéraliste et ambitieuse ou sur une base sceptique et craintive. Leurs déclarations sur la régulation financière peuvent fortifier la première hypothèse; la logomachie anticapitaliste, destinée séduire l'ultra-gauche, renforcera la seconde hypothèse.

Les centristes, ceux de François Bayrou et ceux qui subsistent à l'UMP, se souviendront-ils qu'ils sont les héritiers directs de Jean Lecanuet, de François de Menthon, de Robert Schuman, c'est-à-dire d'hommes qui n'ont jamais renié leurs convictions européennes en échange d'emplois ministériels?

Quant à l'UMP, elle affiche son ralliement à l'Europe et ne revendique plus l'héritage nationaliste du gaullisme, notamment dans la version caricaturale que lui avait donné Michel Debré. Elle peut invoquer la réussite de Nicolas Sarkozy à la présidence de l'Union au moment de l'affaire géorgienne, et sa détermination dans le rapprochement avec l'Allemagne au début de la crise.

Notons, néanmoins, que le drapeau européen flotte partout sur Paris, même à l'Elysée et au Quai d'Orsay, mais que la France reste le seul pays parmi tous nos voisins immédiats à ne pas avoir signé le protocole additionnel qui fait officiellement de ce drapeau l'étendard de l'Union européenne. Notons aussi que des déclarations intempestives du Président laissent parfois penser qu'il cède au protectionnisme nationaliste et à la méfiance à l'égard des règles communautaires que nous devons pourtant respecter si nous voulons vraiment construire l'Europe, mêmes quand ces règles sont défavorables à des intérêts immédiats. Pour les écologistes, il ne faut pas s'inquiéter de leurs idées, ce sont les plus européens, mais ce sont aussi les plus fragiles parce ce sont les plus candides et les moins politiques.

Courage

Il faudra procéder à la même analyse, après le scrutin, en Allemagne, en Italie et dans le Benelux. En Europe centrale et orientale, il faudra mesurer les effets de la crise et du raidissement russe sur le sentiment européen. Cela conduit-il à une plus grande intensité de la volonté d'agrégation politique au sein de l'Europe ou, au contraire, à des sentiments soit nationalistes soit atlantistes?

Si, sur le continent occidental et en Europe centrale, le sentiment européen persiste ou se renforce, même de façon diffuse, alors il appartiendra aux dirigeants politiques d'avoir le courage et l'imagination nécessaires pour aller de l'avant. On verra, d'abord, s'ils nomment à Bruxelles de fortes personnalités ou des personnalités médiocres. Cela compte. Qui peut dire que M. Barroso, par exemple, pour parler comme lui, a le moindre «insight», ou la moindre vision sur la crise et sur l'avenir de l'Europe? Puis il faudra s'engager sur trois voies: l'Europe a besoin d'institutions, de politique et d'identité.

Pour les institutions, il faudra bien presser les Irlandais. S'ils acceptent Lisbonne, on devra penser immédiatement à ce qui doit suivre, car Lisbonne ne suffira pas à l'unité politique. S'ils refusent, il faut s'en féliciter et inventer un autre traité destiné à une Europe plus réduite. Une politique est d'autant plus nécessaire que la crise mondiale va favoriser le repliement et la méfiance. L'Europe n'est pas seulement un bouclier dans une économie mondialisée, on peut construire à son abri une épée et se doter de politiques favorables à la relance, à la science et à la croissance.

L'Europe seule pourra définir une réglementation financière meilleure que celle conçue à Wall Street ou à la City de Londres, places où, voilà moins d'un an, on regardait avec commisération nos règles continentales surannées. Pour se doter d'institutions et pour conduire des politiques, il faut une identité, condition sine qua non de la solidarité. De deux choses l'une, ou bien l'Europe devient une organisation régionale de l'ONU, avec plus de démocratie et plus de règles juridiques qu'ailleurs, ou bien l'Europe devient un corps politique, divers dans sa composition, né de peuples connus et anciens, qui héritent de la même histoire et de la même culture, et qui s'unissent  à partir de cet héritage pour bâtir un nouveau projet.

Je sais bien qu'à la lecture de ce qui précède, l'expression: «Rêves, rêves...» vient aux lèvres du lecteur. Je me bornerai à répondre que les hommes politiques appartiennent à deux catégories. Ceux qui sont inutiles à l'Histoire — même s'ils ont été utiles à leurs concitoyens — parce qu'ils sont incertains. Ceux, au contraire, qui font date, parce qu'ils entrevoient les rêves et les réalisent. Napoléon disait à peu près: «Je gagne mes batailles avec les rêves de mes soldats». Les hommes politiques dont l'Histoire retiendra le nom seront ceux qui construiront l'Europe avec les rêves des Européens.

Jean-Claude CASANOVA

Accrochage d'un drapeau européen géant à Barcelone en 2008. Albert Gea / Reuters

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