Monde

A Medellin, l’urbanisme social contre la criminalité

Anne Denis, mis à jour le 12.12.2011 à 15 h 14

Ou comment lutter contre le crime par l’urbanisme social.

Medellin, Comuna 13, en 2009. Omar, CC 2.0 by Flick.

Medellin, Comuna 13, en 2009. Omar, CC 2.0 by Flick.

A la tombée de la nuit, dans la «Comuna 13», l’un des nombreux bidonvilles de Medellin, accroché sur les hauteurs au nord-est de la ville, quelques dizaines d’habitants, dont beaucoup d’enfants, se sont rassemblés dans la rue, près d’un terrain de sport. Il y a de la musique, une femme armée d’un micro qui fait chanter les enfants, un vendeur de tortillas. Nous n'étions pas loin de Noël, l'an dernier, et certaines maisons construites en dur étaient ceintes de guirlandes électriques.

Un peu en contrebas, un minibus aménagé met à disposition une dizaine d’ordinateurs portables avec connexion internet. Des jeunes préparent le terrain de sport pour jouer au ballon, aidés par quelques soldats. D’autres militaires, kalachnikov en bandoulière, discutent ou écoutent la musique. «On incite les gens à se réunir en fin de journée pour partager un moment ensemble, explique une assistante sociale. Un tel spectacle aurait été impensable il y a quelques années.»

La Comuna 13 a longtemps été le «barrio» le plus dangereux, le plus violent de Medellin. Les forces de l’ordre ne s’y aventuraient pas. C’était un bastion des Farc, qui ont fini par être délogées par l’armée en 2002, après plusieurs jours de combat, lors d’une opération militaire spectaculaire, avec hélicos et tanks. La sécurité reste précaire comme en atteste encore aujourd’hui la présence de l’armée, mais les gens ont moins peur de sortir.

Medellin —et ses 3,3 millions d’habitants— reviennent de loin. Il y a 10 à 15 ans, la deuxième ville de Colombie, gangrenée par le crime organisé et la cocaïne, était la ville la plus dangereuse du monde. Les autorités étaient infiltrées par les mafias. Dans les années 80, le narcotrafiquant le plus puissant de tous les temps, Pablo Escobar, chef du Cartel de Medellin, y régnait en toute impunité, fort de milices de plusieurs milliers de «sicarios» (jeunes tueurs à gages) ultraviolents, jusqu’à ce que l’armée ne déclenche en 1990 une guerre totale pour démanteler le cartel.

Attentats à la bombe, enlèvements et tueries collectives se sont multipliés. Medellin concentrait alors le quart des assassinats commis dans toute la Colombie. En 1991, le taux d’homicides atteignait 381 pour 100.000 habitants. Ce nombre ahurissant sera ramené à 184 en 2002, avant de chuter de façon spectaculaire à 26, en 2007, qui reste à ce jour le taux le plus bas.

Entretemps, Pablo Escobar a été tué, en 1993; le président Alvaro Uribe a conclu un accord de démobilisation avec les paramilitaires en 2003 et, la même année, un prof de maths n’appartenant à aucun parti mais très charismatique, Sergio Fajardo, est élu maire. Il s‘entoure d’une équipe de jeunes intellectuels enthousiastes, choisit comme numéro deux un brillant journaliste spécialiste des milices urbaines, Alonso Salazar, qui lui succèdera à la mairie en 2007.

D’emblée, Fajardo rompt avec les décennies passées de clientélisme et de complaisance avec les paramilitaires de la classe politique. «Nous avons travaillé en toute indépendance, sans compromis avec le parti d’Uribe. Ce fut  un changement radical», assure Mauricio Valencia Correa, directeur de la Planification à la mairie. Outre le fardeau historique de la drogue, «l’autre cause de la violence, ce sont les inégalités immenses et la pauvreté, qui se transmettent de génération en génération», ajoute-t-il.

Investissements publics massifs

Le pari de Fajardo parait alors utopique: il veut rendre aux 3,3 millions d’habitants de l’agglomération un certain sentiment de sécurité, non pas seulement par la répression prônée par Uribe, mais aussi par la culture et l’urbanisme. La mairie se lance dans une ambitieuse politique d’investissements publics, en commençant par les quartiers les plus déshérités, via des «plans urbains intégraux» (PUI).

