Culture

Pourquoi les Chinois ont-ils des noms anglais?

Huan Hsu, mis à jour le 04.05.2009 à 13 h 35

Betty Brown, un représentant au congrès de l'Etat du Texas a proposé récemment que les Américains de descendance asiatique changent leurs noms parce qu'ils sont trop difficiles à prononcer. Lors des débats parlementaires pour l'adoption d'une loi devant faciliter l'identification des électeurs, elle a demandé à l'activiste politique Ramey Ko (qui est, par hasard, mon cousin) pourquoi les Chinois n'adoptaient pas, pour des «raisons d'identification», des noms qui seraient «plus faciles à gérer pour les Américains».  Je devrais sans doute commencer par dénoncer son emploi du terme «Américain», qui sous entend que les Sino-américains ne sont pas des Américains, et en remarquant que Ramey et Ko sont tous les deux plus faciles à "gérer" que, par exemple, Zbigniew et Brzezinski. Mais, surtout, je suis frappé par le fait qu'elle n'ait pas compris ce qui était à l'œuvre dans cette communauté. Si elle veut vendre son idée de renommer les gens, elle devrait voir ce qui se passe en Chine.

Quand je me suis installé à Shanghai il y a un an, j'ai pensé que mon nom sonnerait enfin «normal».  Je ne serai plus le vilain petit canard de mon enfance en Utah -  où mon prénom clochait nettement avec les prénoms courants (John, Steve, Jordan...). Mais à Shanghai, quand je me présentais, on me répondait avec des yeux incrédules ou vides et me demandait mon nom anglais. Des Chinois se demandaient si je ne les traitais pas avec condescendance, comme le fameux Français qui répond froidement en anglais à l'Américain qui lui demande poliment en français des indications. La société pour laquelle je travaille a failli ne pas m'enregistrer parce que je n'ai pas rempli la case demandant le «nom anglais». «Vous n'avez pas de nom anglais?» s'est exclamée la dame aux Ressources Humaines. «Vous devriez vraiment en choisir un.» Et elle attendait que j'obtempère tout de suite, comme ça, comme si je pouvais prendre une décision existentielle tellement importante sur-le-champ. Je lui ai dit que je lui communiquerais ma décision un peu plus tard.

Des Chinois ont eu du mal à se souvenir de mon nom. Quelqu'un au bureau, un VP né à Shanghai, m'a appelé «Steve» pendant près de trois mois. Là où je travaillais, 90% des employés étaient de la République populaire de Chine et presque tout le monde avait un nom anglais, normalement choisi ou donné à l'école. Ils variaient énormément, du classique (Jackie, Ivy) à l'inhabituel (Sniper, King Kong), mais ce qui m'avait surtout étonné c'était leur fréquence d'usage, même quand le reste de la conversation était en chinois.

Pour comprendre comment les noms anglais sont devenus de rigueur en Chine, j'ai passé un après-midi avec Laurie Duthie, qui est train de finir sa thèse de doctorat en anthropologie pour  l'Université de Californie Los Angeles (UCLA) à Shanghai.  Duthie étudie les employés de bureau chinois depuis 1997 et a trouvé que la popularité des noms anglais en Chine connaît son origine dans l'afflux d'investissements étrangers suite aux réformes économiques de Deng Xiaoping. Avec l'investissement étranger sont venus des étrangers, et beaucoup de participants à l'étude de Duthie lui ont dit qu'ils en avaient marre que les étrangers massacrent leurs noms chinois, donc ils ont adopté des noms anglais.  «Si votre patronne s'appelle Betty Brown, et si votre patronne est incapable de prononcer Du Xiao Hua, l'envie de changer de nom est tout à fait compréhensible», dit Duthie.

Les patrons ont beau être de plus en plus souvent des Chinois, les noms anglais persistent, en partie parce que l'anglais a tendance à devenir la lingua franca du business, et même des Chinois trouvent qu'il est plus facile de taper, écrire ou signer des documents en anglais. L'usage des noms anglais crée aussi une atmosphère plus égalitaire. La plupart des formes d'adresse en Chine insistent sur la hiérarchie, comme «Troisième Oncle» et «Deuxième Fille» à la maison ou «Vieux Wang» ou «Petit Hu» dans le village. Votre nom de naissance -  qui, comme le veut l'usage, est dit dans sa totalité, en commençant par le nom de famille - est employé uniquement par ceux qui ont un statut social identique ou supérieur. La qualification honorifique pour un aîné ou un supérieur est «Maître» - ce qui est peu surprenant dans un pays qui révère l'éducation. Mais un nom anglais, en dehors de distinguer ceux qui ont de tels noms de ceux qui n'en ont pas, gomme ces hiérarchies culturelles.

