Culture

Le cinéma, presqu'intouchable pour les handicapés

Judith Chetrit, mis à jour le 07.02.2012 à 17 h 36

Avec le succès du film «Intouchables», le handicap s'impose sur grand écran. Mais les handicapés ne sont encore que peu devant les écrans.

Le National Film Theatre de Londres cybaea via Flickr CC License by

Le National Film Theatre de Londres cybaea via Flickr CC License by

Intouchables diffusé dans une salle non accessible aux personnes à mobilité réduite: cette photo d'une affiche du film illustre aussi parfaitement qu'ironiquement le problème de l'accessibilité des personnes handicapées au cinéma en France, que relevait déjà Judith Chetrit en novembre 2011:

Intouchables inaccessible pour les handicapés... sur Facebook, via Ben Gallerey

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C'est un mardi soir, la file d’attente s’allonge devant la caisse du Gaumont Opéra. «J’espère que ça va être bien. Tout le monde m’en a parlé», dit une jeune femme à son amie, tout juste échappée de son bureau situé à proximité. «Ça» désigne le quatrième long-métrage d’Eric Toledano et d’Olivier Nakache, Intouchables, méga carton du box office et «ça» narre la complicité naissante entre Philippe (François Cluzet), riche tétraplégique vivant dans les beaux quartiers de Paris et Driss (Omar Sy), devenu, par hasard, auxiliaire de vie.

Pour Myrha Govindjee, chargée de mission au centre national de ressources pour l’accessibilité aux loisirs et à la culture Cemaforre, ce film devrait agir comme une «sensibilisation des valides au vivre-ensemble». Ode à la différence, aux différences, le film n’en reste pas moins inaccessible aux personnes handicapées. Une porte pas assez large pour faire passer un fauteuil roulant, la honte de demander au caissier déjà bien occupé de venir installer une rampe amovible, la crainte d’être coincé à regarder le film au premier rang, l’incertitude d’avoir le film –français– sous-titré ou audio-décrit, la peur de subir des remontrances si les personnes assises à côté entendent des bruits.

Un échantillon d’handicaps qui continuent d’être plus représentés au cinéma que dans les salles de cinéma; à cet effet, la configuration humoristique d’un sketch de l’émission de France 2, «On n’demande qu’à en rire» fait figure d’utopie.

Pierre Bardina, créateur du portail spécialisé du handicap moteur Andy, souligne le manque de médiation et de savoir-faire en terme d’accueil des cinémas: «Pas de caisse à hauteur, accueil très souvent discriminatoire (restez sur le côté, on va s’occuper de vous), emplacements obligatoires dans la salle avec souvent un visionnage de film au premier rang.»

Une configuration bien souvent propice à l’auto-censure, en quelque sorte. Les handicapés préfèrent ne pas aller au cinéma plutôt que d’affronter cette somme de désagréments.

L'accessibilité au cinéma: l'échéance de 2015 fixée par la loi

Pourtant, des efforts réels ont été faits, notamment parce que la loi incite à la mise en oeuvre de l’accessibilité. Il reste toutefois impossible de connaître avec précision le nombre de salles accessibles en 2011. La dernière étude sur remonte à 2004: le Centre national de la cinématographie (CNC) estimait alors que, sur 1.265 cinémas, 80,2% d’entre eux disposaient d’une salle accessible aux personnes à mobilité réduite (au moins une salle était jugée accessible) et soulignait que, bien que les salles des multiplexes étaient généralement accessibles, seulement 45.6% des cinémas étaient intégralement adaptés aux fauteuils roulants.

Par ailleurs, l’étude précisait qu’en raison de contraintes architecturales et d’urbanisme, la ville de Paris tendait à être la ville la moins bien dotée. «La différence en matière d’accessibilité des salles se fait plus sur leur situation géographique –plus difficile de faire des travaux en centre-ville– qu’entre les grands réseaux d’exploitants de cinéma et les salles indépendantes», estime Erwan Escoubet, directeur juridique de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF) qui regroupe un peu plus de 2.000 établissements de cinéma. La situation parisienne est d’autant plus complexe avec la pression immobilière et les plans d’urbanisme locaux, précise-t-il.

