Economie

Les technocrates au secours de la ville de Pontiac

David Weigel, mis à jour le 04.12.2011 à 8 h 35

La démocratie n’a pas pu sauver la ville américaine de Pontiac de la faillite. Depuis quelques années, ce sont des technocrates qui se succèdent à la tête de cette ville du Michigan pour tenter de redresser la situation.

La ville de Pontiac dans le Michigan, aux Etats-Unis Roger Zender via Flickr CC License by

La ville de Pontiac dans le Michigan, aux Etats-Unis Roger Zender via Flickr CC License by

Pour accéder à la mairie, il faut passer par l’autoroute inter-Etat I-75, dépasser le Silverdome vide, où les Lions de Detroit jouaient autrefois. On atterrit ensuite dans un bâtiment municipal en béton, quelconque au possible. La secrétaire de mairie a été licenciée il y a quelques jours mais la porte de son bureau est restée ouverte. Le maire, Leon Jukowski, me fait faire un tour rapide des lieux. Des espaces de travail vides, des calendriers et autres babioles appartenant aux employés congédiés traînent encore ici et là.

«A une époque, nous étions entre 800 et 900», me raconte Leon Jukowski. «Aujourd’hui, nous n’avons plus que 150 employés. Et pour exactement les mêmes services qu’avant.»

Le taux de chômage à Pontiac avoisine les 25%. En 2009, lorsque General Motors s’est restructuré à la suite d’un plan de sauvetage public, le groupe a fermé son usine de Pontiac, mettant fin à la fabrication de la gamme de voitures éponymes de la ville, qualifiant la Pontiac de «marque abîmée». Mais alors, que font les gens que la ville a mis à la porte?

«Certains d’entre eux se mettent au chômage», explique Leon Jukowski.

«D’autres, les policiers par exemple, conservent leur emploi, car ils travaillent désormais pour le comté. Mais la plupart sont à la rue. Dans une ville de 59.000 habitants, les emplois de la fonction publique qui disparaissent ne sont pas le plus gros souci. Bien sûr, ça n’arrange rien. Mais cette ville a toujours reposé sur l’industrie automobile. Elle avait des rentrées d’argent à n’en plus savoir que faire, donc on ne préoccupait pas vraiment des administrations. Mais peu à peu, les gens ont commencé à voir l’administration locale comme un créateur d’emplois – une sorte de banque d’emplois, si vous voulez. Nous avons vu dans la ville et tous ses projets de développement des possibilités de donner du travail à ses habitants, au lieu d’y voir l’occasion de mettre en place des infrastructures et des services».

Quand l'«emergency manager» intervient

Notre courte visite s’achève dans le bureau du chef de Jukowski. Car ce n’est pas le maire, élu en 2009, qui dirige la ville de Pontiac. Ça, c’est le travail de l’«emergency manager» [gestionnaire chargé de gérer l’état d’urgence]. Il s’agit d’un technocrate nommé par l’Etat du Michigan, qui a le pouvoir de faire à peu près tout ce qu’il veut, pourvu qu’il remette la ville sur le droit chemin.

Conformément à ce système, le conseil municipal n’est pas rémunéré. Leon Jukowski perçoit un salaire de consultant (30.000 dollars [22.520 euros] annuels pour un poste qui rapportait auparavant 6 chiffres par an) et rend compte à son fameux «emergency manager», Louis Schimmel. C’était un membre du Mackinac Center, un think tank du Michigan défenseur de l’économie de marché. Et bien que le maire soit démocrate, cela ne le dérange pas: «Je me suis retiré parce que j’en ai eu assez de voir la ville partir en vrille».

Si nous n’aimez pas les histoires édulcorées, on peut dire que ce système de gestionnaire - Pontiac est l’une des trois villes du Michigan actuellement dirigée ainsi – revient à admettre que, parfois, la démocratie échoue. En 1990, l’Etat du Michigan a adopté une loi relative à la gestion financière en cas d’urgence afin de «maîtriser de force» les villes en passe de faire faillite. Schimmel a bâti sa réputation en mettant en œuvre des changements radicaux dans de petites villes arriérées, voisines de Detroit. Une mission dans une large mesure accomplie –même si certains obstacles l’ont frustré.

«Quand je gérais la ville d’Hamtramck, les syndicats pouvaient faire traîner chaque dossier pendant des années», dénonce Louis Schimmel.

«Ils me disaient, nous n’avons pas à négocier avec vous. Et ils ne le faisaient pas. (…) Ils pouvaient programmer des réunions, puis les annuler la veille. Ils pouvaient m’amener aux prud’hommes. J’ai dû passer un temps fou à étudier des accords collectifs».

Cette année, les choses ont changé. Le gouverneur du Michigan, Rick Snyder, ainsi que la législature républicaine, ont fait voter la loi Public Act Four, qui fait du «gestionnaire des finances en situation d’urgence» un simple «gestionnaire de situations d’urgence» et lui confère un éventail de nouveaux pouvoirs. Il peut désormais «annuler une ou plusieurs conditions générales d’une convention collective». Il peut «ordonner, valider ou invalider tout(e) crédit budgétaire, contrat, dépense, prêt ou création de nouveau poste». Ces amendements sont calqués sur les recommandations d’un rapport sur la réforme de la loi relative aux «emergency managers» publiée par le Mackinac Center (janvier 2011) et dont l’un des co-auteurs n’est autre que Louis Schimmel.

Après avoir pris ses fonctions en octobre, Louis Schimmel a estimé le déficit budgétaire de la ville à 12,5 millions de dollars (9,4 millions d’euros). Il a ensuite fait connaître son programme et ses objectifs, y compris concernant les retraites et les services publics. Il a écrit: «La ville a lancé des projets et a fait des promesses qu’elle ne pouvait pas réaliser convenablement, tant sur le plan de la gestion que sur le plan financier».

Il a donc rattaché la police municipale au comté d’Oakland. Sans tenir compte des manifestations militantes qui ont suivi sa décision. Si tout se passe bien, les pompiers seront intégrés au service de la ville voisine de Waterford, ce qui fera de nouvelles économies. Il a fermé le service juridique de la ville. Quant aux fonctionnaires de plus en plus rares, ils verront leurs avantages diminuer.

«Cette ville n'est pas attractive parce que c'est une catastrophe financière»

Pontiac savait à quoi s’attendre – enfin, en quelque sorte. Depuis 2009, elle avait été administrée par des sortes de vieux tsars de l’urgence. Il y a eu Fred Leeb, dont les pouvoirs étaient limités. Puis de Michael Stampfler, un gestionnaire itinérant qui a lui aussi tenté de redresser la ville. Fred Leeb affirme qu’il était sur la bonne voie et qu’il œuvrait pour la ville de Pontiac mieux que les nouveaux responsables. «Les nouveaux gestionnaires veulent présenter Pontiac comme un trou perdu, un cas désespéré. On ne peut pas faire des coupes et espérer que cela mènera à la prospérité; et on ne peut pas faire payer des impôts énormes à une population qui n’en a pas les moyens», s’indigne Fred Leeb.

Ce dépit fait rire Louis Schimmel.

«J’entends cette critique: “que faites-vous pour développer les quartiers?” Ma réponse est la suivante: cette ville n’est pas attractive parce que c’est une catastrophe financière. Au moins, maintenant, elle n’est plus aussi chaotique, ce qui peut favoriser son développement».

J’ai proposé ce débat à quelques passants de la rue principale de Pontiac, plus fréquentée depuis que la Ville a supprimé les parcmètres (après s’être aperçue que rendre le stationnement payant lui faisait perdre de l’argent).

«Le type d’avant voulait tout gérer seul; c’était impossible d’obtenir un rendez-vous avec lui», se plaint Maureen Young, copropriétaire d’un restaurant à viande (en faisant allusion à Stampfler). «Tandis que Schimmel est d’ici, de Pontiac, et il sait ce qu’il fait». A les entendre, il semblerait qu’avoir affaire à un gestionnaire de situations d’urgence ayant les pleins pouvoirs est extra. «Les derniers gars qu’on avait élus n’ont rien fait», poursuit Maureen Young. «Moi, j’aime bien les gestionnaires municipaux. Finalement, ils savent diriger la ville et ne s’intéressent pas tant aux débats politiciens».

Kyle Westberg, l’un des patrons d’une société de construction se rappelle la première réunion entre Schimmel et l’association des entreprises du centre-ville.

«Nous l’avons rencontré et avons évoqué quelques idées de développement économique. Il nous a arrêtés net pour dire: “C’est en remettant la ville à sa bonne taille qu’on attirera les entreprises.” Bon, ce n’est pas ce que nous voulons. Mais nous avons évoqué le cas du Strand, un vieux théâtre presque réhabilité, et lui avons soumis l’idée de partager sa gestion avec le comté. Il nous a répondu: “C’est d’accord.” C’était aussi simple que ça».

Il y a bien quelques détracteurs de ces «emergency managers», dont de nombreux membres du conseil municipal, des militants de la ville et des progressistes connus dans tous les Etats-Unis, comme Michael Moore. Un gouvernement qui opère des coupes à la discrétion d’un seul administrateur, qui peut mettre en œuvre son programme sans avoir de comptes à rendre aux électeurs, cela revient à une «prise de pouvoir visant à priver les électeurs de leur droit de vote», dénonce un avocat.

Vers une expansion du modèle Schimmel/Pontiac?

Les enjeux sont importants, puisque le modèle Schimmel/Pontiac ne devrait pas tarder à être appliqué dans d’autres villes de plus grande taille. La semaine dernière, des responsables politiques de Flint ont refusé de contester la décision de l’Etat du Michigan de placer un «emergency manager» à la tête de la ville. Le gouverneur, Rick Snyder, a récemment annoncé qu’il se déciderait rapidement sur l’ouverture d’une enquête sur la ville de Detroit, dont les caisses risquent d’être vides d’ici six mois. La ville de l’automobile pourrait passer sous le contrôle d’un technocrate autoritaire.

Les opposants au système de l’«emergency manager» pourraient finir par mettre un terme à ces prises de contrôle de villes. La loi qui en est à l’origine a galvanisé les progressistes et les syndicats du Michigan; un mouvement ayant pour objectif l’abrogation de cette loi affirme par ailleurs avoir obtenu suffisamment de signatures pour lancer la procédure d’abrogation. Si c’est le cas, l’application de cette loi pourrait être mise en suspens jusqu’à ce que les électeurs s’expriment sur le sujet.

Selon le maire, Leon Jukowski, tout est très prévisible.

«Bien sûr, les politiques ne vont pas dire: “Merci de nous avoir retiré la responsabilité des services de police; “merci d’avoir fait que ce soit désormais impossible pour nous de mettre nos amis à des postes au conseil municipal”. Il existe cette dichotomie entre une classe politique qui dénonce ce système horrible et grotesque, la pire chose qui aurait pu arriver, la violation du droit de vote, etc. Mais celui qui s’est retrouvé à la rue, lui, dira: “Vous savez, la police fait mieux son boulot qu’il y a six mois. Ma chasse d’eau fonctionne encore, et quand j’ouvre mon robinet de douche, l’eau coule encore. Et puis on est en train de régler les problèmes en ville”. Je crois que le citoyen lambda se fiche pas mal de savoir si le conseil municipal et moi-même sommes respectés».

David Weigel
David Weigel (25 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte