Economie

Banques: il n’est pas besoin de les couper en deux

Gérard Horny, mis à jour le 30.11.2011 à 4 h 09

Séparer leurs activités de marché de celle de banque de détail, est-ce vraiment une bonne idée? En tout cas, la Commission européenne y réfléchit.

Les Noces de Figaro, en 2007 à Salzburg. REUTERS/Herwig Prammer

Les Noces de Figaro, en 2007 à Salzburg. REUTERS/Herwig Prammer

Michel Barnier, commissaire européen au marché intérieur, a créé la surprise le 22 novembre en annonçant devant le Parlement européen la création d’un groupe de travail chargé de réfléchir à une éventuelle séparation des activités de banque de détail et de banque d’investissement. L’idée n’est pas neuve, mais elle ne semblait pas jusqu’à présent faire partie des hypothèses de travail de la Commission.

En France, on se montre très réservé sur le sujet. Prendre les banques universelles pour cible, n’est-ce pas s’attaquer à des établissements comme BNP Paribas, le Crédit Agricole, BPCE ou la Société générale qui sont en mesure de venir concurrencer les banques anglo-saxonnes?

D’autant, nous fait-on remarquer, que la plupart des banques par lesquelles le scandale est arrivé au cours des dernières années n’étaient pas des banques universelles. Aux Etats-Unis, Lehman Brothers était une pure banque d’affaires; au Royaume-Uni, Northern Rock était un établissement spécialisé dans le crédit immobilier. Et, parmi les établissements étrangers qui tiennent le haut du pavé, que sont Bank of America, HSBC ou Barclays sinon des banques universelles?

Le vrai sujet, affirment certains experts, ce serait la taille. Le problème viendrait des banques trop grosses pour faire faillite, qui joueraient sur cet argument pour prendre des risques excessifs, sachant qu’elles seraient soutenues de toute façon. Mais, là encore, les faits n’étayent pas toujours le raisonnement: le plus souvent, les problèmes ne viennent pas des plus gros établissements. Des règles spécifiques pesant sur ces derniers ne mettraient pas forcément à l’abri des mauvaises surprises.

Etats-Unis, Royaume-Uni, des exemples?

Les banques jouent assez habilement de ces arguments pour éviter des réformes douloureuses. Avec un certain succès. Aux Etats-Unis, en 1933, le Glass-Steagall Act avait obligé les banques à faire un choix entre activités classiques de dépôt et de prêt et activités de marché.

Cela a très bien marché pendant des années et le plus gros scandale, avant celui des subprimes, est venu non pas des banques d’affaires, mais des caisses d’épargne. Et déjà les crédits immobiliers, produits simples s’il en est, étaient à l’origine d’une crise qui a coûté environ 120 milliards de dollars de l’époque (fin des années 1980- début des années 1990) au budget fédéral. Profitant de la tendance générale à la déréglementation, le lobby financier a obtenu un assouplissement progressif du Glass-Steagall Act jusqu’à son abrogation complète en 1999. 

C’était une erreur sans doute, mais il paraît bien difficile maintenant de faire marche arrière. La loi Dodd-Franck, votée en juillet 2010, interdit seulement aux banques qui gèrent des dépôts d’intervenir sur les marchés en compte propre (mais elles peuvent toujours le faire pour le compte de leurs clients). Cette interdiction est assez facilement contournée: les banques qui veulent doper leurs résultats (et les stocks-options de leurs dirigeants) en intervenant sur les marchés financent des fonds spéculatifs (hedge funds). Il est difficile d’invoquer l’exemple américain pour demander la fin du modèle français de banque universelle.

Alors se présente l’exemple anglais. Nos voisins n’ont-ils pas décidé de construire une muraille de Chine entre les banques de détail et les banques d’investissement? Il est exact qu’un épais rapport –le rapport Vickers– prône cette séparation et que le gouvernement Cameron s’est déclaré en faveur de cette solution.

Mais l’application doit être échelonnée entre 2015 et 2019 –ce n’est donc pas fait– et toute latitude sera laissée aux banques britanniques pour choisir la façon dont elles procéderont à cette «sanctuarisation» de la banque de détail. Autrement dit, la banque universelle n’est pas encore morte outre-Manche.

Par ailleurs, certains font remarquer que le rapport préconise un rapport de fonds propres très élevé (10% des actifs pondérés) pour les banques de détail, plus que pour les banques d’investissement. L’intention est bonne: il s’agit d’assurer un niveau élevé de protection des épargnants, mais cela coûterait cher aux banques et devrait conduire à une hausse du coût du crédit. On peut prédire sans grand risque de se tromper que l’application de ce rapport connaîtra quelques infléchissements par rapport à ce qui est annoncé aujourd’hui.

C’est quoi, une activité à risque?

