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Sotchi 2014: géopolitique olympique aux portes du Caucase

Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine, en février 2011 à côté de Sotchi. REUTERS/Alexsey Druginyn/RIA Novosti

Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine, en février 2011 à côté de Sotchi. REUTERS/Alexsey Druginyn/RIA Novosti

L'obtention de l'organisation des Jeux d'hiver s’est révélée être le premier aboutissement d’un coup de maître de la part de Moscou qui aura mis plus de deux décennies à se concrétiser.

En 2007, l’annonce de la décision du CIO de confier à la ville de Sotchi l’organisation des XXIIes Jeux olympiques d’hiver qui se tiendront en 2014, s’est révélée être le premier aboutissement d’un coup de maître de la part de Moscou qui aura mis plus de deux décennies à se concrétiser.

Sotchi est une ville balnéaire russe du littoral de la mer Noire appuyée sur le flanc nord-est du Caucase, qui témoigne aujourd’hui de la grande habileté politique de Moscou à construire et mettre en scène son influence.

Depuis les premiers Jeux olympiques modernes, la publicité mondiale de ces événements fait l’objet de nombreuses rivalités, entre États, mouvements politiques, groupes de pression ou entreprises privées. On retrouvait même de telles rivalités dans les Jeux antiques: en 420 avant J.C., en pleine guerre du Pélopponèse contre Athènes, Sparte fut ainsi exclue des Jeux olympiques, tandis que naissaient les premières stars du sport comme Alcibiade.

Pour autant, c’est au XXe siècle que ces phénomènes d’instrumentalisation politique du sport se sont systématisés, en miroir de l’histoire contemporaine. En 1936, Hitler fit ainsi des Jeux la vitrine de la propagande nazie, alors même que ceux-ci avaient été accordés à l’Allemagne par le Comité international olympique pour l’aider à se réintégrer dans le système international.

Les manifestations politiques ont continué depuis à s’imiscer très régulièrement dans le calendrier olympique, les éditions 1980 (Moscou) et 1984 (Los Angeles) des Jeux olympiques d’été étant par exemple marquées par les boycotts successifs des États-Unis et de l’URSS.

Il semble aujourd’hui que l’organisation des Jeux olympiques de Sotchi, entre sécurisation et stratégie d’influence, permet à la Russie de mettre en scène son contrôle territorial sur le Caucase, notamment l’Abkhazie, et faire étalage de sa réussite économique pour renouveler son influence sur les États voisins de la mer Noire et son «étranger proche» eurasiatique.

Mais les autorités russes s’exposent par là-même au risque de voir leurs Jeux mis en danger par des contestations politiques violentes, face auxquelles les organisateurs tentent aujourd’hui d’apporter des réponses notamment par la surveillance et ses technologies de pointe, comme le décrit très bien un ouvrage collectif britannique publié récemment intitulé Terrorism and the Olympics, Major event security and lessons for the future (Routledge, Londres, 2011). On peut constater aujourd’hui que la mise en exergue de ces hypothétiques menaces est également instrumentalisée par l’État russe afin de justifier des mesures exceptionnelles de contrôle des individus.

La diplomatie des villes

La réussite d’une candidature à l’accueil de Jeux olympiques est devenu au cours du XXe siècle la conséquence d’un travail de lobbying long et coûteux, au sein duquel les appuis politiques sont indispensables et où doit être démontrée la rentabilité du projet.

Apparaître sur la «shortlist» des villes candidates est donc déjà l’aboutissement d’un processus extrêmement lourd: dès le milieu des années 1990, la Russie avait proposé la candidature de Sotchi pour l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2002, mais le CIO n’avait même pas retenu la ville balnéaire parmi les finalistes. Cette année-là, c’est la ville américaine de Salt Lake City qui l’avait emporté, après des tentatives infructueuses au seul échelon du comité olympique américain en 1932, 1972, 1976 et 1992.

