Sports

Les footballeurs, des dépressifs comme les autres

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.12.2011 à 8 h 37

De nombreux footballeurs, anciens joueurs, arbitres ou entraîneurs sont touchés par des dépressions et autres difficultés psychologiques. Mais en l'absence de statistiques, impossible d'affirmer qu'ils sont une population à risque.

Les joueurs de Chelsea rendent hommage à Gary Speed, REUTERS/Stefan Wermuth

Les joueurs de Chelsea rendent hommage à Gary Speed, REUTERS/Stefan Wermuth

Le suicide, à 42 ans, de Gary Speed, le sélectionneur de l’équipe nationale de football du Pays de Galles, a ému toute la Grande-Bretagne. Cet ancien joueur de Leeds et coéquipier d’Eric Cantona a été retrouvé pendu chez lui, dimanche 27 novembre, alors que son entourage a semblé indiquer qu’aucun signe avant-coureur ne laissait supposer un tel drame. Quelques heures plus tôt, sourire aux lèvres, il avait même participé à un show télévisé où sa bonne humeur était apparente.

Etrangement, la veille de ce décès, dans le sillage de Paul Gascoine et d’Andy Cole, Stan Collymore, un ancien joueur des clubs d’Aston Villa et de Liverpool devenu le consultant vedette de plusieurs medias outre-Manche, avait fait sensation en avouant sur son compte Twitter qu’il souffrait de dépression après avoir déjà connu des phases délicates sur le plan psychologique lors de sa carrière sportive.

Par un autre drôle de hasard, le lendemain, le prix du meilleur livre sportif de l’année en Grande-Bretagne a été décerné à Ronald Reng, pour son ouvrage narrant la vie et la mort de Robert Enke, gardien remplaçant de l’équipe d’Allemagne de football qui s’était jeté sous un train en 2009. Allemagne, où le 19 novembre, un arbitre a tenté de se donner la mort en se tranchant les veines dans sa chambre d’hôtel tandis qu’il devait officier lors d’une rencontre de Bundesliega entre Cologne et Mayence.

Voilà quelques semaines, toujours en Allemagne, Ralf Rangnick, entraîneur de Schalke 04, avait jeté l'éponge en invoquant un épuisement général et une incapacité à exercer ses fonctions. Markus Miller, gardien remplaçant de Hanovre, avait été, lui, hospitalisé en urgence dans un service psychiatrique afin d’être pris en charge. De son côté, à la même période, le Tchèque Martin Fenin, joueur de deuxième division allemande, s’était résolu à se défenestrer pour en finir avec son mal de vivre et sa solitude. Il a été heureusement sauvé.

Ni mieux ni pires que les autres

Mises bout à bout, ces histoires dramatiques donnent une image sombre de l’univers du football qui ne correspond évidemment pas à la réalité psychologique de cette corporation, mais qui éclairent néanmoins d’une lumière crue un vrai problème de santé publique. La dépression, qui doit être observée à la loupe d’une vie entière, n’est certes pas l’apanage du football, ou du milieu sportif -le suicide de Pierre Quinon, cet été, a traumatisé le sport français- mais elle ne l’épargne pas non plus.

En effet, rien n’indique que Gary Speed se soit supprimé sous le poids des responsabilités de sa fonction. «Il avait tout pour être heureux, a dit l’un de ses proches. Une famille super avec deux jeunes enfants. Un beau métier et un bel avenir compte tenu du potentiel de l’équipe galloise.» Une mort aussi brutale garde évidemment sa part de mystère, mais elle suscite des questions comme tous les autres cas évoqués plus tôt. Jupp Heynckes, manager du Bayern Munich, vient d’ailleurs de tirer la sonnette d’alarme outre-Rhin. «Chacun doit constamment veiller à respecter l’autre et à faire preuve de sensibilité, a-t-il constaté. Même les fans doivent faire attention à ne pas brutaliser les joueurs

