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C'est quoi, être blues en 2011?

The Black Keys (site officiel)

The Black Keys (site officiel)

Les rockeurs américains The Black Keys sont peut-être les derniers représentants à succès du blues, une musique qui ne s'est pas renouvelée depuis un bon moment.

Parmi les groupes de rock qui marchent en ce moment, les Black Keys sont une exception: ils puisent une grande partie de leur inspiration dans le blues. Attention, pas celui, caricatural, d'Eric Clapton. Non: le blues originel, celui du prolétariat noir américain, qui traverse toute la première moitié du XXème siècle jusqu'à, en gros, les années 60 et les dernières stars du genre (John Lee Hooker, B.B. King, Buddy Guy).

Ça ne veut pas dire que le dernier album des Black Keys, El Camino, qui sort le 5 décembre, soit un album de blues à proprement parler. Ce septième effort du duo d'Akron (Ohio) tient plutôt du recueil de chansons rock efficaces, lorgnant tour à tour du côté de la semi-ballade à la Led Zeppelin (Little Black Submarines), des tubes seventies des Rolling Stones période Miss You (Sister, Dead and Gone) voire, plus surprenant, des hymnes enflammés d'Arcade Fire (Nova Baby). Mais, au détour de plusieurs morceaux, certains riffs de guitare un peu plus rugueux que la moyenne (Run Right Back, Lonely Boy) nous le rappellent: les Black Keys viennent du blues.

De toute façon, il suffit d'écouter leurs premiers albums, The Big Come Up (2002) et Thickfreakness (2003), parus sur l'impeccable label Fat Possum, ou d'assister à un de leurs concerts pour s'apercevoir que les deux talentueux rockeurs ont biberonné à la musique noire d'avant les années 70. Et pas qu'un peu: en 2006, ils enregistrent même, en deux après-midi, un disque de reprises du bluesman Junior Kimbrough. Et en 2010, ils rendent avec Brothers un magnifique hommage à la soul et surtout au blues de leurs aînés. Le disque fut d'ailleurs un succès critique mais aussi commercial: plus d'un million d'exemplaires vendus. Pas mal pour un groupe dont les références sont aussi passéistes et qui déclarait il y a quelque temps en interview:

«Tout disque de blues ou de rock'n'roll postérieur à 1972 nous donne la nausée.»

Du coup, depuis la disparition des White Stripes, les Black Keys apparaissent désormais aux yeux du grand public comme les meilleurs légataires du blues «authentique». Pourquoi eux? A priori, ces deux WASP aux faux airs d'ingénieurs en informatique n'ont pas grand-chose en commun avec les fondateurs de cette musique, qui rappelons-le, reste viscéralement liée à l'histoire et aux souffrances du peuple noir d'Amérique.

Musique de classe

Il faut revenir quelques décennies en arrière pour trouver le lien. Car les Black Keys ne viennent pas de nulle part: ils sont loin d'être les premiers rockeurs à puiser dans la vieille musique noire. Remontons le fil de l'histoire: l'apparition du blues, entre l'extrême fin du XIXème siècle et le début du XXème, a lieu dans une société fondamentalement clivée, où l'esclavage récemment aboli (1865) a cédé la place à une ségrégation raciale qui s'opère dans quasiment tous les domaines de la vie sociale.

Davantage qu'une simple musique «folklorique», le blues est alors une musique de classe, celle des descendants d'esclaves. Incarnation culturelle d'une condition commune, il raconte l'histoire, les aspirations, les malheurs et les bonheurs de tout un peuple. Musicalement, il dérive des chants de travail du XIXème siècle. Prenant sa source dans le souvenir des litanies africaines, il s'est cristallisé dans la rencontre avec les sons et les chants des terres américaines (ballades, berceuses, valses, hymnes, polka...).

Dark Was The Night, Cold Was The Ground de Blind Willie Johnson

De ses débuts jusqu'aux années 60, c'est une musique exclusivement faite par les Noirs, pour les Noirs. C'est au cours de cette période qu'émergent les grands noms du blues: Robert Johnson, Skip James, Leadbelly, Big Bill Broonzy, Elmore James, Mississipi John Hurt, Reverend Gary Davis. Ces griots modernes, chanteurs et guitaristes souvent exceptionnels, écrivent alors l'âge d'or du blues et en définissent les caractéristiques pour les années à venir: swing, improvisation, blue note et structure harmonique extrêmement simple (généralement trois accords et douze mesures à quatre temps), le tout soutenu par un jeu de guitare parfois incroyablement novateur.

Hey Hey de Big Bill Broonzy

Années 60, le blues sans les Noirs

C'est seulement à partir des années 1962-63 que le blues pénètre le monde blanc, notamment lorsque les premiers enregistrements arrivent en Europe. En Angleterre, les jeunes groupes comme les Rolling Stones, les Yardbirds ou les Animals snobent le rock'n'roll d'Elvis Presley et préfèrent piocher directement à la source. C'est-à-dire dans le répertoire électrifié des bluesmen de Chicago (Jimmy Reed, Muddy Waters, Willie Dixon...), dont ils imitent le style tout en clamant haut et fort leur dette envers cette musique.

Ce que ne fit jamais Elvis, dont le titre à succès That's Allright Mama, qui le révéla au grand public en 1954 et dont il revendiqua la paternité, était en fait un blues accéléré d'Arthur «Big Boy» Crudup. Repris plus tard par des dizaines de musiciens, le morceau, souvent cité comme titre fondateur du rock'n'roll, ne rapporta pas un centime à Crudup qui mourut dans la misère la plus totale.

Les Rolling Stones ayant décidé d'aller voir du côté de la pop, le blues continue de se frayer un chemin dans la jeunesse anglo-saxonne et amorce sa transition vers le blues-rock. Le genre trouvera son apothéose à la fin des sixties avec des groupes comme Cream, Fleetwood Mac ou, aux États-Unis, des artistes comme Janis Joplin, les Doors et Jimi Hendrix qui en repoussent les limites techniques. Plus tard viendra le règne de Led Zeppelin puis celui d'AC/DC, dont plusieurs chansons ne sont finalement que des blues joués très lourd, très fort et chantés très aigu.

Killing Floor (Howlin' Wolf) par Jimi Hendrix

C'est en fait la quasi-totalité de la production rock d'après le milieu des années 60 qui est irriguée par le blues, une musique que le rock absorbe peu à peu et fait basculer dans l'entertainment. Dès lors, le blues gagne en fun ce qu'il perd en authenticité. Le public change, il est désormais jeune et blanc et il écoute surtout du rock. Malgré leur popularité soudaine, les vieux bluesmen ne récoltent finalement que les miettes de l'engouement suscité par les jeunes groupes à succès, même si certains se prêtent au jeu et affadissent leur musique pour plaire à un public peu regardant.

En fin de compte, la pop music a beau avoir revitalisé et diversifié le genre, elle l'a en même temps vidé de sa signification sociale et identitaire, à mesure qu'elle en a fait une simple composante de la culture juvénile. De dépositaire de la mémoire des esclaves afro-américains, le blues est devenu un art du spectacle soumis aux impératifs de la production de masse. Car le public aussi a changé, il est désormais jeune et blanc et il écoute surtout du rock.

En réalité, dès les années 60, la communauté afro-américaine a déjà laissé tomber le blues. En effet, la décennie est une période d'intenses changements politiques dans l'existence des Noirs des États-Unis, notamment grâce à la fin de la ségrégation et à la lutte pour les droits civiques. Du coup, la communauté noire associe le blues à une condition dégradante dont elle ne veut plus entendre parler. Elle a déjà le regard tourné vers la musique de demain: la soul, le rythm'n'blues puis le funk avec James Brown qui fait scander à son public dans les concerts «I'm black and I'm proud» («Je suis noir et j'en suis fier»). Le tout bientôt suivi par le hip-hop. 

