Culture

Philippe Garnier, l'homme qui murmurait à l'oreille d'un journal

Philippe Kieffer, mis à jour le 29.11.2011 à 14 h 30

Le meilleur livre de cette fin d’année est un recueil d’articles de Philippe Garnier, ancien correspondant de Libération à Los Angeles. C’est dit. Objectivement.

Dans Mission District à San Francisco, en août 2011. REUTERS/Robert Galbraith

Dans Mission District à San Francisco, en août 2011. REUTERS/Robert Galbraith

Rien de plus convenu, de plus paresseux, de plus périmé, de plus illisible, en général, qu’une compilation d’articles de journaliste. On ne peut se défaire, en les ouvrant, de la sinistre impression qu’un éditeur avaricieux, en mal d’honneur fait à un contrat signé depuis longtemps — en vue d’un livre original qui ne s’écrira jamais — s’est résigné à publier une brouette de vieilleries pour en finir avec un auteur ingrat, coûteux, irresponsable, et défaillant. Un auteur, quoi.

C’est si souvent vrai qu’à la longue, ces livres-là, on se contente de les ouvrir, parfois de les feuilleter, comme pour vérifier que ce filon saisonnier de l’arnarque éditoriale n’est pas près de s’épuiser. Il a même de beaux jours devant lui: une déprimante extension digitale de ce travers consistant désormais, façon déforestation, à débiter des troncs de blogs au kilomètre pour en faire ce qu’un marketing peu regardant qualifiera de «livres»

Tout ça pour dire, les exceptions étant rares, que quand l’une d’elles se présente, non seulement comme très exceptionnelle mais, disons-le, comme un enthousiasmant miracle de cinq cents pages, qu’il y a urgence à s’en saisir et à en divulguer l’existence.

Un inconnu célébrissime

Pourtant, de prime abord, L’Oreille d’un sourd, de Philippe Garnier, est un miracle qui n’a pas fière allure. Le titre est aussi tordu qu’énigmatique. Calée en rouge sur le mot «SOURD», on trouve cette mention additionnelle:

« L’Amérique dans le rétro – 30 ans de journalisme».

sourdEnfin quelque chose, une info à quoi se tenir, parce que la couverture elle-même, qui rechigne à séduire en exhibant un œil noir, (fragment interrogatif d’un visage pixellisé dans les tons gris-sépia), menace visuellement de fondre ou de s’effriter comme sable si on la touche... Pas très vendeur, tout ça. D’autant que, sans vouloir être désobligeant, à l’exception d’une grosse poignée de fidèles, souvent anciens lecteurs de Libération — où j’ai moi-même travaillé entre 1985 et 1995, à peu près personne ne sait qui est le célébrissime Philippe Garnier.

Mais on aurait tort de s’arrêter à ces détails. Garnier lui-même s’en moque et puise dans ce clair-obscur médiatique matière à ironiser en indiquant, dès la page recensant les ouvrages du «même auteur», comme n’étant absolument «Pas du même auteur» les titres de trois romans d’un Garnier homonyme avec qui d’ignorants acheteurs pourraient, désavantageusement, le confondre.

Les autres, eux, savent. Ils savent que ce Garnier-là est le vrai, le seul l’unique, l’infalsifiable. Celui, entre bien d’autres merveilles quasi secrètes, d’une biographie de Goodis (La vie en noir et blanc), d’un Honni soit qui Malibu consacré aux auteurs stars ou  précaires du Hollywood des années trente, ou encore de Freelance, (hommage au héros de Rolling Stone, Grover Lewis).

Ils savent que c’est le tout sauf classique Garnier des traductions de Fante, Crumley, Bukowski… Et bien sûr, et surtout, ils  savent que c’est lui, et personne d’autre, l’auteur celui de tous ces incroyables «papiers» parus principalement dans Libé, mais aussi Rock & Folk, les Inrocks, et même, oui, dans Télé 7 Jours!

Journalisme réfractaire

Des articles devenus «cultes», pour beaucoup d’entre eux, par l’éclectisme déjanté des sujets, leur diversité de longueur, leur humour, leur périodicité aléatoire et, par-dessus tout, grâce à ce touché, ce ton, entre souci de précision et nonchalance hirsute, propre à l’artisan Garnier. Une patte qu’on ne rencontrait nulle part ailleurs. En quoi consiste-t-elle cette originalité, quel en est le secret?

Bien malin ou présomptueux qui se risquerait à dire comment, dans quelles barriques ou éprouvettes, celui qui devint par hasard «correspondant» de Libé à Los Angeles confectionnait des mixtures survitaminées de dix, vingt, ou trente feuillets bien tassés.

Et il ne suffira pas de brandir l’élimé cliché du «Journalisme Gonzo» pour tout expliquer. Il y a un mystère Garnier qui dépasse, et de loin, le potentiel explicatif de cette boîte à outils critique où sont rangés la clef anglaise Lester Bangs et le tournevis Hunter S. Thompson.

