France

Affaire DSK: «Je n'avais pas l'intention d'accuser l'UMP»

Cécile Dehesdin, mis à jour le 10.12.2011 à 17 h 34

Dans un long entretien téléphonique avec Slate.fr, le journaliste Edward J. Epstein est revenu sur ses révélations sur ce qui s'est passé au Sofitel le 14 mai 2011.

L'hôtel Sofitel de Manhattan REUTERS

L'hôtel Sofitel de Manhattan REUTERS

La longue enquête d'Edward J. Epstein publiée par la New York Review of Books a relancé l'affaire DSK et les spéculations sur ce qu'il s'est réellement passé le 14 mai 2011 dans et autour de la suite 2806 de l'hôtel Sofitel de Manhattan. Les propos d'Edward Epstein à Slate.fr permettent de mieux comprendre la portée des révélations du journaliste américain et les questions qui subsistent sur les zones d'ombres de cette incroyable affaire.

Première précision d'importance, Edward Epstein explique n'avoir jamais rencontré ou été en contact avec DSK ni Nafissatou Diallo, mais n'a pas voulu dire s'il avait discuté ou pas avec leurs avocats. Il a également affirmé n'avoir pas montré avant parution son article à Michel Taubman, le biographe semi-officiel de Dominique Strauss-Kahn, qui disait dans une interview à la fin de l'été qu'Edward Epstein était un de ses amis.

«C'est une de mes connaissances», déclare Epstein, précisant que Taubman, cousin d'un de ses amis, l'avait contacté après avoir lu un de ses articles sur DSK sur le site The Daily Beast fin juillet, et qu'ils se sont vus en tout et pour tout deux fois, et parlé à plusieurs reprises au téléphone. «Ce n'est pas une de mes sources», a ajouté le journaliste.

Les vidéos auxquelles Edward Epstein a eu accès et qui lui permettent de reconstituer la chronologie des événements au Sofitel font partie des «documents protégés par le tribunal», c'est-à-dire les indices ou preuves accumulées par l'équipe du procureur.

Quand celui-ci a décidé d'abandonner les poursuites fin août, et comme la femme de chambre avait instruit une action au civil contre DSK, l'équipe du procureur a transmis la plupart de ces documents aux deux parties, à leur demande, explique Edward Epstein.

Le journaliste précise qu'au civil, les avocats ont le droit de partager ces documents avec d'autres personnes, comme des détectives privés par exemple (ce qui laisse supposer qu'il a pu obtenir ceux-ci par les avocats de DSK, de Diallo, l'équipe du procureur ou un détective privé impliqué dans le procès).

Pas de caméras au 28e étage

Parce qu'il n'a eu accès qu'à ces documents (en plus d'interviews), certaines anciennes questions restent sans réponse: à sa connaissance, il n'existe pas de vidéos de surveillance du 28e étage, celui où la suite 2806 de DSK et la chambre 2820 où la femme de chambre s'est temporairement réfugiée sont situées.

Impossible donc de savoir si une autre personne est entrée dans la chambre 2820 après le départ de son occupant légitime, ou de voir à quel moment l'employé du room service est sorti de la suite 2806, laissant la place à Nafissatou Diallo (Epstein a voulu interviewer cet employé, Syed Haque, mais il n'a pas répondu à ses appels).

Pourquoi, si les avocats avaient accès à tous ces documents, n'ont-ils pas trouvé ce qu'Epstein a découvert? «Je pense que les avocats de DSK ont trouvé ce que j'ai trouvé», répond le journaliste, qui estime simplement qu'avec le procès civil l'heure n'est plus nécessairement à la médiatisation, surtout s'ils cherchent à trouver un accord financier.

L'article a soulevé plusieurs nouvelles questions: le BlackBerry de DSK a-t-il été piraté? Où est passé ce téléphone? La réaction de la sécurité de l'hôtel était-elle appropriée?

«Monsieur Danse de la victoire»

Beaucoup de questions, mais peu de réponses. Sur ce qui s'est passé avant et après la rencontre entre DSK et la femme de chambre, une seule chose est sûre: deux hommes se sont congratulés peu après avoir entendu l'histoire de Nafissatou Diallo.

Le Sofitel lui-même l'a confirmé, mais avec un bémol. Epstein écrit que l'ingénieur en chef de l'hôtel Brian Yearwood et l'homme qui avait accompagné Nafissatou Diallo à la sécurité de l'hôtel – et qu'il a surnommé «M. Danse de la victoire» pendant notre entretien– «se sont fait des high-five [tope-là], ont tapé dans leurs mains, et fait ce qui ressemble à une extraordinaire danse de fête pendant trois minutes».

Le management de l'hôtel assure quant à lui que les deux hommes sont bien des employés, et que «ces faits ont duré huit secondes, sans qu'aucune “extraordinaire danse de fête” n'ait pu être constatée».

Tout dépend de ce qu'on appelle une danse, répond Epstein, qui a détaillé lors de notre interview ce qu'il a vu sur la vidéo de 13h34 à 13h38:

«Ils ont commencé en se faisant trois high-five (“tope-là”), ce qui était déjà extraordinaire, et peut-être que ces high-five n'ont duré que 8 secondes. Ils se sont aussi tombés dans les bras, se sont serrés la main, et ont fait cette espèce de gigue en lançant leur jambe très haut

Epstein a tenté de contacter Brian Yearwood pour son article; un de ses assistants lui a fait savoir qu'il n'avait pas de commentaires à faire sur le sujet. «Le fait important, c'est la célébration, pas le temps qu'elle a duré», ajoute-t-il.

Mais une correction de la New York Review of Books du 6 décembre revient sur ces affirmations, dans une version beaucoup plus proche de celle du Sofitel que de son journaliste:

«Les vidéos de surveillance ont établi que cet épisode, comme il a été décrit, a duré approximativement treize secondes, et non pas les trois minutes mentionnées dans l'article.»

Dans son démenti, la direction de l'hôtel avait dit avoir interrogé les deux hommes –tous deux des employés– depuis la parution de l'article de la New York Review of Books, et qu'ils «ont catégoriquement nié que cet échange ait quelque lien que ce soit avec Monsieur Strauss-Kahn».

Une personne au courant des preuves détenues par l'hôtel avait alors affirmé au Daily Beast que les deux employés auraient dit ne pas se souvenir de la raison exacte de leur célébration, mais qu'ils pensaient qu'elle devait être liée à un évènement sportif, le sport étant un de leurs sujets de conversation fréquents.

Combien de SMS se sont échangés Brian Yearwood et John Sheehan –un responsable de la sécurité du groupe Accor, contacté par le Sofitel à 13h03 et qui s'est rendu à l'hôtel après cet appel–, et à quelle heure?

Dans une interview au JDD, Edward Epstein est cité disant que «des relevés téléphoniques […] montrent qu’entre 12h21 et 12h24, heure à laquelle Nafissatou Diallo vient de sortir de la suite de DSK pour entrer dans la chambre voisine, Brian Yearwood et John Sheehan, le directeur de la sécurité chez Accor» échangent 26 textos.

Dans notre entretien téléphonique, il a déclaré qu’il devait y avoir eu une erreur de compréhension ou de traduction et que les deux hommes ont en fait échangé des messages entre 10h21 et 10h35, 13 d'après ses notes.

Libération affirme «selon nos informations» que «plus de 20 SMS» auraient été échangés «entre 12h20 et 12h25», soit juste après la rencontre entre Nafissatou Diallo et DSK.

Reste qu'on ne connait pas le rôle exact de Brian Yearwood au Sofitel, ni les rapports entre les deux hommes. Est-ce qu'il est habituel pour Yearwood et Sheehan de s'appeler ou de s'échanger des messages?

«Je n'avais pas l'intention d'accuser l'UMP»

Pour ce qui est d'un possible piratage du BlackBerry ou des emails de DSK, Edward Epstein affirme qu'il «n'avait pas l'intention d'accuser l'UMP». Dans son article, il écrit:

«D'après plusieurs sources proches de DSK, il a reçu un SMS ce matin-là de Paris, d'une amie qui travaille temporairement comme documentaliste au siège parisien de l'UMP [...] Elle a prévenu DSK, qui à l'époque dépassait Sarkozy dans les sondages, qu'au moins un de ses e-mails privés récemment envoyés depuis son BlackBerry à son épouse, Anne Sinclair, avait été lu dans les bureaux de l'UMP à Paris

Le journaliste souligne ensuite que la façon dont l'UMP aurait pu recevoir cet email ou ces emails –il a expliqué au téléphone qu'il était possible que sa source ait employé un singulier ou un pluriel– n'est pas claire, «mais que s'il provenait de son BlackBerry, il avait des raisons de croire qu'il était sous surveillance électronique à New York».

L'UMP a réagi, par la voix de Jean-François Copé dans Les Inrocks, en démentant formellement l'«article et les allégations», ajoutant ensuite qu'«imaginer que ce qui est arrivé à M. Strauss-Kahn serait l'objet de je ne sais quelle complicité de l'UMP (...), c'est quand même un peu gros comme ficelle».

«Personne n'a dit que la direction de l'UMP avait demandé» à ce que les emails ou le BlackBerry du potentiel candidat socialiste à la présidentielle soient mis sous surveillance, précise Epstein.

«Simplement, une femme à l'UMP a informé [DSK]» qu'un ou des emails avaient été lus par plusieurs personnes là-bas, «ce n'est pas cette femme qui m'en a parlé, et je n'ai aucune idée de son nom», a-t-il ajouté.

Pour lui, la dénégation de l'UMP et le SMS qu'aurait reçu DSK de cette femme ne sont pas incompatibles: il est possible que le parti n'ait jamais ordonné un piratage, mais que quelqu'un dans son quartier général ait dit que les mails du socialiste étaient espionnés, en y croyant ou comme une blague. «Peut-être même que [l'amie de DSK] l'avait entendu de quelqu'un d'autre à l'UMP», envisage-t-il, soulignant que l'histoire du SMS était de «seconde main».

«Tout a commencé avec le BlackBerry»

Quant à ce qu'il est advenu du BlackBerry de DSK, là encore, une seule chose est sûre: le dernier signal que le téléphone a envoyé avant 12h51 le plaçait au Sofitel, à une heure donc où Dominique Strauss-Kahn n'était plus à l'hôtel puisqu'il avait libéré sa chambre à 12h28 et qu'à 12h54, il était filmé par des caméras de sécurité arrivant au restaurant où il devait déjeuner avec sa fille.

A 12h51, le GPS de son téléphone a été désactivé, d'après un détective privé par quelqu'un qui savait ce qu'il faisait. Quand j'ai fait remarquer à Epstein qu'à moins de parler d'une manipulation des circuits, désactiver le GPS d'un Blackberry ne paraissait pas si compliqué que ça, le journaliste a répondu que de toute façon, puisque le téléphone était à l'hôtel, c'était quelqu'un d'autre que DSK qui avait décidé d'y toucher, d'après lui «pour cacher quelque chose qui s'y trouvait ou pour en obtenir quelque chose».

Sans la disparition du BlackBerry, il n'y aurait peut-être pas eu d'article à rebondissements d'Edward Epstein: le journaliste, qui assure avoir de très bons contacts dans l'industrie du téléphone portable, explique avoir décidé de se pencher sur l'affaire après lecture du rapport de la police où Dominique Strauss-Kahn disait avoir perdu son mobile. Et de conclure: «Tout a commencé avec le téléphone

Cécile Dehesdin

Article mis à jour le 08/12/11 avec la correction de la New York Review of Books

Article mis à jour le 01/12/11 avec les informations sur les SMS échangés

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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