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Il existe une société où l'homosexualité n'existe pas

Jesse Bering, mis à jour le 29.11.2011 à 6 h 51

... mais, n'en déplaise à Ahmadinejad, ce n'est pas l'Iran. Les Akas, très actifs sexuellement, ne connaissent d'ailleurs pas non plus la masturbation.

Mahmoud Ahmadinejad en 2010 à New York. REUTERS/Lucas Jackson

Mahmoud Ahmadinejad en 2010 à New York. REUTERS/Lucas Jackson

Lors d'une conférence de presse en septembre, Wolf Blitzer de CNN avait demandé au président iranien Mahmoud Ahmadinejad d'apporter quelques précisions à sa célèbre déclaration de 2007, selon laquelle il n'y avait pas d'homosexuels en Iran. «Ma position n'a pas changé», répondit Ahmadinejad, avec un air de défiance. Ensuite, à contrecœur, il dut admettre devant Blitzer qu'il y avait une infime probabilité de croiser de tels monstres, même parmi les Iraniens respectueux de la charia.

«Certains individus ont peut-être des pratiques [homosexuelles], mais ce ne sont pas des éléments connus de la société iranienne. Croyez bien qu'il s'agit là du comportement le plus immonde pour notre société (…), mais en tant que gouvernant, il m'est impossible de descendre dans la rue et de demander [à tous mes concitoyens] quelle est leur orientation spécifique.»

J'éprouve un plaisir certain à profiter de cet article pour m'attarder sur les carences intellectuelles d'Ahmadinejad. (Soyons honnête, tout dirigeant croyant en une entité surnaturelle pour qui les homosexuels sont des gros dégueux est loin d'être un brillant penseur). Mais il faut avouer que cet arrogant théocrate soulève involontairement une question bien plus intéressante à creuser: l'homosexualité existe-t-elle dans toutes les sociétés humaines?

Même avec une formation scientifique des plus rudimentaires, la réponse semble évidente –d'où le scepticisme général que provoqua la première déclaration d'Ahmadinejad et son Iran sans homos. Les Iraniens LGBT ont beau subir constamment des sanctions juridiques et sociales très sévères, nous savons qu'ils ne sont pas rares. Mais ce n'est pas pour autant que l'homosexualité se retrouve aux quatre coins de la planète. Un couple d'anthropologues de l'université d'État de Washington, Barry et Bonnie Hewlett, pense avoir trouvé une société dénuée de sexe gay –et qu'il existe d'autres sociétés où des comportements a priori universels, comme la masturbation et l'homosexualité, sont absents, quel que soit le niveau d'analyse.

Trois à quatre fois par nuit

Le terrain d'étude des Hewlett est un groupe de paisibles chasseurs-cueilleurs d'Afrique centrale, les Akas, vivant au sein de communautés nomades, comptant entre 25 et 35 individus. D'autres détails ethnographiques, comme l'organisation socio-politique des Akas (leurs chefs ont un pouvoir limité), ou leurs rapports de genre (les hommes et les femmes sont relativement égaux) ont certainement leur importance pour comprendre leur vie sexuelle, mais dans un article publié l'an dernier dans African Study Monographs, les chercheurs ont préféré se limiter uniquement à leurs chambres à coucher.

C'est l'hypersexualité apparente des Akas qui est à l'origine des recherches des Hewlett. Ils expliquent:

«Nous avons décidé d'étudier systématiquement leurs habitudes sexuelles, après plusieurs feux de camp où, lors des discussions, des hommes mariés d'un certain âge nous ont dit en passant qu'ils avaient des relations sexuelles trois à quatre fois par nuit. Au départ, nous pensions que ces hommes se vantaient, mais nous avons vérifié leurs dires auprès des femmes, et ils disaient vrai.»

Oui, vous n'avez pas la berlue – trois ou quatre fois par nuit.