C’est un peu, dans le genre, comme la fameuse recette de Coca-Cola: on ne sait pas! Une chose est sûre: il y a un introuvable ingrédient, addictif et continuellement excitant, dans la lecture, la fréquentation, et pour tout dire la communion — jamais solennelle! — avec un «papier» de Garnier.

Ceci posé, il est permis d’émettre des hypothèses. A commencer par celle-ci:  ses reportages sont un salutaire bras d’honneur à tout ce qui est censé constituer la pratique d’un «bon» et «sérieux» journalisme. Entendre par là un journalisme normalisé et polissé. De ce point de vue, Garnier est un réfractaire, (et un remède) au formatage, à la standardisation qui vitrifie aujourd’hui jusqu’au dernier recoin de la presse.

Lire du «Garnier» est un antidote à la pandémie du journalisme robotique, celui des mises en page automatisées, qui rend de plus en plus rare la probabilité de lire, par exemple, au détour d’un paragraphe (lors d’une visite sur les terres de James Crumley, et relevant la présence incongrue, dans un Liquor Store, de «bocaux de gésiers de dindes au vinaigre»), des choses du genre :

«Missoula est un peu le pot de chambre du Montana: si, un jour d’été, il n’y a qu’un nuage dans le ciel du Montana, vous pouvez être sûr de le retrouver au-dessus de Missoula dès six heures du soir. Le bled est tristement célèbre pour sa grisaille et son temps épouvantable. Il tire son nom d’un mot salish qui voudrait dire “près des eaux glaciales”, ou “endroit de mauvais présages”, selon l’état d’ébriété des scouts indiens traducteurs.» 

Page suivante, le même, en repérage dans les tavernes locales:

«Quand je suis entré dans l’Eastgate le premier jour, j’ai tout de suite compris que c’était le genre d’endroit où on a intérêt à laisser son foie à la porte... »

Toute L’Oreille d’un sourd, par bonheur, est à l’avenant.

En Technicolor et Panavision

Qu’il retrace l’inénarrable dernière et mortelle virée du chanteur Sam Cooke, qu’il rencontre des Robert Littell et des Nick Toshes, ou qu’il entreprenne de «couvrir» un Mundial mexicain dans un bar d’une ville frontière en compagnie des survivants d’une tribu indienne royalement indifférente au ballon rond («L’idée de regarder un match de football avec des Kickapoos me semblait tellement naze qu’elle valait la peine d’être tentée...»), Garnier le fait avec la grâce et le naturel du touche-à-tout. Comme sans en avoir l’air. En vrai-faux dilettante. En champion toutes catégories de la digression heureuse, de l’incise joviale et en expert du paragraphe marsupilami rebondissant sur tout autre chose que le sujet annoncé.

Il y a dans les portraits non-officiels qu’il brosse de Dashiell Hammett, Jack Nicholson, Joey Ramone, ou bien d’un inconnu ardent collectionneur de «fils de fer barbelés», ce cocktail permanent d’impressionnisme chaleureux, de drôlerie ou de gravité, d’érudition méticuleuse (musicale, cinématographique, littéraire) et de curiosité excentrique pleinement assumée.

Passant, comme si de rien n’était, de Faulkner à Gus Van Sant, de la saga des Doc Martens à Courtney Love, de Paradjanov à une approche iconoclaste du débat sur la colorisation des vieux films, tous ses papiers sont des «toiles», au sens peinture et cinéma.

Des courts (quoique rarement, faut dire) métrages, des films offrant au lecteur ce plus que le format «Panavision» apportait au cinéma lors de son apparition: un sentiment d’immersion dans d’immenses paysages, de mise en relief de détails jusqu’alors invisibles, une «profondeur de champs» inédite.

Le cinéphile Garnier, qui est aussi passé par la case du légendaire magazine Cinéma, Cinémas, est, du début à la fin de cet Oreille d’un sourd, l’exubérant et attachant scénariste, metteur en scène, et acteur d’enquêtes bifurquant sans arrêt vers de nouveaux indices. Ses «papiers», l’énergumène les livre en mode «road movie» intense. Il y gronde le V8 affamé d’un cerveau de journaliste protéiforme qui n’a que faire du dogme «Qui-Quand-Quoi-Où?», ou plutôt qui «explose» et sublime ce dogme.

Chez lui, il n’y  a jamais, dans un même papier, un unique et scolaire «Qui-Quand-Quoi-Où?», il y en a des dizaines, imbriqués, superposés, disposés en d’éblouissants labyrinthes d’informations, de souvenirs, d’anecdotes, de propos entendus, d’évocations...

Autant de «pistes bonus», de fantom tracks où le limier foutraque de L.A entraîne son lecteur.

C’est ainsi que, parti à la recherche de l’acteur oublié incarnant Zorro (Guy Williams), il rentre d’Amérique Latine avec un biopic résolument hors normes sur le poète uruguayen Quiroga. Ou, encore, qu’on surprend un matin notre héros, manches retroussées, en train d’évacuer l’eau de sa cave inondée pour finalement se retrouver, quelques seaux et considérations météorologiques plus tard, sur un  champ de course («terrain lourd, voire glaiseux», est-il précisé) à faire connaissance avec un cheval obèse.

A l’arrivée, un texte ovni désopilant portant à merveille son titre-casaque:

«Le gros con du Santa Anita Handicap».

« L’Ami Américain »

C’est bien le problème majeur de cette superproduction technicolorisée et accompagnée d’une B.O confondante (Cramps, Velvet Underground, Ramones, Tom Waits...), on voudrait tout citer, tout relire, tout se re-raconter. Il y a chez Garnier, comme chez cet autre génie de la chronique digressive qu’était (dans un autre registre) le Bernard Frank de Solde et d’Un Siècle Débordé, en plus d’un appétit baroque pour tout ce qui rendra l’article encore un peu plus fou et décalé, une subjectivité narquoise, moqueuse, ramenarde. Le tout couplé à un goût immodéré du saut journalistique périlleux.

Garnier est «L’Ami Américain», manière Wenders, d’une Amérique qu’on ne verra jamais parce qu’elle n’existe plus (si elle a jamais existé, d’ailleurs) que par les «yeux» et la «mémoire» de cet ami. Son Amérique à lui est merveilleusement hantée de fantômes (d’écrivains, d’acteurs, de champions de billards), peuplée de villes rectilignes et abandonnées, jonchée de projets hollywoodiens mort-nés. Elle a quelque chose d’à la fois intimiste, surnaturel, et d’hyperréaliste.

Remontant un jour amoureusement l’histoire du «Bas Couture», s’il prend le lendemain une chambre dans un motel abandonné de Jacumba («à un jet de bouteille du Mexique»), ce n’est pas n’importe quel motel — puisqu’on découvre qu’il servit autrefois de résidence d’acteurs (lors du tournage, en 1928, du Beggars of Life de Wellman). 

Et ce sera pour en tirer un texte magnifique et halluciné: («Ma nuit avec Louise Brooks»). C’est ainsi que L’Oreille d’un sourd  est un magique livre gigogne. Une poupée russe héritière des légendes de Chandler, Tarantino, Huston, Scott Fitzgerald («One Scott, one Zelda, one Beer»).

L'humeur de Libération

Un livre à double-fond et double histoire, aussi, puisque, soldant les comptes de trente années d’une collaboration invraisemblable d’heureuse production (mais également de cyclothymique précarité) avec Libération, Garnier a eu la bonne idée de restituer, pour la plupart des articles du recueil, le contexte de leur publication, évoquant l’humeur et la vie du journal...

Du coup, surgit ponctuellement, dans le rétroviseur américain de cet opéra en une centaine d’actes et autant de «papiers» qu’est L’Oreille d’un sourd, le portrait en creux d’un autre fantôme: celui de Libération. Il apparaît d’abord seul sur scène, dans un émouvant et splendide «Avant propos», puis se promène comme en coulisse, au fil des pages, sous la forme d’une suite d’instantanés, de polaroïds ironiques ou nostalgiques racontant un improbable et délirant quotidien français qui ne ressemblait à aucun autre. Un journal «atypique dans sa moelle», soigneusement désorganisé, «égalitaire» et «(regorgeant) de frondeurs, râleurs, et railleurs de tout poil...».

Un journal qui se souciait comme d’une guigne des CV ou cartes de presse possédés par ceux qui venaient à lui. Un lieu surréaliste où une «plume» non conventionnelle, un «regard» septique ou sarcastique sur les choses, et un  désir de raconter le monde plus que de prétendre l’expliquer étaient, alors, des passeports autrement plus valides et souhaités qu’une valise de diplômes ou de recommandations. Evidemment, ça ne pouvait pas durer.

« En mars 2009, écrit sobrement Garnier en ouverture de cet opéra, on m’a signifié qu’il n’y avait plus de place pour moi à Libération... »

On croit, on aimerait, on voudrait rêver! Ni préavis ni fleurs. Ni regrets ni couronnes. Qu’il se soit trouvé, dans un titre à qui la formidable et stimulante liberté de ses articles était un constant hommage, une équipe et des dirigeants suffisamment perdus en Mer de la Crise de la Presse pour estimer judicieux de se séparer d’un Philippe Garnier, en dit cruellement long sur l’état du secteur.

D’où, aujourd’hui, comme une urgence à lire ou relire les textes de ce formidable écrivain pour qui, c’est une chance, rien de ce qu’il découvrait et entendait ne tombait jamais dans l’oreille d’un sourd.

Philippe Kieffer

* Philippe Garnier. L’oreille d’un sourd. Editions Grasset. 23 euros.

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Philippe Kieffer (3 articles)
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