Monde

Contre la Syrie, rien ne peut se faire sans la Turquie

Ariane Bonzon, mis à jour le 09.12.2011 à 2 h 01

Mais rien ne peut se faire non plus avec la Turquie seulement. C'est une véritable guerre des nerfs que mène désormais Tayyip Erdogan contre son ancien «ami personnel» Bachar el-Assad.

Opposants syriens brandissant un poster du Premier ministre turc, Tayyip Erdogan, Amman,  juin 2011.  REUTERS/Ali Jarekji

Opposants syriens brandissant un poster du Premier ministre turc, Tayyip Erdogan, Amman, juin 2011. REUTERS/Ali Jarekji

C'est Tayyip Erdogan, le premier, qui a osé. C’est le Premier ministre turc qui a, le premier, établi un parallèle entre Bachar el-Assad et Mouammar Khadafi. Tayyip Erdogan n’a pas attendu l’interview «surréaliste» de Bachar el-Assad par ABC le 7 décembre, pour comparer  les deux hommes. Il l’a fait dès le 22 novembre devant des députés AKP, après que le Syrien a déclaré son intention de se battre jusqu’au bout:

«Mais contre qui vas-tu encore te battre, Assad? Se battre contre son propre peuple, ce n’est pas de l’héroïsme mais de la couardise (…) Regarde (l’exemple) du leader libyen tué il y a 32 jours dans des conditions que personne ne souhaite endurer et qui parlait comme tu le fais actuellement.»      

La Turquie joue collectif et «perso» à la fois

Tandis qu’aux Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu fait dans le registre incantatoire: «Si l’oppression se poursuit, la Turquie est prête à tout scénario.» L’armée turque ne va pas traverser la frontière pour aller se battre contre l’armée syrienne. Et si elle intervenait –une solution qu’elle  ne privilégie pas– ce serait  avec l’Otan et mandatée par les Nations unies, scénario pour l’instant compromis par l’obstruction russe.

Mais qu’ils soient menaçants ou incantatoires, les mots sont partie prenante de cette guerre des nerfs que mène désormais Tayyip Erdogan contre son ancien «ami personnel» Bachar el-Assad. Une guerre des nerfs dans laquelle la Turquie occupe un rôle pivot, jouant de façon tout à la fois collective et très «perso».

Exemple, lorsqu’elle menace d’instaurer au nord de la Syrie une «zone tampon» interdite de survol à l’aviation syrienne. Envisagée en cas d’afflux massif de réfugiés et pour les blessés d’une guerre civile annoncée, cette «zone» faciliterait également la tâche des unités antiterroristes turques. Elle constituerait un bon observatoire et une base arrière commode pour agir sur le Parti de l'union démocratique (PYD), version syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) interdit en Turquie et inscrit par de nombreux pays occidentaux sur la liste des organisations terroristes.

L’armée libre de Syrie, sous contrôle turc

La perspective n’est pas à négliger après la récente recrudescence d’attaques meurtrières commises par la rébellion kurde armée en Turquie. De nombreux observateurs n’excluent pas que ces attaques aient pu être «facilitées» par le régime syrien en signe de représailles vis-à-vis de la Turquie. Enfin, cette «zone tampon» constituerait une «rampe de lancement» idéale pour les attaques des soldats déserteurs, membres de l’Armée de libération de la Syrie (ALS), contre le régime. C’est en tout cas le message qu’Ankara veut faire passer à Damas.

Depuis septembre, Ankara ne cache plus que le dirigeant de l’ALS, le Colonel Riad el-Assad, qui a fui la Syrie cet été, et nombre de ses hommes sont sous protection  –et  contrôle–  turque dans la province d’Hatay, au sud de la Turquie. Ce qui ne manque pas d’inquiéter certains responsables du Conseil national syrien (CNS), la principale plateforme d’opposition (lancée à Istanbul le 2 octobre), qui redoutent que l'ALS «veuille absolument en découdre et ne se retrouve instrumentalisée par la Turquie», explique un responsable du CNS. La rencontre ALS-CNS, début décembre en Turquie, aurait permis d’esquisser un début de coordination sans cependant aplanir la méfiance des «politiques» vis-à-vis des «militaires».