La Russie a donc repensé le dossier Sotchi et mené une campagne de communication internationale pour finalement atteindre le succès quelques années plus tard. Depuis 1991, les élections des villes organisatrices des Jeux olympiques d’hiver se tiennent sept ans avant les épreuves lors d’une session du CIO. C’est en juillet 2007 que Sotchi a ainsi été élue à Guatemala City face à PyeongChang et Salzbourg.

Au préalable, plusieurs candidatures trop faibles, notamment Annecy, avaient été abandonnées par les pays qui les proposaient, et quatre autres villes candidates avaient été éliminées par le CIO: Sofia (Bulgarie), Almaty (Kazakhstan), Jaca (Espagne) et Borjomi (Géorgie). À quelques voix près, c’est donc la candidature russe qui a été choisie, en dépit d’une évaluation du projet dans un premier temps moins favorable que celle de la ville coréenne PyeongChang, laquelle a finalement remporté cette année l’organisation des Jeux de 2018, loin devant Annecy.

En quelques mois, Moscou a réussi à faire apparaître sur la carte du monde la petite cité balnéaire de Sotchi, auparavant lieu de villégiature pour les riches moscovites et de discrètes rencontres au sommet entre le chef d’État russe et ses invités, tels les présidents chinois et américain. Le choix de développer l’image de la ville sur le plan international dénote en effet des préoccupations politiques qui dépassent largement le cadre des anneaux olympiques...

Enjeux territoriaux

L’emplacement même de Sotchi témoigne du souci russe de frapper fort en mettant en scène sa souveraineté sur le Caucase. La ville de Sotchi, calme, riche, très russifiée, ne connaît pas les mêmes troubles que le reste du Caucase du Nord, et elle se situe à plusieurs centaines de kilomètres de la Tchétchénie et du Daguestan, régions russes où le pouvoir central entend combattre le terrorisme de plusieurs groupes séparatistes.

Elle se situe surtout à quelques kilomètres de la frontière entre la Russie et l’Abkhazie, reconnue comme État indépendant par la Russie, mais relevant en droit de la souveraineté de l’État géorgien, comme l’affirme l’ONU. En août 2008, c’était le jour-même de la cérémonie d’inauguration des Jeux olympiques de Pékin que l’escalade de la violence entre l’armée géorgienne, les milices sud-ossètes et l’armée russe en Ossétie du Sud avait conduit la Russie à occuper une grande partie du territoire géorgien.

Quelques semaines avant le début de cette guerre, c’est dans les environs de Sotchi que l’armée russe avait effectué une partie des exercices de son programme «Kavkaz 2008», notamment une simulation de débarquement d’infanterie sur des plages de la région.

Comme l’Ossétie du Sud, l’Abkhazie, qui s’étend au Nord-Ouest de la Géorgie, est un territoire dont une grande partie de la population a revendiqué l’indépendance à la suite de la dissolution de l’Union soviétique. De fait, l’organisation de Jeux olympiques à Sotchi est une victoire pour la République autoproclamée d’Abkhazie. Non seulement la perspective des Jeux l’aide à se développer économiquement, notamment par sa collaboration avec le Comité d’organisation de Sotchi dans le domaine de la construction, mais elle constitue également un véritable bénéfice politique.

La Géorgie semble déjà être la grande perdante de ces Jeux: alors que la candidature de la petite ville thermale de Borjomi a échoué dès les qualifications, c’est le grand voisin russe qui a gagné le gros lot, s’installant, comme un autre camouflet, à quelques kilomètres du territoire qu’il tente de soustraire à la souveraineté de Tbilissi. Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili s’était montré optimiste en déclarant en février 2007:

«Avoir les Jeux olympiques dans le Caucase, une région depuis si longtemps considérée comme une zone instable, aiderait à bâtir un développement pacifique et une compréhension mutuelle entre les peuples.»