Efforts isolés plus que revivals

Dès lors, l'affaire est pliée pour le blues, dont les derniers sursauts font peine à voir. A partir de la fin des années 70 et des années 80, il n'innove plus et se contente d'engendrer des monstruosités pour stade tels Stevie Ray Vaughan ou Eric Clapton, deux artistes qui se distinguent par leurs soli de guitare interminablement soporifiques. Les bluesmen fidèles à l'esprit originel rencontrent quant à eux peu de succès, à de rares exceptions près (Taj Mahal, Ry Cooder). Quelques groupes américains comme Green On Red ou le fantastique Gun Club prennent le contrepied de la mainstreamisation du blues et tentent de réveiller la flamme de Robert Johnson en y mêlant des influences punk, mais leur popularité n'excède guère leur cercle d'admirateurs (d'ailleurs fervents).

Preachin' The Blues (Robert Johnson) par The Gun Club  

Depuis, le blues, devenu une sorte de sous-genre du rock, revient par intermittence sur le devant de la scène. Chez Nirvana, par exemple, qui livre en 1994 une célèbre reprise de la chanson Where Did You Sleep Last Night de Leadbelly. Ou chez Beck, chanteur au visage poupon qui signe la même année Loser, un tube à base de guitare blues qui sample notamment I Walk On Gilded Splinters, du bluesman Dr. John:

Chez les très érudits White Stripes, dans les années 2000, qui remettent en selle les vieux morceaux de Son House ou de Blind Willie Mc Tell à grand coup de bottleneck:

Ou encore chez Gil Scott-Heron, vétéran de la musique contestataire new-yorkaise, décédé le 27 mai dernier peu après nous avoir laissé une version époustouflante du classique de Robert Johnson, Me And The Devil:

Mais ces efforts isolés ne se sont jamais constitués en véritables revivals. L'époque ne se préoccupe plus du blues. Aujourd'hui, le clivage ethnique, qui définissait la société américaine lorsque cette musique s'est développée, est loin d'avoir le même poids qu'à l'époque. Contrairement aux clivages sociaux, économiques ou géographiques, davantage présents dans l'existence des Américains du XXIème siècle.

La dilution dans le rock

Le blues de l'ère Obama n'est donc plus la musique d'une communauté, il est désormais une simple composante rythmique ou mélodique, une teinte que les musiciens empruntent de temps à autre pour colorer leur musique. Résultat: il ne s'écrit plus guère de chansons blues, seulement des chansons «bluesy». Même si un cercle de puristes encore vivace existe toujours, regroupé autour de quelques artistes fidèles à la tradition qui se produisent dans les festivals spécialisés.

Mais qu'il s'incarne chez les Black Keys ou chez des artistes plus confidentiels comme Wraygunn, Seasick Steve ou Son Of Dave, le blues ne se renouvelle désormais plus que dans la confrontation avec d'autres genres: rock, pop, folk, voire hip-hop. Dans sa forme la plus diluée, on peut même en retrouver les lointains échos jusque dans la musique pop-rock relativement formatée d'un Charlie Winston, voire dans le «rock» de l'exténuante chanteuse française Izia.

Et les bluesmen de la grande époque, les vrais témoins, où sont-ils aujourd'hui? Morts et enterrés pour la plupart. John Lee Hooker a cassé sa pipe en 2001, Bo Diddley en 2008. Restent, parmi les derniers survivants, Buddy Guy, 75 ans, et B.B. King, 86 ans. Eux ont tout vu, tout vécu: le jeu de guitare du premier a inspiré Hendrix, le second a fait ses premiers enregistrements en 1949. B.B. King jouait encore à Paris, au grand Rex, cet été. Avec aux lèvres, toujours la même rengaine un peu surannée, un peu cliché, mais chantée avec la même foi indélébile qu'il y a soixante ans: Everyday I Have The Blues.

Pierre Ancery

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