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Les villes en kit sont le futur de l'urbanisme en Asie

La ville de Tianjin en Chine Hugi Olafsson via Flickr CC License by

La ville de Tianjin en Chine Hugi Olafsson via Flickr CC License by

L'espèce humaine est urbaine; la question n’est donc pas de savoir si nous devons construire des villes tabula rasa, mais comment.

En 2009, à 55 km au sud-est de Séoul, le promoteur Stan Gale inaugurait la ville la plus jeune du monde – le Songdo International Business District, situé sur un isthme artificiel de la mer Jaune. En 2001, le président de Gale International (société basée à New York) déclarait vouloir emprunter 35 milliards de dollars pour construire une ville comparable au centre de Boston; une ville s’inspirant de Paris, Venise et Manhattan, complétée par un «Central Park» de quarante hectares.

Songdo ne sera achevée qu’en 2016, mais Gale ne perd pas de temps. Il fait le tour des maires de Chine pour leur proposer sa ville clé en main, kit de construction permettant de créer sa cité du futur, écologique et intelligente - et ce trois ans seulement.

Est-il seulement possible de construire une ville à partir de rien – du moins, une ville où nous aimerions vivre? Il s’agit peut-être du plus grand défi de notre époque. La population urbaine mondiale aura presque doublé d’ici 2050; il faudra donc impérativement construire plusieurs centaines de villes nouvelles.

La Chine ne cesse d’agrandir ses villes pour loger les quatre cent millions de paysans qui affluent depuis ses campagnes –elle construit l’équivalent de Rome toutes les deux ou trois semaines. L'espèce humaine est urbaine; la question n’est donc pas de savoir si nous devons construire des villes tabula rasa, mais comment. Il y a urgence; en Asie plus que partout ailleurs.

Ni belles, ni équitables, ni durables

La cité asiatique par excellence n’est pas Shanghai et son architecture Art Déco; ce n'est pas non plus le Tokyo d’après-guerre. Il s'agit de Shenzen, la «ville construite en une nuit», qui n’était qu’un village de pêcheurs il y a un peu plus de trente ans, quand elle a été désignée pour devenir l’enclave capitaliste de la Chine.

La bourgade d’hier est devenue une métropole tentaculaire de près de 14 millions d’habitants, où les ensembles de gratte-ciel surgissent d’une voûte impénétrable faîte d’usines et d’autoroutes aériennes. Shenzhen et ses villes voisines ne sont pas planifiées, et sont incontrôlables; elles représentent le pire de l’urbanisme du XXe siècle. Ni belles, ni équitables, ni durables. Nous pourrons certainement faire mieux au XXIe, n’est-ce pas?

L'homme rêve de construire des cités utopiques depuis la Renaissance, mais on peut citer un exemple moderne: Brasilia, la capitale conçue sur mesure par Oscar Niemeyer, construite en 41 mois de travail effréné dans les années 1950.

La Malaisie a suivi l’exemple du Brésil: elle a lancé la construction de sa nouvelle capitale administrative au début des années 1990. On a abattu nombre de plantations de caoutchouc et de palmiers à huile pour ériger les dômes et les flèches de Putrajaya et de sa ville sœur, Cyberjaya, toutes deux reliées à Kuala Lumpur (située à 25 kilomètres, au nord) via un «super couloir multimédia» à fibre optique.

Cyberjaya était sensée devenir la Silicon Valley de l’Asie du Sud-Est, mais elle n’a jamais attiré les entrepreneurs du pays. Quant à Putrajaya, elle s’est transformée en complexe pour technocrates: habitants discrets et pelouses soignées.

Sejong, «ville administrative multifonctionnelle» située à deux heures de route au sud de Séoul, pourrait bien suivre le même  chemin lorsque la construction de son premier quartier résidentiel sera achevée, en décembre prochain. La Corée avait pour projet d’en faire sa nouvelle capitale, mais la ville n’accueillera finalement que quelques ministères. (L’an dernier, Sejong a fait l’objet d’une lutte pour le pouvoir au sein du Grand parti national, qui a failli se scinder en deux groupes politiques distincts; leurs opposants doutent de voir beaucoup de hauts fonctionnaires quitter Séoul pour aller s’y installer).

La ville comme laboratoire

Mais bien plus que la politique, c’est le caractère durable qui constitue le principal moteur de création de ces «cités instantanées». La moitié de la planète vit désormais en zone urbaine, et ces citadins représentent 75% de la consommation énergétique mondiale; si nous voulons combattre le changement climatique, il nous faut construire des villes plus propres.

C’est encore plus vrai en Chine, pays le plus pollueur de la planète. Les écologistes ont bien des projets de ville en tête; ne manque qu’un prototype. La Mentougou Eco Valley, à l’ouest de Pékin (cité des embouteillages permanents), compte bien devenir le premier d’entre eux.

Conçu par le cabinet Eriksson Architects (Helsinki), le projet devrait être achevé aux environs de 2016. Mentougou abritera des dômes géodésiques flottants et des panneaux solaires à flanc de coteaux, afin de cacher les cicatrices qui défigurent encore le terrain, vestiges des anciennes mines à ciel ouvert.  

Neuf instituts de recherche viendront se nicher dans la vallée; chacun d’entre eux sera consacré à un aspect de la «durabilité» de la ville – traitement des eaux, trafic, énergie. Les 20.000 habitants de Mentougou seront les sujets d’une expérience plus vaste. «L’idée était de développer la cité écologique parfaite», explique Patrick Eriksson, fondateur du cabinet du même nom; ils se contenteront néanmoins d’imposer un niveau d’émissions de CO2 inférieur au tiers du niveau moyen.

De l’autre côté de Pékin, la cité historique de Langfang (qui compte près de 800.000 habitants) a engagé les architectes du cabinet international HOK ainsi que le CW Group de San Francisco. Son projet: moderniser les lieux à l’aide d’une technique appelée biomimétisme.

L’«Eco-Smart City» de Langfang imitera les forêts qui se dressaient jadis en ces lieux: les allées seront bordées d’arbres, et des canaux «blueways» seront aménagés pour faire circuler (et pour conserver) l'eau –tâche autrefois accomplie par les racines des arbres et par les zones humides. Un réseau de tramways mène au point le plus important de la ville: la gare, qui se trouve sur la toute nouvelle ligne à grande vitesse Pékin-Shanghai.

Bienvenue à l'«Eco-cité sino-singapourienne de Tianjin»

Mais pour découvrir le plus onéreux des projets de cité écologique, il faut quitter Pékin et voyager vers l’est, jusque dans la périphérie de la rude Tianjin, équivalent chinois de Newark (New Jersey) ou de Long Beach (Californie).

Comme son nom compliqué l’indique, l’«Eco-cité sino-singapourienne de Tianjin» est un projet commun mené par deux nations –effort pour le moins ambitieux visant à construire la Silicon Valey des technologies vertes. Là encore, c’est la cité toute entière qui sert de laboratoire. Une fois achevée, l’Eco-cité devrait être plus vaste que la Nouvelle-Orléans; ses «paysages de vie» et ses «paysages de ville» (faits de collines en terrasse et de hautes tours formant d’immenses arabesques) s’établiront sur un sinistre terrain laissé à l’abandon.

Le but de l’Eco-cité (et de sa cousine naissante, la Cité du savoir sino-singapourienne de Guangzhou, qui devrait accueillir 500.000 habitants; ouverture prévue en 2014) est d’élaborer un manuel d’instruction des cités vertes destiné aux bureaucrates chargés de les construire. A la Cité du savoir, cette volonté se traduit par une obsession pour le «logiciel» de la ville –pas le code numérique qui ronronne derrière ses écrans d’ordinateurs, mais les politiques, les pratiques, les méthodes et les moyens nécessaires à la création et à la gestion d’une telle entreprise.

Pour l'heure, la plus ambitieuse de ces cités instantanées demeure Songdo. A l’origine, le gouvernement coréen avait lancé le projet dans l’espoir d’attirer les multinationales installées à Singapour et Hong-Kong. Mais en fait de ville coréenne, Songdo s’apparente plus à une cité occidentale flottant au large de Séoul.

Les architectes du cabinet international Kohn Pedersen Fox Associates Songdo ont rejeté  l’esthétique de science-fiction des villes de Tianjin et de Mentougou; ils ont choisi de s’inspirer des éléments urbains marquants de villes les plus appréciées: les jardins de Savannah, les canaux de Venise (le terrain de golf est signé Jack Nicklaus). Les Coréens des classes moyenne et moyenne-supérieure raffolent de ce modèle: au mois de mai 2005, les 1.600 premiers appartements se sont arrachés en un week-end. Plus de la moitié des 65.000 habitants (prévus) habitent déjà sur place; le reste d’entre eux devrait avoir emménagé d’ici 2016.

Les urbanistes capitalistes

Songdo est elle aussi vendue comme étant l’une des cités les plus vertes et éco-efficaces du monde. Les bâtiments seront équipés de panneaux solaires et de gazon sur leurs toits; 75% de l’eau et des déchets seront recyclés. La majorité de la ville sera connectée à l’aide de synapses numériques (des lignes de téléphones qui passent sous les rues aux ramifications de filaments le long des murs et des installations).

Dans quel but? Stan Gale et ses partenaires de Cisco Systems ne sont pas encore fixés. Mais imaginez une ville fonctionnant comme un iPhone –où ils seraient en mesure de vendre des applications utiles à la vie de tous les jours.

Que ce soit par appât du gain, par goût du prestige ou par pure nécessité, tous les constructeurs des cités instantanées semblent penser que ces villes d’un nouveau genre devraient se conformer à la loi de Moore: de plus en plus rapide, de plus en plus efficace, de moins en moins cher.

Cette philosophie vient de provoquer un accident ferroviaire à grande vitesse en Chine, accident qui a fait vaciller sur ses fondations la religion du progrès des chinois; elle est par ailleurs à l’origine d’une bulle des dettes municipales, qui se compte en milliers de milliards de dollars. Les efforts déployés pour construire la cité parfaite vont-ils se heurter aux pires obstacles économiques?

Même Songdo, considéré comme le projet le plus performant,  a éprouvé quelques difficultés face à de lourdes charges financières. «C’est généralement le troisième propriétaire qui gagne de l’argent sur ces projets», explique Gale. «Pour ma part, je cherche à faire mentir cette tendance.»

Ces cités seront-elles aussi intelligentes et écologiques qu’elles le prétendent? Cela reste à voir. Néanmoins, leurs créateurs sont convaincus d’une chose: notre monde ne peut se contenter du chaos urbain de Shenzhen; il a besoin d'un meilleur modèle.

«Moins de terrain, moins d’énergie, plus de recyclage, plus de récupération», résume Ko Kheng Hwa, PDG de Singbridge, le promoteur singapourien responsable de la Cité du savoir de Guangzhou. Les cités instantanées ne sont certes pas dénuées de problèmes – mais elles sont de loin préférables à l'alternative.

Greg Lindsay

Journaliste pour le magazine Departures.

Traduit par Jean-Clément Nau

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