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Les think tank, de la logique de club à celle des réseaux sociaux

Xavier Carpentier-Tanguy, mis à jour le 28.11.2011 à 17 h 43

L'influence des think tank se mesure-t-elle au nombre de «likes» sur Facebook?

Installation de «Future», une oeuvre de l'artiste Andrei Roiter à Krasnoïarsk en Sibérie, en september 2011. REUTERS/Ilya Naymushin

Installation de «Future», une oeuvre de l'artiste Andrei Roiter à Krasnoïarsk en Sibérie, en september 2011. REUTERS/Ilya Naymushin

Il y a plus de cinq années, lors d’un forum où se retrouvaient des membres de think tanks de toute l’Europe, l’un des invités s’était publiquement interrogé: lequel parviendrait à devenir l’eBay des idées? Quelle structure serait en mesure de constituer une plateforme où s’échangeraient idées et arguments selon un modèle financier restant encore à définir?

Ce rêve ne semble pas avoir été poursuivi. Sans doute parce qu’un modèle différent –une révolution?– pointait déjà, plus simple et nettement plus profitable: les réseaux sociaux, à travers lesquels de telles structures peuvent à la fois fédérer et d’exercer ce pour quoi elles existent: influencer.

La question de l’influence est particulièrement complexe. Les think tanks prétendent y parvenir à travers différents moyens. L’un de ceux-là est de garantir l’accès à un savoir, la connexion au flux d’une information spécifique, d’une réflexion originale et pertinente.

J'aime, j'aime, j'aime...

Avoir une idée ne coûte en effet pas grand-chose, sinon rien du tout. Le savoir en sciences humaines (sociologie, stratégie, histoire, sciences politiques), surtout s’il est hébergé ou produit par des universités, est plutôt bon marché. Aussi une partie considérable du métier consiste à faire savoir.

C’est dans cette mesure que les idées proposées deviennent des produits labellisés.  Et c’est pourquoi  il nous est demandé de rejoindre, d’adhérer à l’imaginaire de la marque en rejoignant le club, l’association, depuis son fauteuil: c'est une manière  –critique, je le reconnais– possible de lire les clics sous forme de «j’aime» des comptes facebook ou bien le nombre de followeurs des comptes Twitter.

Ce faisant, les clics sont également une manière de démontrer une forme d’influence des think tanks, en tout cas, de ceux qui disposent d’un répertoire, d’une assise solide non pas de militants (en quoi ce ne sont pas des fondations politiques) mais de lecteurs sensibles à la rhétorique déployée.

Dans la perspective de la présidentielle à venir, un petit compte rapide, réalisé au 23 novembre 2011, sur quelques structures permet de mesurer les forces en présence:

  • Fondapol, think tank libéral, progressiste et européen annonce 1.404 like this
  • Institut Montaigne 2.944 like this 
  • Terra Nova, la fondation progressiste: 6.141 like this (culture militante?)
  • IFrap: 366 like this

Afin de donner un ordre de grandeur au résultat particulièrement impressionnant de Terra Nova, il n’est pas inutile de savoir que des think tanks historiques comme Chatham House (du Royaume-Uni)  annoncent 4.859 «j’aime»; Brookings 9.910 et, loin, très loin devant, 104.319 «like» pour Cato Institute.

Parmi les fondations militantes, directement liées à un parti politique, les différences sont réelles. La fondation Jean-Jaurès, proche du Parti socialiste, annonce  4.265 «like». La fondation Gabriel Peri, proche du Parti communiste, tout comme l’Association pour la fondation de l’Ecologie politique ne sont pas sur Facebook.

Ceci illustre deux choses relativement contradictoires: d’une part, le succès rencontré sur le réseau social Facebook peut être un simple l’effet «buzz», révélant la part de célébrité d’un think tank considéré comme une marque: cette célébrité n’est en rien significative de son sérieux, de sa légitimité et, donc, de son influence réelle. Dans le même temps, l’attention portée aux réseaux sociaux peut également révéler la manière dont la structure se vend et l’attention qu’elle porte à différents vecteurs modernes où s’illustrer. Il serait possible de panacher cette démarche par le compte des abonnés sur Twitter, Google plus, Youtube et les flux RSS.

... votre carnet d'adresse

Enfin, bien sûr, si certaines structures ne s’affichent pas sur Facebook ou les réseaux sociaux afin de ne pas révéler la faiblesse ou la jeunesse de leur circuit, d’autres peuvent faire le choix de se concentrer sur d’autres modes d’influence.

Posséder un grand nombre de lecteurs peut certes faciliter les démarches (autant auprès des financeurs que d’éventuels décideurs politiques), mais un autre atout demeure précieux et concerne les membres VIP du directoire des fondations. Et par VIP, il faut principalement entendre, les «Very Impactable Players», ceux qui possèdent l’aura et le carnet d’adresse adéquat.

En termes de chiffres bruts, là encore, Terra Nova s’impose comme un champion hors catégorie, grâce à un conseil d’administration pléthorique (dont il se dit que tous les membres, lors de la création, n’étaient pas au courant de leur présence) riche d’une centaine de personnalités de sensibilité «progressiste» sur l’ensemble de l’échiquier européen (selon un découpage en collèges: universitaire, société civile et international) parmi lesquel Margrot Wallstrom (vice-présidente de la Commission européenne), le prix Nobel d’économie Amartya Sen ou encore Javier Solana, Secrétaire général du Conseil de l’Union européenne et Haut représentant de l’Union européenne pour la politique extérieure de sécurité commune (PESC).

Cette manière de procéder est très intéressante et significative d’une autre manière d’occuper les réseaux d’informations et les canaux de décisions. Il s’agit alors non plus d’occuper les réseaux afin d’y faire circuler son propre flux mais, dans une évolution symbolique de la technologie, d’utiliser à ses propres fins une forme de dématérialisation du savoir. 

Certains think tanks, en effet, possèdent des experts à demeure dont la fonction première n’est pas tant de rédiger des notes et de produire du savoir que d’animer des réseaux temporaires, en allant chercher tels noms, tels savoirs, jugés utiles à un moment donné. Le savoir est alors transféré de l’université, d’une école, d’une entreprise, puis formaté par le think tank qui labellise ensuite le résultat.

En quelque sorte, nous assistons à une forme de «iClouding»: le savoir (toujours spécifique) peut être dispersé à l’échelle du monde mais peut toujours se retrouver utilisé (en quelque sorte téléchargé) si nécessaire depuis une fonction qui le centralise «dans les nuages».

Toutes ces choses dites, surtout n’oubliez pas de cliquer sur le bouton «like»: que je montre à Slate combien ce papier à d’écho… et peut-être, un peu d’influence.

Xavier Carpentier-Tanguy

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