Il espérait peut-être que le coup de projecteur braqué sur le Caucase permettrait à l’Abkhazie des séparatistes de rester officiellement dans le giron géorgien, mais la guerre d’août 2008 a sans doute modifié la donne. Dans les États postsoviétiques, l’occupation de la Géorgie a résonné comme le témoignage d’une résurgence de la puissance russe dans son «étranger proche», tandis que l’organisation des Jeux a permis à la Russie de réaffirmer son poids politique et économique à l’échelle internationale, comme à l’époque des JO de Moscou (1980).

Les Jeux les plus coûteux

À plus d’un titre, Sotchi représente pour la Russie une occasion de mettre en scène sa souveraineté sur son territoire et la force de son influence sur ses marges. Même si l’Abkhazie est de fait hors du contrôle de Tbilissi, les épreuves se dérouleront, comme un symbole, à quelques kilomètres de la frontière entre la Russie et la République sécessioniste d’Abkhazie, qui reste aujourd’hui une partie du territoire géorgien.

En 2014, l’«étranger proche» de la Russie regardera vers Sotchi, et l’organisation d’un événement mondial dans la petite cité touristique permet d’ores et déjà à Moscou de montrer symboliquement à ses anciens satellites qu’elle ne recule pas face à l’opposition rencontrée dans ses territoires du Caucase, notamment en Tchétchénie.

Le choix de Sotchi permet aussi à la Russie d’affirmer son influence dans la région de la mer Noire où son influence a diminué au profit de nouveaux acteurs comme l’Union européenne et la Turquie. Souhaitant apparaître aussi prospère que puissante, la Russie ne lésine pas sur les moyens pour faire de Sotchi une réussite.

Sans même considérer la campagne électorale elle-même, ces Jeux d’hiver auront été les plus coûteux de l’histoire. En quelques années seront sorties du sol de Sotchi des infrastructures pour les épreuves en patinoire (patinage artistique, hockey sur glace, patinage de vitesse), sans oublier un stade, un village olympique, des hotels, centres commerciaux, etc...

À 50 kilomètres de là, le domaine skiable de Krasnaya Polyana se sera doté tout aussi rapidement de centaines de kilomètres de pistes de plus, de télésièges, de remontées mécaniques et de capacités d’accueil pour les délégations, journalistes et touristes qui participeront aux Jeux.

Le renouvellement des réseaux locaux et régionaux de transport s’est également trouvé au centre des préoccupations des organisateurs, conscients de l’importance fondamentale de cet enjeu dans les domaines logistique et sécuritaire. La ville de Sotchi étant éloignée des sites des épreuves de montagne, les autorités locales et fédérales russes ont donc dû entreprendre de développer de nouveaux axes routiers et ferroviaires et d’effectuer des travaux sur la majorité des axes existants.

Pour financer tous ces travaux de grande ampleur, l’État et la plupart des plus grandes entreprises russes ont vite sorti leur chéquier, en attendant des sponsors internationaux qui n’ont pas manqué de se presser d’investir à leurs côtés.

Les promesses de Poutine

La logistique nécessaire à l’élimination des menaces pouvant mettre à mal le déroulement de l’événement est également à la mesure de cette démonstration de force russe. En 2007, Vladimir Poutine avait prononcé un «serment national» pour assurer que la sûreté serait assurée à Sotchi.

Outre les nombreux employés recrutés pour l’organisation et l’accueil, c’est un dispositif sécuritaire exceptionnel qui a donc été mis en place. En effet, la Russie connaît régulièrement des attentats terroristes, et ses responsables politiques au plus haut niveau ont développé un discours d’intransigeance extrêmement offensif (Vladimir Poutine n’avait-il pas ostensiblement affirmé être prêt à aller «buter (les terroristes) jusque dans les chiottes»?) qui l’oblige à agir, notamment par des opérations spectaculaires. En 2010, le colonel Oleg Nechiporenko, ancien agent du KGB et analyste en chef à la fondation nationale antiterroriste et anticriminelle, déclarait:

«L’idée même d’accueillir les Jeux olympiques dépend de la fin des conflits violents dans la région, et nous nous préparons à accueillir les Jeux sur ce qui est virtuellement le front de notre guerre contre le terrorisme.»

À ce titre, l’organisation des Jeux est un défi majeur auquel fait face aujourd’hui le jeu bureaucratique des services de sécurité russes, dont les différentes agences (et leurs milliers de fonctionnaires) ne sont pas toujours capables de coordonner leur action –quand il ne s’agit pas plus simplement de se prémunir face aux risques de corruption particulièrement forts qu’implique une chaine logistique si importante. Après les attentats du métro de Moscou en mars 2010 et de l’aéroport de la même ville en janvier 2011, le président russe Dimitri Medvedev a en effet annoncé que la présence policière à Sotchi s’élèverait à environ 40.000 hommes, l’équivalent de la population de la ville entre les saisons touristiques...

L’essentiel, c’est de sécuriser

Pourquoi une telle débauche de moyens? Comme l’ont noté des chercheurs britanniques dans une étude récente, depuis les Jeux olympiques 1972 à Munich, lors desquels le groupe terroriste palestinien Septembre noir avait pris en otage et tué 11 membres de la délégation israélienne, les organisateurs des Jeux olympiques accordent une attention particulière à la sécurité, en élaborant par exemple plus de 800 scénarios de menaces.

À plus d’un titre, Munich apparaît donc aujourd’hui comme l’exemple typique de ce qu’il ne faut pas faire. Depuis 40 ans, l’expérience de l’échec de la police ouest-allemande a donc donné lieu à la mise en place dans le cadre des Jeux olympiques de procédures et de structures internationales de collaboration policière visant à se préparer au risque d’attaque terroriste.

À partir des Jeux de Montréal (1976), les comités d’organisation ont utilisé des moyens de surveillance de plus en plus développés, culminant à Pékin en 2008, en attendant Londres (2012) où les outils biométriques et les réseaux de caméras de surveillance devraient être très présents dans le dispositif sécurité.

À Sotchi, le choix a été fait de contrôler les populations non seulement pendant les Jeux mais également longtemps en amont, selon des modalités qui sont aujourd’hui sujet à controverse: les entreprises et les individus originaires des régions russes autonomes du Caucase du Nord ont par exemple été écartés des projets de construction dans la région de Sotchi.

Le recrutement des bénévoles qui travailleront lors des JO, qui débutera en 2012, suivra peut-être ces mêmes critères discriminants, suscitant l’inquiétude de voir la politique anti-terroriste russe exciter les tensions dans la région. On peut craindre que les Jeux se retrouvent à nouveau aujourd’hui pris entre la politique olympique de Moscou et les diverses oppositions à celle-ci. Non seulement la possibilité d’attaques terroristes n’est pas écartée, mais on peut également penser que la communauté internationale pourrait à nouveau être divisée par la perspective du boycott de certains États.

Si les relations russo-géorgiennes se dégradent, la Géorgie pourrait choisir de ne pas envoyer ses athlètes à Sotchi, et d’autres États pourraient suivre, malgré la désapprobation du CIO. A la suite de l’intervention d’août 2008, le ministre des Affaires étrangères tchèque avait même évoqué la possibilité que son pays en fasse de même.

En attendant la revanche géorgienne? Candidate malheureuse pour organiser les Jeux de 2014, la petite ville géorgienne de Borjomi pourrait à nouveau postuler symboliquement pour ceux de 2026. Peu de chances toutefois que cette candidature arrive à terme, car si le sport peut se faire le relais de valeurs aussi bien que de rapports de pouvoir, les Jeux olympiques contemporains restent soumis à des impératifs politiques et économiques qui ne laissent guère de place aux rêves et aux idéaux.

Ainsi, lors des premières heures de la guerre de 2008, tandis que le monde avait les yeux braqués sur les non moins controversés Jeux olympiques de Pékin, les instances olympiques n’avaient pas fait montre de grands espoirs de voir le sport rapprocher les peuples. Interrogée à ce sujet, la porte-parole du CIO s’était contentée d’analyser le conflit comme «une triste réalité»...

Felix de Montety

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