Chaque grand secteur de la ville est traité globalement, qu’il s’agisse des logements sociaux, des écoles, des collèges, des routes, des équipements sportifs ou des transports en commun. La mairie consacre un peu plus de 40% de ses quelque 1,5 milliard de dollars de budget annuel à l’éducation et la culture. En 7 ans, précise Mauricio Valencia, 135 écoles ont été rénovées et 8 bibliothèques créées, en partenariat avec le département d’architecture de l’université de Medellin.

Chaque projet donne lieu à un concours d’architecture, avec des critères qualitatifs et esthétiques élevés: «Le meilleur pour ceux qui n’ont rien.» L’un des plus grands architectes colombiens, Rogelio Salmona, décédé en 2007, a ainsi construit le centre culturel de la ville, dans le quartier de Moravia. Ces énormes bibliothèques, trônant parfois au sommet ou sur les pentes raides des quartiers pauvres, sont aussi des centres d’intégration sociale, dotés de crèches, de salles d’exposition, de lieux de rencontre. Ils sont aussi censés devenir des objets de fierté pour les populations locales, «souvent impliquées dans les projets».

L’objectif est de redonner du sens à la notion de citoyenneté, mais aussi de «recréer un espace public». Un défi qui peut paraitre incongru pour des Européens mais qui devient très parlant vu des mégalopoles latino-américaines où —centre ville huppé excepté— les voies de circulation ne servent précisément qu’à circuler d’un mall à l’autre ou de quartiers résidentiels surveillés aux centres d’affaires.

A Medellin, le centre de la ville a lui aussi été rendu à ses habitants. Les lignes rouges et futuristes du Parque Explora, impressionnante cité des Sciences et des technologies construite en trois ans et inaugurée en 2008, symbolisent ce renouveau tout comme, non loin, le jardin botanique très postmoderne, où l’on peut désormais se promener tranquillement le soir. Ce que de nombreux «paisas» (habitants de Medellin) ont encore du mal à réaliser.

Des télécabines pour les barrios 

Parallèlement, la mairie a mené un vaste programme de développement du réseau de transports publics, à partir du métro existant. L’innovation la plus emblématique en termes d’inclusion sociale, est celle du «Métrocâble», construit par l’entreprise française Poma. Celle-ci a transposé son système de télécabines, conçu initialement pour les stations de ski, aux «barrios» de Medellin. La ville en compte déjà deux lignes, reliées au métro, dont l’une, celle de San Javier, dessert la Comuna 13 depuis 2008.

Medellin, Comuna 13, en 2009. Omar Uran, CC 2.0 by Flick.

Comme dans la plupart des villes d’Amérique latine, les plus pauvres habitent dans des bidonvilles flanqués sur les montagnes entourant les quartiers plus favorisés. Les pentes sont fortes, les routes très mauvaises, rendant difficile ou impossible l’implantation de transport publics classiques.

Via cette ligne de télécabines de près de 3 km et dotée de 3 stations, les 130.000 habitants de la Comuna peuvent désormais atteindre le sommet du bidonville en 10 à 15 minutes, contre bien plus d’une heure auparavant. Et ils n’ont plus à traverser chaque jour des zones qui restent dangereuses.

Le métrocâble a même une vocation de mixité sociale puisque la ligne qui dessert depuis 2004 le bidonville de Santo Domingo, a été prolongée l’an dernier jusqu’au parc Arvi, réserve naturelle située à l’extérieur de la ville et lieu favori d’excursion des habitants aisés de Medellin…

Ces téléphériques urbains font déjà des adeptes sur le sous-continent, notamment à Caracas et à Rio de Janeiro, qui a inauguré cet été un système du même type pour désenclaver les favelas du Complexo de Alemão (300.000 personnes).

Une note maximale par Moody's

Face à cette multitude de projets réalisés tambour battant, dont chacun coûte des dizaines, voire des centaines de millions de dollars, on est saisi d’un doute. Mauricio Valencia le sent et martèle:

«Pas un peso ne vient de la drogue. Et le processus est transparent, protégé de la corruption, tout passe par des appels d’offre publics.»

La loi colombienne confère au maire un fort pouvoir de décision dans les appels d’offre, au détriment des conseillers municipaux, ce qui limite le risque de corruption. La mairie est en outre très fière de sa note maximale attribuée par Moody’s, qui récompense la rigueur de sa gestion fiscale et sa dette quasi nulle.

Elle dispose en outre, il est vrai, de solides ressources financières avec l’entreprise publique EPM, qu’elle contrôle à 100%. Or, EPM est un très puissant fournisseur d’électricité, de gaz, d’eau et de télécommunications, desservant la ville et la région d’Antioquia, alimentant Bogota en électricité et investissant de plus en plus à l’étranger. Il reverse à la ville une partie appréciable de ses bénéfices. Outre cette manne, Medellin attire de plus en plus d’investisseurs publics et privés, locaux ou étrangers, séduits, voire fascinés par ce «miracle» en marche.

Les bailleurs de fonds sont là aussi. L’Association française de développement (AFD) a signé en mai dernier avec le maire Alonso Salazar, un crédit sur 20 ans de 250 millions de dollars (185 millions d’euros) pour la construction d’une ligne de tramway sur pneus de 4,2 km et de deux nouvelles ligne de métrocâbles, dans le cadre d’un nouveau PUI qui concerne 33 quartiers et près de 400.000 personnes, à l’est de la ville. «Il s’agit d’un prêt direct, sans garantie de l’Etat», souligne Ludovic Cocogne, coordonnateur régional. C’est aussi «la plus importante opération de l’AFD en non souverain en faveur d’une collectivité locale».

La fragilité d'un miracle

L’appel d’offres est en cours, et pourrait concerner plusieurs entreprises françaises: Poma bien sûr, mais aussi l’alsacien Lohr, spécialiste du tramway sur pneus, «très adapté à des pentes de 12%». L’accord prévoit également une coopération technique dans le cadre du plan «Medellin Bio 2030», avec la participation de l’Atelier d’Urbanisme de la ville de Paris.

L’AFD avait déjà consenti en 2010 un prêt de 140 millions de dollars (103 millions d’euros) à l’Etat colombien en 2010. Cette nouvelle initiative est une preuve claire de la confiance que lui inspire le modèle de développement de la ville.

Pourtant, certains s’interrogent sur le caractère durable de ce «miracle». Selon un document de travail du Crisis States Research Center (London School of Economics (1), il a été rendu possible en grande partie grâce à la large coalition que Sergio Fajardo a su, dès le début, fédérer autour de lui: politiques de gauche et de droite, ONG, chambre de commerce, entreprises… Ce que, par exemple, la ville de Cali n’a pas réussi.

Cette union sacrée ne semble pas menacée à Medellin puisque les élections du 30 octobre dernier ont porté à la mairie Anibal Gaviria, un proche de Sergio Fajardo. Elu gouverneur d’Antioquia, ce dernier revient en outre sur le devant de la scène. Les classes moyennes soutiennent donc toujours l’ambitieuse politique d’urbanisme social des équipes municipales.

Pourtant, l’étude souligne aussi les limites de ce modèle, qu’il s’agisse de la persistance des très fortes inégalités sociale, ou d’un narcotrafic encore loin d’être éradiqué dans la ville et dans le département d’Antioquia.

Depuis trois ans, le taux d’homicides a d’ailleurs tendance à remonter (autour de 50 pour 100.000 personnes). Certes, les principaux chefs paramilitaires ont été extradés en 2008 vers les Etats Unis. «Depuis la démobilisation, leurs troupes, de même que les ex-guerilleros, bénéficient de programmes de réinsertion», explique Daniel Mauricio Vasquez, membre de la mairie.

Il s’agit de programmes scolaires (certains ont pris les armes si jeunes qu’ils sont quasi illettrés), de formations à divers métiers, de sensibilisation à l’esprit d’entreprise. Mais le taux de réussite est difficile à évaluer. «On sait bien que beaucoup d’entre eux conservent des activités peu claires. D’autre replongent carrément.»

De nouveaux groupes armés, les «Bacrim» ont émergé dans tout le pays pour récupérer le contrôle du trafic de drogue. Ils recrutent à tour de bras des ex-combattants intoxiqués à l’argent facile et incapables de reprendre une vie normale. A la mairie de Medellin, chacun le reconnaît: «Le boulot n’est pas fini.»

Anne Denis

(1) Politics and security in three colombian cities, 2009. Retourner à l'article

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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