Sport n°1, et de très loin, le football ploie désormais sous nombre d’excès. Les enjeux sont devenus tellement conséquents et commentés partout qu’ils peuvent fragiliser naturellement ceux qu’ils concernent. «Faire preuve de sensibilité», comme le suggère Heynckes est parfois une vue de l’esprit. Comment bien dormir notamment quand les menaces, ou les boulons comme récemment en Turquie, vous tombent sur la tête? Comment être serein lorsque tous les jours les medias et le public vous surveillent comme le lait sur le feu et font la chronique de votre licenciement annoncé au sein d’un club tiraillé par les tensions? L’arbitre allemand qui a récemment tenté de mettre fin à ses jours et dont la vie personnelle était compliquée, était, semble-t-il, affecté aussi par le fait d’être jugé comme un arbitre médiocre par le magazine Kicker dont il était devenu la risée.

En football, comme dans tous les milieux professionnels, une certaine violence psychologique peut jaillir à l’image actuellement des deux clubs les plus prestigieux de l’hexagone, l’Olympique de Marseille et le Paris Saint-Germain, traversés par des guerres intestines où l’hystérie n’est jamais loin. Difficile pour un entraîneur ou un joueur fragilisé de se retrouver sur le pont d’un navire qui tangue de la sorte au milieu d’une tempête qui le dépasse.

Préparation mentale

Yvon Trotel, psychologue clinicien qui anime avec humour un site sur l’humeur des équipes de Ligue 1, est l’un des très rares médecins spécialisés à travailler dans le football français auprès de clubs ou de joueurs professionnels dans le cadre d’une préparation mentale plus individualisée. «En fait, je ne connais pas d’autre confrère dans le foot français même si je sais que l’épouse de Jean-Marc Furlan, l’entraîneur de Troyes, a travaillé aussi sur ces questions », indique-t-il. Son diagnostic sur l’état psychique du football français reste neutre pour une simple raison: il n’existe pas de statistiques en la matière. «C’est un vide qui pourrait être comblé dans quelques semaines après la possible mise en route d’une étude sur la question dans le football professionnel français», révèle-t-il.

Cette enquête, si elle est confirmée début 2012 et à laquelle il participerait sur une durée d’environ six mois, se ferait sur la base du volontariat et de l’anonymat auprès des joueurs de Ligue 1 et de Ligue 2 et devrait s’assurer de réunir un nombre suffisant de joueurs pour constituer un échantillon représentatif. «Il faut faire cet état des lieux sachant que rien n’indique qu’il y ait péril en la demeure, précise-t-il. Mais c’est vrai, l’état psychique des joueurs de football en France demeure inconnu à ce jour. Je reconnais qu’il m’arrive de rencontrer des joueurs en grande difficulté psychologique, mais de là à décréter que ce serait une population plus exposée que les autres, nous ne le savons pas encore.»

Au-delà de ces conclusions à venir, Yvon Trotel est au moins sûr d’une chose. Dans le domaine de la préparation mentale, le football français a de gros progrès à faire. «La plupart des entraîneurs professionnels de ce pays sont persuadés qu’ils savent faire dans ce domaine, sourit-il. Ils refusent donc la discussion alors que pour certains, ils sont complètement déficients sur le sujet.» Il pointe aussi la carence dans ce registre des centres de formation qui doivent être repensés comme des académies avec des pôles de compétences dans tous les secteurs y compris celui de l’approche psychologique du métier de footballeur:

«Les clubs constatent qu’ils ne peuvent plus se payer des joueurs et qu’ils vont donc devoir réinvestir dans leurs centres de formation qu’ils avaient oubliés pour certains d’entre eux. La préparation mentale sera à intégrer dans ces nouveaux dispositifs pour qu’ils soient les plus compétitifs. Cela pourrait être un progrès dans la prise en charge psychologique des joueurs.»

Yannick Cochennec

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Journaliste
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