De surcroît, la séparation entre banque de détail et banque d’investissement n’est pas aussi simple qu’on peut le croire vu de l’extérieur. On notera d’ailleurs que les grandes banques universelles françaises ont un pôle dit BFI, banque de financement et d’investissement.

Que devient l’activité de financement en cas de séparation? Le financement de grandes opérations de fusion-acquisition, du transport maritime, de l’aéronautique, de l’exploration et de la production dans le secteur des matières premières, etc. peut-il être assimilé à des opérations spéculatives sur les marchés? Bancaires?

Michel Rocard, par exemple, dans une tribune récente publiée dans Le Monde, plaidait pour «la séparation entre les banques de dépôt, qui doivent se voir interdire toute activité à risque, et les banques faisant tous les métiers de financement du risque, y compris l’investissement, qui doivent financer leurs opérations sur fonds propres ou sur capitaux dédiés».

Cette proposition a l’apparence de la plus grande logique. Pourtant, elle reviendrait à interdire aux banques de dépôt toute activité de crédit, car le crédit est, par nature, risqué: malgré toutes les précautions que l’on peut prendre, toutes les garanties dont on peut s’entourer, on n’est jamais sûr à 100% d’être remboursé.

Tout l’art du banquier est de mesurer ses risques, de bien les répartir entre différentes catégories d’emprunteurs et d’adapter le coût du crédit au risque pris.

Contrairement à une idée répandue, ce ne sont pas les activités de marché les plus sophistiquées qui posent le plus de problèmes, même si leur développement s’est fait le plus souvent dans le seul intérêt des banquiers, sans aucun bénéfice pour le reste de l’économie. Au départ de la crise financière de 2008, on trouve le plus simple et le plus basique des prêts: le crédit immobilier!

Des idées trop simples pour un monde complexe

S’il y a eu une faute, c’est d’avoir accordé des prêts à des gens qui n’étaient manifestement pas en situation de les rembourser et d’avoir fabriqué, avec la bénédiction des agences de notation, des produits financiers complexes à partir de ces prêts. Il faut d’ailleurs souligner que beaucoup de ces prêts ont été accordés au départ par des entités qui n’avaient pas le statut de banques.

En résumé, les Etats ont raison de réfléchir à une séparation entre activités bancaires: quand il y a un problème, ils doivent intervenir pour protéger les déposants; il est normal qu’ils cherchent à mettre ceux-ci à l’abri des erreurs commises dans les salles de marché. Mais, dans la réalité, la séparation n’est pas aussi évidente qu’il y paraît et il n’est même pas sûr qu’elle soit recommandable. Les idées trop simples ne sont pas adaptées à un monde complexe. Pas plus dans la finance qu’ailleurs le «il n’y a qu’à» n’est possible.

C’est dommage pour ceux qui aiment raisonner en pour ou contre, blanc ou noir, positif ou négatif.

Il est a priori souhaitable d’avoir des établissements ayant des activités bien délimitées et une taille raisonnable de façon à ne pas être exposé à des risques «systémiques» quand l’un de ces établissements défaille. Mais l’imposition de règles en apparence simples et strictes peut conduire en fait à déplacer le problème ou à en créer d’autres.

En voulant encadrer très rigoureusement les activités de marché des banques, on pousse au développement du «shadow banking», c’est-à-dire au développement de ces activités par des structures beaucoup moins bien régulées et encadrées que les banques. En imposant des normes de fonds propres de plus en plus élevées à celles-ci, on va réussir simplement à renchérir le coût du crédit et à encourager toutes les entreprises qui le peuvent à ne plus s’adresser à leurs  banques, mais à aller directement sur les marchés. En somme, par méfiance envers les marchés, on fait tout ce qu’il faut pour les développer. Joli paradoxe!

La règle d’or: mieux contrôler les risques

La solution la plus efficace est connue: elle consiste à mieux contrôler les banques et les risques qu’elles prennent. Mais elle n’est pas très spectaculaire, pas très médiatique, elle ne prête pas à de beaux débats entre experts comme celui de la séparation des activités versus banque universelle.

Elle demande aussi à ce qu’on y consacre des moyens, avec des gens nombreux, compétents et bien payés dans les autorités de contrôle. C’est plus compliqué que de faire une loi, car il s’agit d’un travail sans fin, à recommencer chaque jour, et c’est évidemment moins payant face à une opinion publique qui aimerait bien voir quelques banquiers pendus haut et court et réclame des mesures fortes, faciles à comprendre. 

Mais si, sans nouvelles lois, aux Etats-Unis et ailleurs, les autorités de contrôle des banques avaient tout bonnement fait leur travail, nous ne serions pas dans la situation actuelle, avec une crise qui dure depuis plus de trois ans.

Gérard Horny

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte