Culture

Je suis allé «dormir» au théâtre

Jean-Marc Proust, mis à jour le 03.12.2011 à 8 h 58

Reposant sur l'hypnose collective, le «Vrai spectacle» propose aux spectateurs un bref voyage dans l'imaginaire et la somnolence. Une expérience étonnante où chacun se fabrique son théâtre intérieur. Et ça marche, même pour les incrédules.

«Le vrai spectacle» / photo Joris Lacoste

«Le vrai spectacle» / photo Joris Lacoste

Lorsqu'on m'a proposé d'assister au Vrai spectacle au théâtre de Gennevilliers –«de l'hypnose, tu vas voir»– un samedi soir, j'ai vraiment imaginé le plan lose au bout de la ligne 13.

«Soyez à l’heure, on n’accepte personne après 20h30 Soit. La porte s'ouvre. La salle du théâtre est comme toutes les autres salles, à cette différence près qu'un siège sur deux a été scotché pour ne pouvoir être rabattu.

Sur les autres, on trouve des couvertures. Comme pour le cinéma en plein air, sauf que là, il ferait plutôt chaud. Un public jeune, pas seulement, attend en parlant doucement. C'est comme si on murmurait déjà, pour créer une ambiance feutrée.

Huis clos de groupe

Devant moi, un spectateur se penche vers sa compagne. Oh! Comme il sent de dessous les bras! Là, je réalise que je vais me coucher avec une centaine de personnes que je ne connais pas. Dont un, au moins, qui n’a pas pris sa douche.

Emanciper le spectateur, pas le manipuler

Le comédien, Rodolphe Congé, entre en scène. Il est en jeans, il parle doucement, d'une voix apaisante. Il a l’air d’un brave type.

Je m'attendais à une sorte d'Houdini, un mage envoûteur, un vaudou, je ne sais quoi. Un charlatan, quoi. Joris Lacoste, metteur en scène, s’exclame:

«Ah non! C'était notre repoussoir. On a essayé de s'écarter au maximum de cette représentation populaire de l'hypnose. Le spectacle est très différent de celui analysé par Roland Barthes, cette hypnose caricaturale du Grand Robert, avec force suggestion, domination, manipulation...» (1)

L'hypnose apaisée

Le Grand Robert? Rien à voir avec un dictionnaire. Cet hypnotiseur multipliait «les signes d’une domination poisseuse» dans une mise scène très théâtrale: «Phonétique incantatoire, commandements visant à rendre grotesques les sujets...» Sur scène, le spectateur hypnotisé transgresse sa condition, tout en restant sujet. Il s'offre à la salle «comme à une dévoration, ce qui fait que la salle se dévore en quelque sorte elle-même». Rien de cela ici. Dans le Vrai spectacle, le spectateur ne monte jamais sur scène.

«Nous avons refusé l'hypnose en tant que phénomène. Au spectateur, on ne demande rien d'autre que d'être spectateur. L'hypnose est ici un outil d'émancipation, de liberté», insiste Joris Lacoste.

Depuis quelques minutes, Rodolphe Congé parle. Il évoque sa propre expérience de l'hypnose thérapeutique, qu'il avait testée pour arrêter de fumer. On peut faire beaucoup de chose sous hypnose, «même bronzer, c’est possible».

D'une voix enveloppante, il explique qu'on peut choisir ou non de jouer le jeu. «Oui, vous pouvez dormir.» Quelques rires légers dans la salle. Pour être hypnotisé, il faut être consentant. Le spectateur est libre de refuser, de suivre le spectacle sans céder: «Ça restera un spectacle, mais pas le Vrai spectacle», celui que chacun se fabrique, sous la suggestion des mots auxquels s'associent des images. «Vous pouvez enlever vos chaussures, si vous voulez.» Des rires, à nouveau.

Le dilemme du critique

Incrédule, sceptique, je m'interroge. Dois-je jouer le jeu? Si je tombe en léthargie, je ne pourrai plus prendre de notes et je devrai me contenter de souvenirs, si souvenirs il y a. Le comédien a invité ceux qui le souhaitaient à fermer les yeux. Ce qu'il fait lui-même.

Après le spectacle, il m’explique:

«Je vois très bien les gens. La lumière a un effet de réflecteur, lorsque j'apparais en contre-jour. Je les vois très bien dormir. Mais je préfère fermer les yeux. S'ils sont ouverts, je n'ai pas le tempo idéal, c'est légèrement plus rapide. Et ce n'est pas la même perception. Les yeux fermés, j'accompagne mieux les spectateurs.»

C'est décidé, je veux bien qu’on m’hypnotise. Je ferme les yeux. Allez Rodolphe, hypnotise-moi vite. Cela m'arrangerait de dormir, je sens la transpiration du type devant à plein nez.

Dormir, je le veux, je le veux

Flûte, ça ne vient pas. Je m’accoude tant bien que mal sur le siège à côté. On a été prévenus: «Un siège de théâtre n’est pas fait pour dormir. Même si des gens y dorment.» La lumière décline. Devant le cyclorama, le comédien se détache, sa silhouette en contre-jour. On ne distingue plus vraiment ses traits.

Je change de position, je lâche mon carnet de notes, pose ma tête sur le siège de droite, la couverture roulée en boule faisant oreiller. La lumière faiblit encore, une musique sourde court le théâtre, comme une corne de brume étouffée (2).

Je ferme très fort les yeux. Ce n'est pas très confortable mais peu à peu, je m'assoupis. La voix me parvient toujours, mais j'ai perdu le fil du récit.

Ça y est, je vois comme des spaghettis qui se font et se défont, je dois être dans une sorte de léthargie. Suivent d’autres formes bizarres, du genre confiture qui s’étale en noir et blanc sur un miroir, toile d’araignée sans toile ni araignée –juste l’idée– mouvements aquatiques solides.

C’est souvent comme ça: au moment de m’endormir, je «vois» des formes abstraites qui se font et se défont. Le Vrai spectacle a sans doute commencé. Celui qui «déplace la scène dans le cerveau des spectateurs» à travers une «expérience quasi hallucinogène du langage».

Pourtant, je suis encore conscient. D'ailleurs, j'ai un peu mal au dos. Curieusement, quelque chose m'invite à ne pas changer de position. J’ouvre les yeux. La lumière a encore faibli, je saisis quelques mots. Cela pourrait «être un massage, on pourrait faire passer un massage»... La voix est chaude, douce, elle m’enveloppe, je me rendors pour retrouver mes spaghettis.

L’hypnose, plus efficace qu’un déodorant

Je ne sens plus l’odeur de mon voisin. Il a dû replier son bras pour mieux dormir. Ou alors, c’est l’hypnose, plus efficace que la pierre d’Alun. De temps à autre, j’entends un mot, une phrase, des bribes, que je ne retiens pas. Je me sens tout cotonneux et je suis bien content d’être hypnotisé.

Ah, tiens là, je devrais prendre des notes, sinon je vais oublier. Je pense à la conférence de rédaction de Slate. Je me vois proposant de parler d’un spectacle durant lequel j'ai dormi. «Un article soporifique?» Il me semble entendre les ricanements incrédules. En même temps, il faudrait que je récupère mon carnet par terre. Si je fais un faux mouvement, ça va réveiller tout le monde. Cette pensée m’occupe longtemps (?).

J’ouvre les yeux... Rodolphe Congé n’est plus qu’une silhouette noire, sur fond de lumière avec effet stromboscopique. Comme à la fin de Rencontres du 3e type, c’est aveuglant. Là encore, on le savait.

Autour de moi, tout le monde semble dormir. Je retombe. Je n'ai plus conscience du temps.

(...)

Rodolphe nous réveille, il parle d'un dirigeable, la lumière revient. Les gens bâillent, s'étirent, sourient.

Debriefing: Eyes Wide Sushi

Du théâtre de Gennevilliers, il y a une navette pour rentrer à Paris. Dans le car, les spectateurs parlent à mi-voix, comme s’il fallait conserver un souvenir ouaté de cette expérience. Un couple chuchote. Je capte leur échange:

«Elle: C’était très suggestif, très évocateur...

Lui: Comment cela?

- Très vite, j’ai perçu des images érotiques; je crois que tout le spectacle était orienté vers le sexe, souvent de manière très explicite...

- Ah bon?

- Oui, par exemple, lorsqu’il parle de personnes à demi-habillées, avec des têtes d’animaux... Pas besoin d’avoir vu Eyes wide shut pour imaginer un club échangiste ou une partouze...

- Tu as vu ça, toi? Je me souviens pas...

- Oui, et il y a d’autres mots, le massage...

- Ah oui! Ça, je m’en souviens! Je l’ai entendu aussi. Il faisait des jeux de mots!

- Et puis, le ballon dirigeable... J’ai rêvé que j'étais nue sur des fourrures... Je faisais l’amour…

- Ah bon? Il a dit ça?

- Mais non, c’est ce que j’ai ressenti! On rentre vite, d’accord? Cela m’a donné plein d’idées... Pas toi?

- Euh... en fait, moi, je sais pas pourquoi mais ça m’a surtout donné envie d’aller manger des sushis. Pas toi?»

Elle se tait, décontenancée. Et lui, qui pense à ses sushis, ne la comprend pas. Je m’interroge: a-t-elle vu le Vrai spectacle? Et pas lui? Ou l’inverse? Et moi, avec mes spaghettis, quel spectacle ai-je vu? Dans ce car, combien de personnes ont-elles rêvé qu’elles faisaient l’amour dans un dirigeable?

Chacun voit son vrai spectacle

«Chacun a son propre rêve, observe Rodolphe Congé. Mais on voit ceux qu'on a déclenchés: il y a des circuits de rêves. Par exemple, l'éclair, l'arc électrique qui tombe, ce sont des mots qui suscitent des situations très différentes chez les spectateurs, mais qui sont toujours très illuminées.»

Le texte n'a pas de connotation érotique, indique Joris Lacoste.  On n'en a pas mis volontairement. On ne voulait pas tomber dans le cliché du fantasme érotique de la manipulation...» Mais cela suscite effectivement des «images agréables», voire des rêveries érotiques.

«Surtout chez les spectatrices, d'ailleurs, complète Rodolphe Congé. Peut-être parce que c'est une voix d'homme... Il y a un passage où je parle d'un homme chez un tailleur dont on pourrait ajuster l'ourlet. Une spectatrice m'a dit qu'elle avait imaginé un homme avec un cul magnifique et avait revu ses fesses à plusieurs reprises. Ça m’a beaucoup fait rire.»

Un spectacle inédit et troublant

Le Vrai spectacle a invité les spectateurs à témoigner via Tumblr. On y mesure à la fois la diversité des imaginaires et la récurrence de certains thèmes: un dirigeable, une danseuse, des tunnels ou couloirs, l'odeur de l'essence...

Chacun transpose les images dans un lieu différent: Ecosse, Etats-Unis, Collioure, Las Vegas, la mer ou la montagne...

Tel spectateur imagine son corps et sa tête «pris de soubresauts», tel autre s'interroge: «A-t-il vraiment parlé d'un homme qui marche dans la steppe?» Pour ma part, je me souviens d’une forêt en Ukraine.

Le texte cite Kipling: «Words are, of course, the most powerful drug used by mankind.» Hallucination, rêve, drogue: les parallèles s'imposent.

«J'avais la sensation qu'il y avait des chevaux. J'étais dans cette prairie mais je ne faisais pas ma taille actuelle, j'avais la taille d'un brin d'herbe.»

«Je me dis que je viens de vivre un truc de ouf, que c'est la meilleure drogue que j'ai jamais essayée, le meilleur trip (…), la meilleure œuvre d'art jamais vue.»

D'autres prétendent être restés lucides, évoquant pour le prouver des passages... qui ne figurent pas dans le texte. Sans doute certains spectateurs résistent-ils vraiment. La plupart ont le sentiment d'avoir vécu quelque chose d'inédit et de troublant. Une forme de participation qui explique qu'il n'y ait pas eu d'incidents à déplorer.

«On craignait que des gens viennent saboter le spectacle, indique Joris Lacoste. Au pire, ils sont bruyants, ils toussent, bougent...»

C'est sans doute que le spectacle atteint son but.

«On a beaucoup de mal à le savoir. Les gens sont libres de ne pas regarder, de ne pas écouter, de s'autoriser à dormir... Mais aussi de faire une partie du spectacle, produire du sens, imaginer... Et on est surpris, émerveillés, par les images incroyablement singulières que cela a pu susciter chez eux.»

Du théâtre? De l'hypnose? Je n'en ai aucune idée. Mais, à l'évidence, une expérience unique.

Jean-Marc Proust

Après Gennevilliers, le Vrai spectacle vous hypnotisera ici:

  • 1er février 2012, Le Vivat – Armentières
  • 17 et 18 mars 2012, Centre Pompidou – Metz
  • 21 et 22 mars 2012, Le Manège de Reims
  • 27 et 28 mars 2012, Le Quartz – Brest
  • 30 mars 2012, La Passerelle - Saint-Brieuc
  • 11, 12 et 13 avril 2012, Centre Pompidou - Paris

(1) Roland Barthes: Ecrits sur le théâtre, Le Seuil. Retourner à l’article

(2) Musique de Pierre-Yves Macé, lumières de Caty Olive. Retourner à l’article

Jean-Marc Proust
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