Monde

Un membre de la famille royale espagnole peut-il être jugé?

Bruno Tur, mis à jour le 13.12.2011 à 9 h 08

Epoux de la princesse Cristina et donc gendre du roi d’Espagne, Iñaki Urdangarín est soupçonné de détournement de fonds publics et privés. Une première pour la Couronne espagnole.

Iñaki Urdangarín, en mars 2010. REUTERS/Steve Marcus

Iñaki Urdangarín, en mars 2010. REUTERS/Steve Marcus

Habituellement, l’approche des fêtes de Noël offre à la famille royale espagnole l’occasion d’afficher son unité et son «bonheur» dans les pages des magazines people.

Mais cette année, cette période a un goût amer et les prochaines semaines pourraient semer le trouble dans les rangs de la Maison Royale. Car le juge José Castro Aragón soupçonne Iñaki Urdangarín, duc de Palma de Majorque, grand d’Espagne, époux de la princesse Cristina, gendre du roi Juan Carlos 1er et de la reine Sofía, d’avoir détourné des fonds publics et privés avec son associé Diego Torres.

L’affaire a été révélée par le quotidien El Periódico: Iñaki Urdangarín et Diego Torres auraient créé plusieurs sociétés pour pouvoir s’emparer des fonds que recevait l’Institut Nóos, où ils travaillaient.

Ce détournement concernerait 2,3 millions d’euros reçus du gouvernement des Iles Baléares. Ce n’est pas tout: les enquêteurs s’intéressent aussi à des sommes perçues du côté de la région de Valence.

C’est en travaillant sur une autre affaire de corruption aux Iles Baléares, «Palma Arena», que José Castro s’est intéressé à Nóos. Depuis, il a demandé au pôle anticorruption d’enquêter sur cette institution.

De médaillé olympique à Grand d’Espagne

 Urdangarín a longtemps fait figure de gendre idéal. Comme la princesse Letizia, épouse de l’héritier du trône espagnol, Iñaki Urdangarín n’est pas né noble en 1968. Il rencontre Cristina, fille du roi Juan Carlos et infante d’Espagne, lors d’une fête aux JO d’Atlanta en 1996: Iñaki est membre de l’équipe espagnole de handball, qui vient de gagner la médaille de bronze. Sportif de haut niveau, il est anobli par le roi l’année suivante, lorsqu’il se marie avec Cristina.

Après un nouveau bronze à Sydney en 2000, il prend sa retraite sportive, décroche un master en gestion des entreprises à l’ESADE en 2001 et commence sa reconversion professionnelle avant d’intégrer Nóos.

Fondation sans but lucratif, sorte d’ONG, l’Institut Nóos a été créé en 1999 pour faire du conseil et gérer l’organisation d’événements sportifs, mais n’a pas eu d’activité jusqu’en 2003, lorsque Urdangarín en devient l’administrateur, puis le président de 2004 à 2006. D’abord gérant, Diego Torres prend la présidence de Nóos en 2006, quand Urdangarín est recruté par Telefónica.

Vers une affaire Urdangarín? 

 Entre 2004 et 2006, l’Institut Nóos a reçu dans le cadre de deux accords 2.300.000 euros du gouvernement des Iles Baléares et 1.732.000 euros du gouvernement de la région de Valence pour l’organisation de congrès sportifs ou touristiques, dont certains n’ont jamais eu lieu. Ces deux autonomies étaient déjà gouvernées par le PP (droite), dont les présidents alors en fonction, Jaume Matas et Francisco Camps, sont par ailleurs tous deux mis en examen pour corruption. Ce sont ces accords et ces sommes versées lorsque Iñaki Urdangarín présidait Nóos qui font maintenant l’objet d’une enquête.

Car d’après le juge, pour proposer ses services «aux prix disproportionnés», Nóos faisait appel à des sociétés qui, en retour, facturaient l’Institut. Celui-ci payait les factures à ces sociétés avec l’argent versé par les Baléares et Valence. Or, ces sociétés en question étaient gérées par… Iñaki Urdangarín et Diego Torres, qui récupéraient ainsi l’argent public versé à Nóos. En outre, les factures présentées ne justifient pas tous les frais facturés. Pour couronner le tout, le quotidien Público révèle que des fonds publics auraient aussi été déviés vers un paradis fiscal.

Pour l’instant, seul Diego Torres a été mis en examen et entendu. Si, au début, la presse espagnole prévoyait le même sort à Iñaki Urdangarín, elle rapporte maintenant qu’il ne sera pas appelé à déclarer devant le juge, «pour l’instant». Pourtant, les soupçons qui pèsent sur lui et ses fonctions au moment des faits devraient inévitablement l’amener à être mis en examen. Mais les enquêteurs veulent d’abord étudier les documents saisis lors de la perquisition du siège de Nóos, à Barcelone, ainsi qu’à Valence.

On sent bien que le principal visé n’est pas n’importe qui et que les représentants de la justice veulent agir avec prudence. Urdangarín avait d’abord dit à l’agence EFE qu’il allait défendre son «honorabilité et innocence». Le 10 décembre, il s’est dit désolé du mal qu’il cause à l’institution monarchique.

Du côté des représentants politiques, pendant la campagne électorale pour les législatives du 20 novembre dernier, Cayo Lara (IU, gauche) a déclaré: «Qu’il s’appelle Urdangarín ou autre chose, s’il l’a fait, qu’il le paye», en pointant du doigt la Maison Royale, qui devrait «montrer l’exemple en matière d’honnêteté». On reste plus prudent du côté socialiste ou du PP (droite), qui espère que l’affaire «n’entachera pas le prestige» des Bourbon. Ces deux partis insistent sur le respect de la présomption d’innocence, alors que des membres de ces deux partis sont inquiétés dans des affaires de corruption.

Une séparation pour éviter le scandale?

Quant à la Maison Royale, si elle a d’abord déclaré «n’avoir rien de spécial à dire» tant que l’enquête continue, le roi Juan Carlos semble être maintenant bien agacé, lui qui a pourtant toujours veillé à maintenir sa famille loin du monde des affaires. Urdangarín vient d’être officiellement écarté de tout acte officiel par le roi.

Peu habituée à la médiatisation de ses scandales, la famille royale espagnole n’est cependant plus aussi intouchable que par le passé. Le simple fait que cette affaire soit révélée au grand public en est une preuve. Car l’affaire remonte à plusieurs mois: Diego Torres a été entendu en juillet dernier. Auparavant, les positions de la reine sur le mariage homo, le divorce de la princesse Elena, la supposée anorexie de Letizia ou les doutes sur l’état de santé du roi, s’ils n’ont pas ébranlé l’institution monarchique, ont tout de même suscité des interrogations sur son image modèle.

Ce qui est devenu l’«affaire Urdangarín» devrait attiser les critiques. S’il est interrogé dans le cadre de l’enquête ou mis en examen, ce sera une première pour l’histoire de la monarchie espagnole depuis la fin de la dictature franquiste, en 1975. Ce qui fait tache au moment où les Espagnols sont appelés à se serrer (encore plus) la ceinture face à la crise.

Pour la Couronne, la stratégie du silence n’a pas payé et elle a dû réagir. Si les accusations sont confirmées, après avoir écarté Urdangarín, l’une des tactiques pour épargner l’image des Bourbon pourrait être la séparation du couple. A condition que le nom de Cristina n’apparaisse pas dans l’enquête, alors que l’épouse de Diego Torres a déjà été entendue par le juge.

Un justiciable comme les autres

Jusqu’ici, Iñaki Urdangarín passait plutôt pour un membre discret de la famille royale. Pourtant, les affaires semblaient bien marcher puisque le couple a acheté une propriété à plusieurs millions d’euros à Barcelone, en 2005. De quoi s’interroger sur un pouvoir d’achat pour le moins important et sur l’acquisition d’un important patrimoine immobilier. Depuis 2009, le couple vit à Washington, où Urdangarín a été muté par Telefónica.

Son prochain séjour en Espagne devrait être plus désagréable que prévu. Les faits dont il est accusé sont passibles de jusqu’à quinze ans de prison. Il sera sûrement inquiété, peut-être condamné. Car comme le rappelle Géraldine Galeote, hispaniste à l’université de Paris 8, «sur la base de la Constitution espagnole [1] seul le roi est inviolable et ne peut faire donc l’objet de poursuites».

Ce qui ne veut pas dire que les membres de la famille royale n’ont pas quelques privilèges. Géraldine Galeote précise que «d’après le Code de procédure pénale espagnol, Iñaki Urdangarín pourra témoigner par écrit, sans avoir à se rendre à la convocation d’un juge (art. 412)». Il pourrait ainsi le faire depuis sa résidence, aux Etats-Unis.

Iñaki Urdangarín est donc un justiciable comme les autres. A une différence près:  son beau-père a le droit de grâce [2]…

Bruno Tur


[2] Constitution espagnole de 1978, II, 62i.

Article modifié le 12/12 avec des précisions sur l'évolution de l'affaire.

Bruno Tur
Bruno Tur (9 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte