Economie

Agences de notation: 1 - Commission européenne: 0

Gilles Bridier, mis à jour le 24.11.2011 à 14 h 04

Michel Barnier, commissaire européen, s’est fait retoquer par ses pairs un projet interdisant aux agences spécialisées de noter les pays sous assistance financière. Un mauvais signal politique.

A la Commission européenne, à Bruxelles. REUTERS/Yves Herman

A la Commission européenne, à Bruxelles. REUTERS/Yves Herman

C’est au moins la deuxième fois que Michel Barnier, commissaire européen aux Affaires intérieures et à ce titre en charge de la régulation des marchés financiers, voit un de ses projets retoqué.

La première fois, en mars 2010, son idée d’instaurer un passeport pour les hedge funds qui souhaitent opérer en Europe avait été retirée du menu d’un conseil européen par la présidence espagnole afin de ne pas gêner le Premier ministre britannique alors que des élections se profilaient en Grande-Bretagne.

La politique se joue souvent à plusieurs bandes comme au billard; mais dans une Union à 27, on se perd parfois dans un vrai labyrinthe. Avec le temps, toutefois, des mesures pour mieux encadrer l’activité des hedge funds ont finalement vu le jour.

Le second désaveu s’est produit le 15 novembre dernier, lorsque Michel Barnier a été lâché par ses collègues de la Commission européenne sur un projet que, pourtant, il préparait de longue date et avait évoqué à plusieurs reprises: l’interdiction de continuer à noter des Etats placés sous assistance financière.

Face aux critiques, le commissaire aux Affaires européennes ne s’est pas obstiné afin que d’autres dispositions devant favoriser la transparence de la méthodologie des agences de notation auprès de l’Autorité européenne des marchés puissent être adoptées. René Ricol, commissaire à l’investissement à Paris et également coordinateur des politiques de soutien à l’entreprise, y voit une manifestation de l’action des acteurs des marchés financiers:

«Nous sommes dans une crise de l’argent facile à court terme. Les Etats veulent introduire de la régulation, mais les marchés sont contre. On pouvait penser que la mise sous contrôle des agences de notation était justifiée, mais le texte de Michel Barnier qui n’était pourtant pas très contraignant, a déjà été jugé trop dur.»

Un mauvais signal pour la réhabilitation du politique

Les agences de notation, très actives en coulisse, ont marqué un point. Au moment où les responsables politiques sont montrés du doigt pour s’être laissés phagocyter par les financiers, au moment où les opinions publiques face à la crise réclament à ces dirigeants d’assumer le pouvoir dont ils sont légitimement investis, une mesure destinée à sauvegarder un pays convalescent contre les attaques spéculatives est repoussée par le collège des commissaires de l’Union.

Voilà qui ne contribuera pas à réhabiliter le personnel politique, dépassé par la crise et sa vitesse de propagation.   

Michel Barnier a déjà braqué les marchés financiers en déclarant à plusieurs reprises qu’il ne croyait pas à leurs capacités d’auto-régulation, qu’il jugeait leur puissance exagérée et la régulation insuffisante et qu’ils devaient être au service d’un projet de société et pas l’inverse… Il a critiqué la «brutalité» avec laquelle les agences de notation avaien dégradé la Grèce et reproché au système financier d’accorder trop de place aux notes délivrées par ces agences. Et, à l’occasion entre autres de l’inauguration de la nouvelle autorité européenne de sécurité des marchés (Esma) en juillet dernier, il posait à nouveau la question «de savoir s’il faut permettre les notations souveraines quand un Etat est sous programme international». Une réflexion qu’il avait déjà émise, et qui devait aboutir avant la fin novembre.

Des notes qui freinent les effets des plans de redressement

L’actualité a fourni un exemple. Pour le Portugal. Et surtout pour la Grèce.

En juillet dernier, les partenaires de la zone euro se mobilisent à nouveau, après une première aide votée un an plus tôt. Mais le temps de mettre en œuvre le plan de soutien, les agences de notation procèdent à une nouvelle dégradation. Le plan devient obsolète, le pays doit durcir encore sa politique d’austérité et la collectivité à son chevet doit accentuer son effort. La spéculation y trouve son compte sans courir plus de risque puisque, lorsqu’un pays est sous assistance –en la circonstance, du FMI et de l’Union européenne– ce sont ces institutions qui prennent le relai et garantissent sa dette!

Le temps du politique n’est pas celui des marchés. En outre, dans une zone euro à 17 membres, les discussions sont mécaniquement plus longues à aboutir. Trois mois pour faire ratifier le deuxième plan d’aide à la Grèce! Et comme toute mesure de redressement implique un certain délai de mise en œuvre, le pays sous assistance financière peut très vite être aspiré dans une spirale infernale, jusqu’à la quasi faillite.

C’est bien le scénario auquel on a assisté pour la Grèce, à tel point que Christine Lagarde, à la tête du FMI partie prenante dans les plans de redressement, a également formulé l’hypothèse de cette clause de sauvegarde pour un pays sous perfusion. 

Face à une crise systémique, des atermoiements

Bien sûr, les agences de notation et opérateurs de marché sont montés au créneau, affirmant que la mesure de sauvegarde serait pire que le mal. Elle serait perçue comme un signal de sauve-qui-peut, et déclencherait la désertion de tous les investisseurs du pays en difficulté… accentuant la crise financière.

L’argument peut étonner: lorsqu’un pays est placé sous un programme d’assistance financière, le signal est déjà suffisamment fort pour que les opérateurs en tirent les conclusions qui s’imposent, notation ou pas. En revanche, dès l’instant où une dette est couverte par des tiers, les garanties ne sont plus à rechercher sur le pays endetté mais sur les tiers. De sorte que la note de celui-ci n’a plus de signification économique.

Aujourd’hui, Bruxelles considère que l’Europe est bel et bien face à une crise systémique.

Malgré tout, cette disposition du plan Barnier s’est heurtée au veto des autres commissaires qui ont jugé complexe sa mise en application. Les lobbies à la manœuvre ont été efficaces. Pourtant, le temps presse: même si des mesures ont été prises, la régulation du système financier traîne en longueur. Le tempo appartient pourtant aux politiques.

Gilles Bridier

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Journaliste
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