Affaire DSK: les zones d'ombres des zones d'ombres

La façade du Sofitel de Times Square. REUTERS/Allison Joyce.

La façade du Sofitel de Times Square. REUTERS/Allison Joyce.

Malgré ses révélations aussi troublantes que graves, Edward Epstein n'a pas pu éclaircir toutes les zones d'ombres de ce qui s'est passé au Sofitel, juste avant et juste après la rencontre entre DSK et Nafissatou Diallo.

Dans son enquête pour la New York Review of Books, le journaliste d’investigation Edward Jay Epstein fait état de nouvelles zones d’ombres sur l’affaire DSK-Nafissatou Diallo au Sofitel, et, sans jamais en prononcer le mot, rouvre la possibilité d’un complot.

L’article est très documenté: Edward J. Epstein dit l'avoir rédigé à partir de témoins qui ont souhaité rester anonymes, et de documents déposés auprès de la justice new-yorkaise: documents du Sofitel notant l'heure d'utilisation des pass de l'hôtel, enregistrements vidéo des caméras de sécurité de l'hôtel, facture détaillée d'un téléphone portable utilisé par un employé de la sécurité d'Accor, qui possède les Sofitel.

Edward Epstein y révèle des informations totalement nouvelles, qui, si elles se confirment, mettent gravement et directement en cause l’UMP et la société Accor, voire, vus les liens entre la direction de la sécurité d’Accor et le coordinateur du renseignement auprès de l’Elysée, la présidence de la République. 

Le journaliste n’a pas pour autant pu éclaircir toutes les zones d’ombres de cette affaire enchevêtrée, dont en voici au moins deux:

La chambre 2820

Comme le rappelle Epstein, dans le premier témoignage qu’elle a fait devant le Grand Jury, Nafissatou Diallo a dit qu’elle n’était pas allée dans une autre pièce après l’altercation avec DSK.

On avait ensuite appris avec l’enquête du procureur de Manhattan, grâce aux informations des clés éléctroniques de l’hôtel, que Nafissatou Diallo est entrée dans la chambre 2820 à 12h26, soit une dizaine de minutes après l’appel de DSK à sa fille Camille, qu’on estime marquer la fin de la rencontre entre la femme de chambre et l’ancien directeur du FMI.

Pour l’équipe du procureur, Diallo avait menti sur ce qu’elle avait fait juste après l’altercation, changeant de versions à trois reprises, disant d’abord au Grand Jury qu’elle était restée à l’étage, puis aux enquêteurs qu’elle était allée faire le ménage dans la chambre 2820, avant de leur dire qu’elle était passée rapidement dans la chambre 2820 pour récupérer son matériel.

A l’époque, le journaliste de Slate.com William Saletan estimait que ce que l'équipe du procureur voyait comme un mensonge de Nafissatou Diallo avec cette deuxième version pouvait également être qu’une erreur de traduction, et que la différence entre la première et la dernière version n’était pas si grande. (Dans la première, elle dit avoir couru dans le couloir, dans la troisième, avoir couru dans le couloir, puis après avoir vu DSK partir, choquée, être entrée dans la chambre 2820, juste le temps de récupérer son matériel).

Nafissatou Diallo s’était déjà déplacée à plusieurs reprises dans cette suite 2820 dans la matinée, note Edward Epstein, «à un moment où son occupant n’avait pas encore fait son check-out, et pourrait avoir été dans la chambre».

Quelques minutes après être entrée dans la chambre 2820, elle est à nouveau passée dans la suite de DSK, après quoi elle est tombée sur son superviseur, à qui elle a raconté avoir été agressée.

Le journaliste s'interroge:

«Nous ne savons toujours pas s'il y avait quelqu'un dans la chambre 2820 quand elle y est entrée de nouveau après la rencontre avec DSK, ou si, avant l'arrivée de la police, n'importe qui l'a influencé pour omettre de mentionner la  chambre 2820.»

Que savons-nous de la chambre 2820? Dès le 24 juillet, Newsweek reconstituait une chronologie des évènements de la journée du 14 mai, à partir de documents judiciaires et policiers et d’interviews –entre autres celles de Nafissatou Diallo.

Où l’on apprenait notamment:

A environ 10h30: Diallo ouvre la porte de la chambre 2820 pour commencer à nettoyer cette chambre proche de la suite de Strauss-Kahn. Le client n’a pas encore fait son check-out, donc elle ne commence pas le ménage.

A environ 11h: Diallo ouvre la porte de la chambre 2820 à nouveau, le client indique qu’il quittera bientôt la chambre.

A environ 11h30: Diallo ouvre la porte de la chambre 2820 après le départ du client, et la nettoie. Elle laisse du matériel de nettoyage dans la chambre jusqu’au moment où elle est prête à passer à la prochaine chambre.

Après qu'une «source en contact avec la direction de l'hôtel» a dans un premier temps affirmé au Figaro que le ou les occupants de la chambre 2820 l'avaient libéré avant le premier passage de Nafissatou Diallo –soit une troisième version de la même histoire–, le groupe Accor a réagi officiellement sur le sujet, confirmant la version de Newsweek:

«L'historique informatique des chambres montre que le client de la chambre 2820 a procédé au règlement de sa chambre (check-out) à 11h36 et que la femme de ménage a fait le ménage de cette chambre immédiatement après [...] L'insinuation selon laquelle le client occupant la chambre 2820 serait impliqué dans l'incident est donc fausse et sans fondement.»

Lors d'un long entretien téléphonique avec Slate.fr, Edward Epstein a précisé qu'il était d'accord avec le fait que d'après les enregistrements électroniques du Sofitel, le client de la chambre 2820 avait libéré sa chambre quand Nafissatou Diallo y est repassée après sa rencontre avec DSK. «Mais on ne sait pas si quelqu'un d'autre était dans la chambre», a-t-il dit.

Le journaliste a expliqué qu'il n'avait pas pu consulter de vidéos de surveillance de ce 28e étage VIP, et qu'à sa connaissance, il n'existe pas de vidéos de surveillance à cet étage, sans quoi les enquêteurs y auraient eu accès.

L’autre personne dans la suite de DSK

Dans son article, Epstein dit que les documents sur les cartes électroniques de l’hôtel contenaient «une autre anomalie inexplicable», racontant que deux personnes sont entrées dans la suite de DSK entre 12h05 et 12h06 pendant qu’il prenait sa douche.

En plus de Nafissatou Diallo, la carte de Syed Haque, un employé du room service qui, d’après ce qu’il a dit, est venu récupérer les assiettes du petit-déjeuner, a été utilisée à 12h05.

«Mais Haque a refusé d’être entendu par les avocats de DSK, donc ses actions précises n’ont pas été rendues publiques. Puisque les pass n’enregistrent pas l’heure de sortie d’une chambre, elles ne peuvent pas déterminer si les deux personnes étaient dans la chambre au même moment ou, d’ailleurs, au moment où Diallo a vu DSK.»

Il n'existe donc pas de vidéos montrant le 28e étage, ce qui aurait permis de voir les déplacements de Syed Haque. Epstein a voulu interviewer l'employé, qui n'a pas répondu a ses appels. Le journaliste ne prend pas en compte la version de Nafissatou Diallo et d’autres personnes proches du dossier, notamment rapportée par Newsweek fin juillet:

«A environ midi: […] Suivant la politique de l’hôtel, [l’employé] dit de façon répétée et sonore "room service, room service, room service". Sans réponse et ne voyant pas signe de Strauss-Kahn, il pense qu’il n’y a personne dans la chambre, d’après une source au courant de son rapport. Alors qu’il sort avec son chariot de room-service, Diallo vient de finir le nettoyage de la chambre 2820 et vient voir si la suite 2806 est vide. L’employé du room-service dit à Diallo que la chambre est vide et prête à être nettoyée.»

Newsweek ne précisait alors pas qui était cette «source au courant» du rapport fait par cet employé sur ses agissements de la journée (cela peut être quelqu’un de la sécurité de l’hôtel, de la police, de la justice), mais si Syed Haque n’a pas parlé aux avocats de DSK, il a bien raconté ses faits et gestes de la matinée.

Les détails apportés par Edward Epstein sur la zone d’ombre que constitue «juste avant» et le «juste après» de la rencontre DSK/Diallo ont donc leurs propres zones d’ombre.

Mais ses révélations sur le comportement de l’équipe de sécurité d’Accor qui a pris en charge la femme de chambre, et sur la disparition du BlackBerry de l’ancien directeur du FMI n’en restent pas moins troublantes et graves, et apportent avec elles de nouvelles zones d’ombre: le BlackBerry de DSK était-il piraté? Où est-il passé? Le directeur d’Accor, qui au moment de l’affaire allait regarder un match de football aux côtés de Nicolas Sarkozy, a-t-il été mis au courant immédiatement? Pourquoi cette étrange danse festive entre un employé de l’hôtel et un autre homme après le témoignage de Nafissatou Diallo?

Cécile Dehesdin

Article mis à jour le 27/11/11 avec des informations recueillies lors de l'entretien de Slate.fr avec Edward Epstein.