Le portail Jaccede.com répertorie 226 établissements cinématographiques accessibles en France pour les handicapés à mobilité réduite. De même, la section Hauts-de-Seine de l’Association des paralysés de France a réalisé une enquête, sur le principe du bénévolat, pour recenser les cinémas accessibles en fauteuil roulant, raconte Viviane Sekercioglu, chargée de mission de la section Hauts-de-Seine de l’association des paralysés de France.

Obligation nationale depuis la loi cadre d’orientation du 30 juin 1975, l’accessibilité des lieux publics aux personnes handicapées a été réaffirmée par la loi du 13 juillet 1991 et un élargissement de la loi à tous les handicaps a été effectué avec la loi du 11 février 2005 «pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées» obligeant les «transports en commun et l’ensemble des lieux recevant du public, qu’ils soient publics ou privés» à être rendus accessibles d’ici 2015, sous peine de sanctions pénales.

L’échéance 2015 apparaît toutefois pour certains acteurs comme une date butoir peu atteignable, comme le pointe la proposition d’aménagement de la loi du sénateur (UMP) du Loiret, Eric Doligé.

L’accessibilité, c’est quoi et combien?

Comment est-il possible d’évaluer l’accessibilité des cinémas aux publics handicapés? En 2006, la délégation interministérielle aux personnes handicapées, remplacée par un comité ministériel du handicap, avait défini l’accessibilité comme ce qui permet «l’autonomie et la participation des personnes ayant un handicap, en réduisant, voire supprimant les discordances entre leurs capacités, leurs besoins et leurs souhaits, d’une part, et les différentes composantes physiques, organisationnelles et culturelles de leur environnement, d’autre part».

Le cadre réglementaire institue ainsi des normes techniques pour les bâtiments construits ou rénovés, déterminant ainsi l’accessibilité du lieu, comme la largeur des portes, les pentes, un bon éclairage ou une signalisation efficace, comme le résume le site Accessibilité Bâtiment.
Toutefois, la question de l’accessibilité implique la formation d’architectes qui connaissent ces repères. C’est ainsi qu’a été mis en place le logiciel Loqacce Cité en Ligne pour savoir comment appliquer la réglementation sur l’accessibilité. Par ailleurs, un arrêté du 26 mai 2008 énumère la liste de diplômes d’architectures et des spécialistes du cadre bâti concernés par l’obligation de formation à l’accessibilité.

De même, la formation du personnel employé dans les salles de cinéma est un aspect à prendre en considération dans l’accueil des personnes handicapées et leur orientation. «Il ne suffit pas d’avoir une enveloppe de financements, mais il faut absolument avoir des interlocuteurs au cinéma, des architectes qui pensent l’ergonomie du lieu. On ne s’invente pas spécialiste de l’accessibilité», estime Myrha Govindjee.

Au-delà de l’accès rendu possible, il est également question de l’appréciation de l’expérience cinématographique qui peut, par exemple, être rendue difficile quand des personnes sont systématiquement placées au premier rang ou dans les couloirs des salles. L’accessibilité comprend tout autant l’accès à la salle que l’accès et la compréhension de l’oeuvre cinématographique et s’adresse bien de ce fait à l’ensemble des handicapés, autant les handicapés moteurs et sensoriels que les handicapés mentaux.

«L’accessibilité d’une salle de cinéma, c’est aussi se demander comment l’offre est vécue, se demander si le cinéma peut considérer qu’il accueille toutes les populations leur garantissant un accès égal au cinéma», explique Myrha Govindjee.

Qui aide à financer l’accessibilité?

