Hamid Karzaï et Herman Cain: deux controverses les rapprochent

Hamid Karzaï parle à une conférence à Kaboul en Afghanistan, le 20 octobre 2011.  REUTERS/Omar Sobhani

Hamid Karzaï parle à une conférence à Kaboul en Afghanistan, le 20 octobre 2011. REUTERS/Omar Sobhani

Pourquoi est-il si difficile de parler ouvertement d'accusations de harcèlement sexuel ou de la corruption de notre allié en Afghanistan?

Il y a eu deux controverses globalement déprimantes au milieu du mois de novembre, et dans les deux l'exercice de la libre expression a peut-être fait plus de mal que de bien. La première concerne le fatras de notre politique afghane et la seconde la malhonnêteté croissante des débats actuels sur le harcèlement sexuel.

L'Afghanistan avec le Pakistan contre les Etats-Unis

Dans le premier cas, on a appris de la bouche du Général John Allen, commandant supérieur américain en Afghanistan, que le Major-Général Peter Fuller avait été «relevé de ses fonctions» de commandant adjoint de la mission de formation de l'armée afghane. Cette rétrogradation, qui pourrait avoir pour effet, ou non, la réaffectation ou le départ à la retraite du Major-Général, a été la conséquence directe d'une interview donnée à Politico. Et cette interview succédait à un discours prononcé par le Président afghan Hamid Karzai, au cours duquel il avait déclaré que, si jamais le Pakistan et les États-Unis devaient se faire la guerre, l'Afghanistan prendrait le parti du Pakistan.

C'en fut trop pour Fuller, qui s'est néanmoins borné à qualifier les remarques de Karzai de «fantaisistes». Une pensée qu'il développe quelque peu dans la suite de l'entretien:

«Pourquoi ne pas me piquer l’œil avec une aiguille, tant qu'on y est? Vous rigolez ou quoi... Je suis désolé, mais on vient juste de vous donner 11,6 milliards de dollars et maintenant vous me dites 'je m'en fiche pas mal'?»

Mentionnant ce qu'il nomme des demandes déraisonnables de la part de son armée en herbe, ou de son armée en chantier, Fuller poursuit:

«Vous pouvez apprendre à pêcher à quelqu'un, ou lui donner un poisson... Nous leur donnons du poisson pendant qu'ils apprennent à pêcher, et ils veulent davantage de poisson! [Ils disent] 'J'aime l'espadon, pourquoi me donnez-vous du cabillaud?' Eh ben vous savez quoi? Aujourd'hui c'est cabillaud pour tout le monde.»

Fuller s'est peut-être un peu emporté sur la question du poisson, mais je ne crois pas qu'il ait été viré pour ça, non, je crois qu'il a été viré pour avoir laissé s'exprimer une vérité bien embarrassante concernant Karzai, une vérité qui est pourtant loin d'être un secret: notre dispendieux client-président de Kaboul, en plus d'être célèbre pour ses déclarations davantage délirantes que simplement «fantaisistes», est réputé pour coucher à moitié dans le lit des Talibans et des immondes organisations pakistanaises qui les financent. Tout ce qu'a dit Fuller, c'est quelque-chose que sait déjà pertinemment n'importe quel officier concerné par la formation de l'armée afghane. Le réduire au silence, c'est installer une stupide culture de déni au sein des rangs militaires.

Une injustice rampante

Après les propos déments de Karzai sur le Pakistan, les officiels civils se sont bousculés pour tenter de «clarifier» ses dires. Ce qui pourrait s'interpréter chez certains comme une vague manifestation de sympathie. Mais aucun d'entre eux n'a été rappelé à l'ordre ou rétrogradé. Il s'agit donc ici fondamentalement d'injustice rampante.

Mais peut-être qu'un génie quelconque va bientôt chercher à rééquilibrer la balance en interdisant à nos soldats de répondre aux questions de Politico, un point c'est tout. Nous serons alors certains de ne pas avoir la moindre idée de ce qui se passe dans leurs têtes, et ils capteront qu'ils ne sont pas payés pour réfléchir ou pour s'exprimer librement. Quelle splendide stratégie pour couvrir notre digne et méthodique retraite! (J'ai été heureux d'apprendre que le général Stanley McChrystal, qui s'est lui aussi fait absurdement souffler dans les bronches à cause de ses déclarations à la presse, a été récemment invité à retourner en Afghanistan dans le cadre d'une visite privée, comme je l'avais conseillé. Mais quel dommage encore de voir tout cela se dérouler d'une manière si honteuse).

Herman Cain accusé de harcèlement sexuel

Dans le second développement de la mi-novembre, un avocat de Washington nommé Joel Bennett a publié un communiqué concernant une accusatrice dans l'affaire Herman Cain. Elle affirme avoir été harcelée sexuellement, un harcèlement qui, selon les termes de  Bennett, consiste en «une série de comportements déplacés et d'avances non voulues».

Dans un article portant sur ce sujet, Charles M. Blow du New York Times, et d'autres, nous ont fait part d'enquêtes d'opinion dans lesquelles une majorité d'électeurs Républicains se contrefout de savoir si Cain est coupable des faits qui lui sont reprochés. Et d'ailleurs, Cain n'a pas cessé d'encaisser les ovations et les applaudissements, alors même que l'existence d'une seconde accusatrice faisait surface. Ces chiffres semblent en effet montrer que Cain dispute la tête des sondages avec Mitt Romney, ce qui à certains égards, si ce n'est à tous, est absurde.

Pour l'aile gauche des républicains, Cain est un pantin du Tea Party

La conclusion de Blow, voulant que l'aile droite ne se soucie guère des victimes de Cain semble avoir un corollaire: qu'à l'aile gauche, aussi, cela leur en touche une sans remuer l'autre. Ou du moins que personne n'est capable de trouver des chiffres suggérant le contraire. Pour les libéraux, Cain n'est rien d'autre qu'une lugubre marionnette du Tea Party, une assurance pathétique contre les accusations de racisme, un lobbyiste et un homme de paille intellectuellement creux. Imaginer qu'il y a peut-être dans son passé quelques employées meurtries n'a, pour la majorité des radicaux américains, tout simplement aucune importance. Comment se fait-il que cela ne me fasse pas plaisir?

Que veut dire «avances non voulues»?

Et pourquoi est-ce que je saute pas non plus de joie en voyant dans toutes les accusations dont il est l'objet, du moins dans les plus relayées, des «avances non voulues» ? On pourrait faire valoir, par cynisme ou naïveté, que n'importe quelle «avance» commence ainsi. Certes, on parle ici aussi d'une période de plusieurs mois, mais si je ne m'abuse, lorsque que le Président Obama se remémorait avec un air débonnaire ses manœuvres de séduction, je crois bien qu'il déclarait avoir besoin d'un certain laps de temps avant d'«user» celle sur qui il avait jeté son dévolu. J'ose même dire que nous sommes beaucoup, en évoquant nos faits d'armes, à pouvoir tenir le même genre de discours, tout en espérant ne pas subir trop de regards réprobateurs.

Mais dans les circonstances actuelles, il y a visiblement danger à politiser ex abrupto la question du harcèlement sexuel, avec tant de gens se prononçant à brûle-pourpoint sur la simple base de calculs de campagne, car – pour le dire autrement – il est toujours plus facile de charger la mule qui n’appartient pas à son écurie. Il en va apparemment d'un engourdissement général par le silence, et de l'énième épisode grossier d'une campagne déprimante. 

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

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