Pour autant, «l’essentiel, aujourd’hui, est de montrer que la pression sur la Syrie continue, que son isolement est croissant et qu’il y a un consensus au sein de la communauté internationale pour que le régime el-Assad cesse la répression», explique un diplomate occidental en poste à Ankara.

«Le Qatar, les Occidentaux, la Turquie ont trouvé un modus vivendi. Il y a un consensus pas tant sur le partage de l’influence, mais pour dire que  toutes les forces sont nécessaires  pour faire tomber le régime», selon Karim Emile Bitar, chercheur associé à l’Iris.

Empêcher le transfert d’armes vers la Syrie

Après l’Union européenne et les Etats-Unis, après la Ligue arabe, Ankara vient enfin d’annoncer, le 30 novembre, un train de mesures coercitives contre la Syrie: gel des transactions commerciales et financières, suspension de la coopération stratégique et confirmation de l’arrêt des livraisons d’armes. Egalement évoquée, une nouvelle route pour les camions turcs à destination du Proche-Orient, qui pourrait contourner la Syrie pour passer via l’Irak, l'Egypte ou le Liban.  

Mais c’est  surtout en contrôlant «le transfert d’armes en direction de la Syrie que la Turquie peut jouer un rôle important» estime l’économiste Rémi Bourgeot. Elle peut également couper l’approvisionnement en eau et en électricité de la Syrie. L’Euphrate, dont la source se trouve en Anatolie, fournit 60% de l’énergie hydroélectrique du pays. Pour l’instant, Ankara semble avoir renoncé à cette mesure, jugeant, dit-elle, que la population syrienne en serait trop affectée.

Ces sanctions turques devraient affaiblir le régime de Damas, mais elles ne seront pas à sens unique car elles pèseront également sur l’économie  turque qui avait fait de la Syrie l’un de ses partenaires économiques prioritaires (près de 2 milliards d’euros d’échanges commerciaux entre les deux pays en 2010) et qui en dépend pour 30% de ses approvisionnements en gaz. D'ailleurs, après avoir suspendu un accord de libre-échange passé avec Ankara en 2004, la Syrie a contre-attaqué, augmenté ses tarifs douaniers avec la Turquie et ses prix pétroliers, et   mis des entraves au transport routier entre les deux pays. «La Syrie paiera cher ces sanctions», a déclaré le ministre turc du commerce.

Véritable tête-à-queue stratégique

«Le Premier ministre Tayyip Erdogan partage désormais l’exaspération commune devant les mensonges et manœuvres dilatoires du régime syrien auquel il n’accorde plus aucun crédit. Les Turcs en sont arrivés aux mêmes conclusions que les Américains, Européens et certains pays arabes, mais par des voies différentes», explique Karim Emile Bitar qui a dirigé le numéro de «L’Ena hors les murs» consacré aux «Révolutions de la dignité».

S’il a fallu attendre plus de huit mois pour que Tayyip Erdogan appelle enfin au départ de Bachar el-Assad, tout s’est joué cet été, au mois d’août.

Pour la énième fois, son ministre turc des Affaires étrangères s’est alors rendu à Damas afin de tenter de convaincre le président syrien de cesser la répression et de lancer de véritables réformes politiques. Pour la énième fois, il n’a pas été écouté.

Ahmet Davutoglu a alors effectué un voyage en Iran et en Arabie saoudite,  les deux grandes puissances rivales de la région. Ankara partage les mêmes craintes que Ryad à l’égard de Téhéran. Les deux pays sunnites craignent que l’Iran, chiite, gagne en influence dans l’Irak bientôt débarrassée des troupes américaines. La Turquie qui possède d’importants intérêts économiques en Irak (40% de ses exportations régionales –contre 5% vers la Syrie) veut tenir un rôle majeur dans la reconstruction de l’Irak.    

Vint, aux alentours du 20 août, le coup de grâce lorsque Bachar el-Assad suggère dans un discours que le rapprochement récent de la Syrie et de la Turquie n’autorise pas cette dernière à lui donner de leçons. Le Premier ministre turc reçoit le message pour ce qu’il est: une gifle de son «ami personnel» qui préfère clairement suivre les conseils iraniens. Furieux et vexé, Tayyip Erdogan serait entré dans une «grande colère» selon un membre de l’opposition syrienne.

Dès lors ce n’est pas seulement l’«ami personnel» de Tayyip Erdogan qui n’est plus en grâce, c’est la politique étrangère du «zéro problème avec nos voisins» et de «profondeur stratégique», conceptualisée par Ahmet Davutoglu, qui perd de sa pertinence. 

Privilégié hier, ennemi aujourd'hui

Selon cette diplomatie tous azimuts, faite d’intérêts commerciaux bien compris, la Turquie pouvait, tour à tour et aussi bien, parler avec Washington qu’avec Téhéran ou Moscou, avec Ryad qu’avec Damas, etc.

Il lui faut procéder à un virage stratégique et diplomatique, puis «faire avaler» ce tête-à-queue à l’opinion publique turque. En novembre, la presse turque relaye abondamment des incidents qui fâchent la fierté nationale (représentations diplomatiques turques attaquées, drapeaux turcs brûlés, bus de pèlerins revenant de la Mecque pris pour cible), les Turcs comprennent que la Syrie d’el-Assad, hier présentée comme le pays «le plus privilégié», pilier de l’ouverture turque sur le Proche-Orient, est désormais un régime ennemi.

Or le Premier ministre turc veut acquérir une stature internationale malgré l'échec de son entreprise de médiation avec Bachar el-Assad. Ce qui se passe en Syrie l'oblige à choisir plus nettement son camp, sans doute celui des Occidentaux et des pays du Golfe contre l’Iran. Le rapprochement turc récent avec la Russie –qui s’oppose à toute intervention en Syrie– ainsi qu’avec l’Iran risque de faire long feu.

Mais devrait apparaître, sur le long terme, un iatus entre les intérêts occidentaux et les intérêts proche-orientaux, prédit le professeur turc de relations internationales, Soli Ozel:

«La Turquie réfléchit à proposer un autre cadre stratégique, un cadre différent de celui qui est apparu à la suite du conflit israélo-arabe en 1967. Ankara va suggérer une nouvelle configuration qui réduirait l’influence de l’Iran et dans laquelle la Turquie jouerait un rôle principal tandis qu’Israël verrait le sien réduit

La Turquie de Tayyip Erdogan joue sa nouvelle image dans la région. Le Président Assad, qui connaît un peu l’Histoire, l’a accusée «de vouloir faire revivre l’empire ottoman» en écrasant «tous les pays de la région». Une manière de caresser la fibre panarabe de ses citoyens.

Une fibre cependant inégalement partagée: «Les représentants des Frères musulmans, membres du Conseil national syrien (CNS) sont plutôt tentés d’en appeler à la “puissance protectrice turque” tandis que les laïcs nationalistes en appellent, eux, plutôt à la Ligue arabe», reconnaît Bassma Kodmani, porte-parole du Conseil national syrien.

Et une militante syrienne, laïque de gauche, d’enfoncer le clou:

«On n’est pas vraiment heureux de confier l’affaire aux Turcs. Car nous sommes très jaloux de notre indépendance vis-à-vis de ce voisin influent qui a ses propres intérêts. Mais il faut être pragmatique. Sans les Turcs, on n’y arrivera pas

 Ariane Bonzon

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