La volonté de rendre le cinéma accessible a ainsi donné lieu à de nombreuses initiatives associatives comme le réseau Cinéma Différence, soutenu par le CNC et parrainé par l’actrice Sandrine Bonnaire, qui propose des séances de cinéma pour des personnes souffrant d’autisme ou de troubles du comportement.

Par ailleurs, la «qualité d’accueil et d’adaptation d’un cinéma n’est pas forcément liée à la richesse d’un lieu, on est aussi sur du coût et de l’initiative humaine», avance Sandrine Sophys-Véret, chargée de mission auprès de la commission nationale Culture et Handicap, créée par un décret du 7 février 2001, qui fait office de force de proposition en matière d’accès aux équipements, de pratique artistique et de formation aux métiers de la culture grâce à des réunions entre le ministère, huit associations représentatives de handicapés et des représentants du milieu culturel et artistique.

Pour autant, l’argument financier –les travaux pour les salles construites avant la loi de 2005 peuvent s’évaluer à quelques dizaines de milliers, voire centaines de milliers d’euros– est souvent avancé quand les établissements peinent à avoir l’ensemble de leurs salles accessibles. 

Si la discrimination perdure, cela pourrait pourtant leur être reproché sur un plan pénal d’ici 2015. Déjà, en 2005, un cinéma de Niort avait été condamné à une amende de 10.000 euros par le tribunal de grande instance pour discrimination en raison d’un refus d’accès à deux personnes handicapées motrices. Le tribunal n’a toutefois pas obligé le cinéma à réaliser des travaux de mise en accessibilité.

C’est dans ce cadre que le Centre national de la Cinématographie, missionné par le ministère de la Culture et sa commission Culture et Handicap, inclut les travaux de mise en accessibilité dans les motivations pour obtenir le soutien automatique ou les aides sélectives à la modernisation et création de salles, lesquelles concernent les propriétaires de moins de 50 écrans, soit près de 3.000 salles éligibles. Toutefois, le CNC ne dispose pas de statistiques pour évaluer la part des travaux de mise en accessibilité dans l’ensemble de leurs dépenses.

Au même titre qu’une salle de cinéma pourra demander un financement pour un changement de moquette, de siège ou de moteur, elle peut demander l’installation de boucles magnétiques (pour les malentendants), explique Valérie Lépine-Karnik, directrice adjointe du cinéma. «L’accessibilité du cinéma aux handicapés sensoriels connaît une évolution importante grâce au processus de numérisation de la diffusion des films en salles», ajoute-t-elle.

En vue d’améliorer l’accès des handicapés moteurs et sensoriels au cinéma, le CNC a mis en place un groupe de travail réunissant différents interlocuteurs de la chaîne du cinéma comme les exploitants de salles, les distributeurs de films et les industries techniques.

Le CNC a ainsi listé des mesures dans le cadre du plan Handicap visuel 2008-2011 en matière d’audio description ou de sous-titrage et de boucles magnétiques pour le plan 2010-2012 en faveur des personnes sourdes ou malentendantes. «S’agissant de l’accessibilité des films pour les non-voyants, l’audio description par exemple, il n’y a pas de forte difficulté technique ou liée au coût d’équipement. Une boucle magnétique coûte entre 4.000 et 5.000 euros avec une dizaine de casques à 400€ l’unité», précise Valérie Lépine-Karnik. Pour Erwan Escoubet, il s’agit plutôt d’un travail de coordination à faire plus tôt dans la chaîne de vie du film, notamment au moment de la production.

«On dit régulièrement que cette adaptation sert à d’autres publics, à l’ensemble des usagers», estime Sandrine Sophys-Véret. Par exemple, la présence d’une rampe d’accès ou d’un ascenseur peut également servir à une famille avec poussette ou des personnes âgées, le sous-titrage pour des personnes peu familières avec le français.

Judith Chetrit

Article mis à jour le 7/2/12 avec la photo de l'affiche d'Intouchables

Judith Chetrit
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Journaliste
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