Etant donné le fort sentiment nationaliste en Chine, j'ai été un peu surpris par la facilité avec laquelle les Chinois adoptent des noms occidentaux. (Même mes parents pourtant assimilés à la culture américaine n'étaient pas à l'aise avec l'idée que je change de nom. Ils ont toujours dit que je pourrais faire ce que je voudrais quand j'aurais 18 ans, mais toujours sur un ton qui suggérait qu'ils mourraient de désespoir si je faisais une telle insulte à la famille). Mais les participants à l'étude de Duthie ont indiqué que l'adoption d'un nom anglais n'était ni une façon de faire des courbettes aux Occidentaux, ni quelque chose de strictement utilitaire. C'était plutôt quelque chose d'essentiel pour être Chinois et atteindre les objectifs de la Chine. Auparavant, le patriotisme s'exprimait par le sacrifice de soi; maintenant il s'exprime par la productivité économique. Ainsi, en travaillant pour, disons, 3M, les citoyens chinois aident à construire la Chine, et les noms anglais qu'ils adoptent pour cela sont aussi patriotiques que les surnoms de l'époque de la Révolution culturelle tels que Ai Guo (Aime la Chine) ou Wei Dong (Le Protecteur de Mao).

Adopter des noms anglais est aussi cohérent avec les différentes pratiques traditionnelles concernant l'attribution des noms. Dans le passé, on donnait aux enfants des «noms de lait» à la naissance, et des noms publiques une fois qu'ils avaient commencé l'école. Des professionnels et des académiciens employaient des pseudonymes, ou hao, qui indiquaient leur appartenance à une classe éduquée. Confucius, né Kong Qiu, a parfois écrit sous son zi, ou nom de courtoisie, Zhongni.  Même aujourd'hui, les Chinois prennent parfois de nouveaux noms pour marquer le début d'un nouveau job, l'entrée dans un deuxième cycle, ou célébrer un mariage, comme l'ont fait mes collègues Alpha et Bêta. Plus tard, ils ont nommé leur fils Gamma.  (En cas de doute, c'est Alpha le mâle.)

Actuellement, seuls ceux qui habitent dans les centres urbains ou ont accès à l'éducation prennent des noms anglais - si vous demandiez à un ouvrier migrant son nom anglais, il ne saurait pas de quoi vous parlez. Mais avec la mondialisation, de plus en plus de Chinois vont passer par ces étapes où l'on acquiert un nom anglais. Depuis 2001, toutes les écoles primaires sont obligées d'enseigner l'anglais à partir du CE2 (dans les grandes villes comme Pékin et Shanghai, on commence anglais au CP), et les parents choisissent souvent des noms anglais pour leurs enfants.  La Chine produit environ 20 millions d'anglophones par an, et les estimations indiquent qu'il y a des centaines de milliers de personnes en Chine qui étudient anglais.  En fait, il y a probablement autant de Chinois que d'Américains capables de lire l'anglais.

Aux Etats-Unis, on a tendance à considérer les noms et les identités comme des absolus - c'est pourquoi j'ai tellement souffert sur cette question de prendre ou non un nom anglais - mais en Chine, les identités sont beaucoup plus interchangeables. Mon amie Sophie jongle entre son nom chinois, son nom anglais, son identifiant MSN, des surnoms donnés par ses amis, et les diminutifs utilisés par ses parents.  «Ils sont tous moi», dit-elle. «Un nom n'est qu'un dai hao» c'est-à-dire un nom de code, un identifiant.

Je n'ai toujours pas choisi un nom anglais. Peut-être qu'en tant que Sino-américain, j'ai déjà le sentiment que j'ai suffisamment d'identités, ou peut-être ai-je finalement dépassé l'angoisse de mon enfance.

L'autre jour, j'ai demandé à mon ami Zhengyu, un autre Américain vivant en Chine et qui n'a pas de nom anglais, pourquoi il n'en a jamais choisi un. «A un moment, cela ne m'intéressait plus», a-t-il dit. «J'aime mon nom, et je pense qu'il serait bizarre d'en avoir un autre pour m'identifier.»  Je suis d'accord. Après toutes ces années, j'ai appris à accepter mon nom comme on accepte un grand nez ou une tache de vin - ce n'est pas le trait que j'aime le plus, mais il fait partie de moi tout de même.

Huan Hsu

Traduit de l'anglais par Holly Pouquet

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