Parler autour d'un feu de camp est une chose, mais les pratiques véritables en sont une autre. Les anthropologues ont donc mené une série d'entretiens plus rigoureux avec les Akas, dans leur langue (le Diaka), à l'aide d'un interprète local. Ils ont aussi interrogé des voisins des Akas, les fermiers Ngbandi. Pour définir les habitudes sexuelles de ces deux groupes, les Hewlett se sont entretenus avec 56 personnes, entre 18 et 70 ans, ayant été mariés au moins une fois. Le sujet étant de nature délicate, les hommes avaient affaire à Barry Hewlett, tandis que Bonnie Hewlett interrogeaient leurs épouses. «Les Akas et les Ngandi étaient très ouverts et tout à fait disposés à nous parler de leurs comportements sexuels, notent les auteurs, mais c'est aussi parce que nous avons tissé des liens avec ces communautés depuis longtemps.» (Au moment des entretiens, Barry travaillait auprès de ces tribus depuis 35 ans, Bonnie depuis dix ans).

Maintenant, avant de passer aux choses sérieuses, quelques notions importantes concernant les Akas et les Ngandi restent à préciser –pour comprendre aussi ce qui a poussé, au départ, les anthropologues à étudier la sexualité de ces individus. Depuis une cinquantaine d'années, un grand nombre de recherches impressionnantes ont été menées sur les différences interculturelles en matière de sexualité. Mais pour de multiples raisons –éthiques, pratiques, personnelles et professionnelles– il s'agit toujours d'un sujet relégué aux marges les plus isolées de l'anthropologie traditionnelle.

Eviter le «ghetto intellectuel des réfugiés académiques»

Les anthropologues qui choisissent d'étudier la sexualité, écrit Carole Vance de l'Université Columbia, se retrouvent souvent coincés dans l'univers de la sexologie, qui est en soi «un ghetto intellectuel de réfugiés académiques». Ce qui fait que notre connaissance demeure encore très parcellaire, en particulier en ce qui concerne la sexualité de sociétés préagricoles, comme les Akas. Mais en savoir aussi peu sur le sexe dans d'autres cultures n'a pas empêché de nombreux scientifiques d'affirmer l'existence d'universaux sexuels indiscutables, sur la base de données collectées auprès de vastes cohortes euro-américaines, comme les célèbres rapports Kinsey.

«En rédigeant cet article, soulignent les Hewlett, l'une de nos craintes a été que les Akas et les Ngandi puissent être vus comme des "autres", avec des pratiques sexuelles inhabituelles et exotiques (…) [mais] dans l'ensemble, les schémas euro-américaines sont relativement atypiques comparés aux standards interculturels.»

En d'autres termes, l'ampleur de l'occidentalisation a beau donner l'impression d'une homogénéité sexuelle à l'échelle de l'espèce, quand on la met en perspective avec le nombre incalculable d'autres cultures, existantes et disparues, ce sont nous –pas eux– qui sommes bizarres.

Autre détail d'importance, par rapport aux normes occidentales, les Akas et les Ngandi sont extrêmement ouverts en matière de sexualité. Les enfants miment des rapports sexuels en public, sans que leurs parents ne trouvent rien à y redire, les paroles d'une comptine Aka imitent les vocalisations de deux personnes en pleine partie de jambes en l'air, et les adultes discutent librement de sexualité lors des feux de camp.

De plus, les Akas sont connus pour l'extrême flexibilité de leurs rôles de genre et la quasi absence de stéréotypes genrés au sein de leur société. Les femmes vont tout autant à la chasse que les hommes, et les hommes sont très impliqués dans l'éducation des enfants. (Le Guardian a d'ailleurs décerné aux hommes Akas le titre de «meilleurs pères du monde», il y a quelques années).

Un tel environnement est loin d'être oppressif, et l'absence apparente de masturbation et d'homosexualité dans ces sociétés a eu de quoi surprendre les Hewlett. «[Ces pratiques] sont rares ou inexistantes, observent les auteurs, pas parce qu'elles sont réprouvées ou punies, mais simplement parce qu'elles ne font pas partie des modèles culturels sexuels d'aucun de ces deux groupes.» 

Le «travail du pénis est le travail pour trouver un enfant»

Mais ne nous éloignons pas du sujet et regardons de plus près ce que les Akas et les Ngandi font (ou ne font pas) avec leurs organes génitaux. Tout d'abord, ils ont énormément de rapports sexuels lorsqu'ils sont mariés. En moyenne –et souvenez-vous, cela ne concerne pas uniquement les jeunes mariés, mais aussi les couples d'âge mûr– les Akas déclarent faire l'amour trois fois par nuit et les Ngandi deux fois. Selon les Hewlett, pour ces groupes, le sexe tient davantage du travail que du divertissement. Le fait d'avoir des enfants étant très important – à quoi s'ajoute une mortalité infantile élevée – les Akas et les Ngandi voient dans le sexe une opération de collecte de progéniture, tout aussi stratégique que les récoltes diurnes dont ils tirent leur subsistance.

«Le travail du pénis est le travail pour trouver un enfant», déclare un des Akas interrogés. «En ce moment, je le fais cinq fois par nuit parce que je cherche un enfant», dit un autre. «Si je ne le fais pas cinq fois, ma femme ne sera pas heureuse parce qu'elle veut avoir des enfants rapidement». Ils ne sont pas pour autant indifférents aux plaisirs du sexe, soulignent les Hewlett. Mais le plaisir n'est pas leur motivation principale.

Ce rôle secondaire du plaisir est attesté par le peu de place que la sexualité Aka laisse aux préliminaires. Par exemple, une femme remarque qu'un homme ne met jamais le clitoris dans sa bouche: «S'il le fait, il vomira.» Ce n'est pas nécessairement un signe de pruderie. Vu comment ils envisagent le sexe en général, cela indique plus probablement que de telles pratiques non-reproductives ne font pas partie de leurs scénarios. Ce qui n'est pas sans lien avec les débats actuels jalonnant notre propre culture et concernant le libertarianisme sexuel, comme ceux s'interrogeant sur la «naturalité» de la monogamie.

«La culture occidentale met en avant le sexe récréatif, observent les anthropologues, ce qui a poussé certains chercheurs à suggérer que la sexualité humaine est similaire à celles des singes bonobos, parce qu'ils sont des relations sexuelles non reproductives fréquentes, à n'importe quel moment du cycle de la femelle et qu'il se servent du sexe pour apaiser les tensions sociales. La perspective du bonobo s'applique peut-être aux euro-américains, mais du point de vue des Akas et des Ngandi, le sexe est lié à la reproduction et à la construction familiale.»

Une autre raison pour laquelle les Akas, en particulier, ont autant de rapports sexuels, c'est qu'ils sont persuadés que le sperme est une substance nutritive améliorant le développement fœtal et permettant d'avoir des bébés en meilleure santé. Ce qui permet de comprendre pourquoi les femmes Akas déclarent ne pas jouir à chaque occurrence coïtale, mais que les hommes éjaculent en elles toutes les nuits à intervalle régulier.

Le concept de «nourriture séminale» –que le sperme est une sorte de lait aidant au développement des embryons– se retrouve dans de nombreuses autres cultures à travers le monde, en particulier en Amérique du Sud. Cependant, cela fait beaucoup de sperme à baratter pour une paire de testicules ayant passé sa prime jeunesse. (Les couples prennent quelques nuits de repos pendant la semaine, sans doute pour que les hommes revigorent leur semence).

Heureusement, les Akas ont à leur disposition un Viagra naturel et visiblement très puissant, une écorce d'arbre à mâcher, le bolumba, et qui passe d'autant mieux avec un peu de vin de palme. Pour les Ngandi, de simples lavements font office de stimulants sexuels très efficaces.

Les Akas sont des homo-naïfs

Mais bien qu'ils n'aient aucun problème à s'introduire du liquide dans leurs anus pour «donner de la force au pénis», ils n'ont visiblement jamais eu l'idée d'insérer un bon vieux pénis dans cet orifice. Les membres de ces tribus, comme Ahmadinejad, affirment qu'il n'y a aucune homosexualité, d'aucune sorte, dans leur culture. «Les Akas, en particulier, ont eu beaucoup de difficultés à comprendre le concept et les mécanismes des relations entre individus du même sexe», écrivent les Hewlett.

«Il n'y avait pas de mot correspondant, et nous avons dû leur décrire cette pratique sexuelle à plusieurs reprises (…) nous avons pensé qu'ils étaient peut-être timides ou gênés, mais cela ne ressemblait pas aux Akas que nous connaissions depuis si longtemps.»

