L'acceptation pacifique des inégalités, c'est fini
Le Chili est exemplaire à ce sujet: le pays fait partie de ceux qui ont enregistré les plus grands succès. Pourtant, depuis des mois, les quartiers s’emplissent de manifestants.
- Une étudiante qui manifestait est arrêtée à Santiago, le 7 novembre 2011. REUTERS/Victor Ruiz Caballero -
Il eut été étonnant qu’il n’y ait pas de manifestations de rue à Athènes, Madrid ou New York. Le chômage et la précarité économique suffiraient pour faire de millions de résignés des millions d’indignés. Mais le fait de constater en plus que certains de ceux qui sont à l’origine de la crise en tirent maintenant profit suscite une réaction presque naturelle: éteindre la télévision et descendre dans la rue.
C’est aisément compréhensible. Ce qui est plus difficile à expliquer, c’est que cela se passe aussi au Chili. Qu’importe que les rues chiliennes s’embrasent, le Chili est un petit pays sud-américain isolé, dont la situation n’a pas tellement d’incidence à l’extérieur. Certes, mais en décryptant les événements qui se déroulent au Chili, on obtient des indices utiles qui permettent de mieux comprendre la vague d’indignation et de manifestations qui déferle dans d’autres régions.
Les Chiliens devraient être en train de se réjouir, pas de protester. Leur pays fait partie de ceux qui ont enregistré les plus grands succès. A la fin des années 1980, la part de la population pauvre était de 45%; aujourd’hui, elle se situe à seulement 14%. Deux décennies de croissance économique rapide, la création d’emplois et l’augmentation des salaires ont contribué au progrès social.
De bons résultats, et pourtant...
L’inflation, qui frappe toujours les plus défavorisés, est passée de 27% par an en 1990 à 3% à l’heure actuelle. Des chiffres économiques à faire rougir de jalousie tous les pays européens. Et dans n’importe quel classement international, le Chili figure dans les premières places (et reste le numéro 1 d’Amérique latine) pour de nombreux domaines d’étude: faible niveau de corruption, bon indice de développement humain, forte compétitivité internationale, liberté économique, «connectivité», etc.
Et pourtant, depuis des mois, les quartiers s’emplissent de manifestants. La contestation sociale, née sous le précédent gouvernement dirigé par Michelle Bachelet, s’est poursuivie après la présidentielle (remportée par l’opposition) et sous le nouveau gouvernement. D’une protestation ponctuelle, motivée à la base par la construction d’un barrage, on est passé à des manifestations de grande ampleur visant à dénoncer un système éducatif de mauvaise qualité et trop coûteux.
Lors d’un récent voyage au Chili, j’ai eu l’occasion d’interroger le président Sebastián Piñera sur le paradoxe de la réussite économique du pays et de la déception de la population.
«Je comprends les motivations des étudiants qui manifestent à cause de la situation [du système éducatif], m’a-t-il dit, le Chili s’est attaché à élargir à grande vitesse l’accès à l’éducation, mais nous avons négligé la qualité. Il y a également un problème de coût de l’éducation et au niveau de la part qui doit être prise en charge par l’Etat.»
Piñera a augmenté considérablement le budget de l’éducation nationale chilienne et tente de réformer l’appareil éducatif. Mais le dirigeant est conscient que le malaise des Chiliens va au-delà de l’éducation. En effet, selon l’étude Latinobarómetro, le Chili est le pays latino-américain où l’impression générale de progrès a le plus baissé. C’est aussi le pays où la satisfaction concernant le fonctionnement la démocratie a le plus diminué, sans compter que les Chiliens sont de moins en moins nombreux à soutenir leur «modèle économique». Comment l’expliquer?
La souffrance des classes moyennes
Il faut chercher du côté de l’histoire, des luttes politiques et de la personnalité des protagonistes qui font la conjoncture. Mais deux facteurs semblent primordiaux: la croissance de la classe moyenne et des inégalités économiques. L’essor de la classe moyenne donne lieu à des exigences auxquelles peu de gouvernements savent répondre rapidement ou efficacement. Il est plus facile de construire une école ou un hôpital que de réussir à améliorer la qualité de l’éducation ou des soins de santé. Or, la nouvelle classe moyenne nourrit ces attentes d’amélioration rapide, qui sont d’ailleurs justifiées. J’ai mené, avec un étudiant chilien qui participait aux manifestations, une conversation fort révélatrice:
«Ma famille avait toujours été pauvre, mais maintenant nous sommes de la classe moyenne. Le gouvernement ne fait plus rien pour nous: toute son aide va aux plus pauvres ou aux plus riches, aux investisseurs. Il n’y a rien pour nous, qui sommes entre les deux.»
Ce dépit s’explique aussi par l’iniquité. Le Chili enregistre un indice d’inégalité économique extrêmement élevé (quoiqu’en baisse). C’est une plainte que j’ai régulièrement entendue durant mon voyage. A l’évidence, au Chili comme ailleurs, le temps où on vivait pacifiquement les inégalités est révolu. Les étudiants ont apporté au débat national une nouvelle priorité: réduire plus rapidement les inégalités. Et le pays le leur doit.
Reste à voir si le gouvernement, les étudiants et les autres secteurs de la société chilienne parviendront à mettre en place des changements en vue d’éradiquer les inégalités, sans compromettre les autres succès du Chili. D’autres nations sont confrontées au même défi. Peut-être retirera-t-on du cas du Chili des enseignements utiles à appliquer ailleurs dans le monde…
Moisés Naím
Traduit par Micha Cziffra
Mis à jour le 29/11/2011 à 17h15















































Bien sûr les inégalités doivent être combattues, bien sûr il faut se battre, mais la priorité est de ne pas casser la machine. Les nantis doivent comprendre que des écarts énormes ne peuvent perdurer et la masse de ceux qui sont toujours spoliés doit comprendre que le progrès ne peut être que graduel.
Quand la religion n’a plus marché, on a inventé l’idéologie néolibérale. On nous a raconté en gros que les pauvres pourraient être moins pauvres en valeur absolue s’ils acceptaient de l’être encore plus en valeur relative (théorie du ruissellement) et que l’aggravation des inégalités était susceptible de favoriser la croissance, qui ensuite gommerait les effets les plus néfastes pour les humbles de l’accroissement des inégalités (théorie des créateurs de richesses)
Mais aujourd’hui cette dernière mystification est définitivement dégonflée. Même les plus naïfs ne croient plus au ruissellement ni à la croissance, surtout si la société est fortement inégalitaire. Voilà pourquoi les peuples se réveillent seulement maintenant, alors que l’entreprise de démolition des nations démocratiques et le pillage de leurs richesses par les ploutocrates néolibéraux ont commencé il y a presque 40 ans.
Le cas du Chili est particulièrement caricatural : la propagande néolibérale n’avait pas marché, le peuple avait quand même voté pour le candidat communiste, Salvador Allende, puis avait osé le réélire ! Les USA ont donc décidé de ne plus s’embarrasser du respect de la démocratie. Ils ont financé et téléguidé un coup d’état militaire fasciste et installé au pouvoir l’immonde dictateur Augusto Pinochet, qui a appliqué impitoyablement le programme économique et social de ses maîtres en pataugeant dans le sang de son pauvre peuple.
Aujourd’hui ceux qui pensent qu'un régime authentiquement démocratique pourrait préserver l'héritage de la longue barbarie fasciste se trompent lourdement.
Si le peuple chilien n’est pas autorisé à défaire tout ce qu'a fait Pinochet et à reprendre l'œuvre de Salvador Allende là où elle avait été interrompue, comment lui faire croire que la démocratie a été vraiment restaurée ?
C'est comme si on exigeait du peuple français qu'il continue à obéir aux lois de Vichy tout en essayant de lui faire croire qu'il a été vraiment libéré. Le peuple chilien se bat pour effacer l'héritage de la barbarie, réparer le mal qui a été fait, panser ses blessures, retrouver un avenir.
Lui raconter qu'il aurait tort de se plaindre parce qu'il se porterait mieux que d'autres peuples c'est cracher sur sa souffrance et insulter son intelligence. Tous les peuples du monde savent parfaitement que le Chili se porterait mille fois mieux aujourd'hui si Allende avait été autorisé, conformément au résultat des élections démocratiques qu'il avait gagnées, à poursuivre la mise en œuvre de son programme politique, économique et social.
Tel est l'enjeu de la lutte populaire aujourd'hui au Chili : rattraper le temps perdu depuis les jours maudits de 1973 ou le peuple chilien a été écrasé, et l’espérance de tous les autres peuples du monde assassinée.
Comment pouvez vous affirmer que tout le monde en avait marre des communistes alors qu'aux législatives de mi-mandat qui ont précédé le coup d'état, et pour la première fois dans l'histoire chilienne, les partis au pouvoir ont vu leurs scores progresser ?
http://fr.wikipedia.org/wiki/Coup_d%27%C3%89tat_du_11_septembre_1973_au_Chili
Si le peuple chilien en avait eu marre des communistes, la droite aurait attendu démocratiquement l'alternance présidentielle. Mais les législatives de mi-mandat ont ruiné cet espoir, d'où la décision d'en finir avec les communistes et avec la démocratie par un coup d'état.
Quant à votre idée que personne ne pensait que Pinochet resterait aussi longtemps au pouvoir et dans les conditions que l'on sait, elle est plutôt naïve : les USA ont bien tardé à lâcher ce chien enragé, qui avait pourtant mordu la main de son maître en organisant un attentat terroriste à Washington.
Une citoyenne américaine est morte lors de cet attentat.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Assassinat_d%27Orlando_Letelier
C'est d'ailleurs pour la même raison que les USA ont fini par lâcher Ben Laden. Un terroriste tout aussi immonde, promoteur d'une idéologie fasciste très proche de celle de Pinochet, recruté par les USA justement pour cette raison.
Quant à votre idée que personne de sensé ne pourrait soutenir les communistes : vous risquez d'être déçu. Aux dernières législatives russes les communistes ont réalisé une percée remarquable (19%, le double de leur résultat précédent) 20 ans après la chute de l'URSS les peuples commencent à en avoir marre d'attendre que le capitalisme fasse enfin la preuve qu'il vaudrait mieux que le communisme.