Apparemment, les Akas ne sont pas les seuls à être homo-naïfs. En 1976, une autre équipe d'anthropologues a passé au crible les données du Standard Cross-Cultural Sample [Échantillon interculturel standard] afin d'analyser comment l'homosexualité était envisagée à travers le monde, pour trouver que sur les 42 cultures listées, 5 n'avaient aucun concept pour signifier le désir ou les pratiques entre individus du même sexe. Ce n'est pas que ces cultures punissaient ou réprouvaient l'homosexualité. C'est plutôt qu'elles ne savaient même pas de quoi il s'agit.

L'absence d'homosexualité chez les Akas et les Ngandis est déjà suffisamment difficile à comprendre, mais observons leur étrangeté à une autre pratique sexuelle censée être «naturelle»: la masturbation. «Comme l'homosexualité, expliquent les Hewlett, ce fut très difficile d'expliquer l'auto-stimulation aux Akas. Ils trouvèrent cela étrange, pensaient que cela existait peut-être plus loin, au Congo, mais ils ne savaient pas ce que c'était.»

Dans d'autres groupes ethniques, le mystérieux principe d'un orgasme auto-induit rend perplexe de nombreux individus. Les anthropologues citent un de leurs collègues, chargé d'analyser la fertilité des Lese, une tribu vivant dans la forêt d'Ituri, en Afrique centrale, et qui eut toutes les difficultés du monde à expliquer aux hommes comment obtenir un échantillon de leur propre sperme en se masturbant.

Même à l'aide d'instructions relativement explicites, quasiment tous les échantillons lui revinrent mélangés à des sécrétions vaginales! Tout ce qu'on peut raisonnablement déduire ici, c'est qu'une telle fréquence copulatoire, au moins chez les Akas mariés, diminue les besoins d'auto-gratification. Mais on aurait pu aussi penser que, vu que la masturbation se manifeste à l'adolescence, et de la même manière qu'on n'oublie jamais comment faire du vélo, les adultes se seraient souvenus de sa mécanique générale. Et là encore, hélas, rien du tout.

L'homosexualité comme la règle

En aucun cas, il ne s'agit ici de voir dans l'homosexualité et la masturbation des pratiques non naturelles et donc mauvaises, mais de montrer que la «déviance» est un terme relatif. Souvenons-nous aussi que, dans d'autres cultures, l'homosexualité est bien davantage la règle que l'exception.

Dans les années 1980, l'anthropologue Gilbert Herdt avait ébahi le monde occidental avec ses études sur le «rituel d'ingestion de sperme» chez les Sambia de Papouasie Nouvelle-Guinée. Dans cette société, les garçons sont séparés de leurs familles entre 7 ans et 10 ans, forcés de faire des fellations à d'autres adolescents et d'avaler leur sperme. L'ironie de la chose, c'est que les Sambia n'ont pas non plus réellement de concept pour signifier l'«homosexualité».

Ils croient par contre que les garçons doivent ingérer des quantités astronomiques de sperme pour devenir de redoutables guerriers. En passant plusieurs années à avaler le sperme d'autres garçons, puis encore quatre ou cinq autres à se faire sucer par des plus jeunes, ils deviendront des adultes accomplis et pourront se marier, dans des unions pour le coup exclusivement hétérosexuelles. Et dans certaines régions du Lesotho, en Afrique du Sud, on a observé des pratiques sexuelles comparables, bien que dénuées de sperme, entre des adolescentes et des petites filles, habitudes considérées comme tout à fait normales.

Ces exemples doivent nous rappeler qu'il existe autant de différences sexuelles entre les cultures que de similitudes. Que de telles pratiques aient cours dans d'autres parties du monde a de quoi étonner les occidentaux, mais imaginez un instant le nombre de variations sexuelles humaines qui ont dû disparaître au cours du temps.

Encore aujourd'hui, il y a des sociétés dans lesquelles l'homosexualité n'existe pas; l'Iran n'en fait juste pas partie. Cependant, je suis persuadé que bien des Iraniens ne verraient aucun inconvénient à ce qu'on largue Ahmadinejad en plein milieu de ces forêts de Centrafrique, pour qu'il puisse finir ses jours dans le monde parfait et sans homos qui peuple ses rêves. Mais quelle cruauté nous infligerions là à ces paisibles Akas.

Jesse Bering

Traduit par Peggy Sastre

Jesse Bering
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