Monde

Pourquoi a-t-on besoin de voir les tyrans morts?

Stéphanie Plasse et Laura Guien, mis à jour le 30.11.2011 à 16 h 47

Mouammar Kadhafi, Ben Laden, Saddam Hussein... A chaque tyran son image choc diffusée dans les médias et sur Internet. Quel rôle jouent ces photos dans les sociétés qui les diffusent et les regardent? Pourquoi avons-nous besoin de les voir?

Le corps de Mouammar Kadhafi, exposé à Misrata, le 21 octobre 2011. REUTERS/Saad Shalash

Le corps de Mouammar Kadhafi, exposé à Misrata, le 21 octobre 2011. REUTERS/Saad Shalash

Le corps ensanglanté du dictateur libyen, Mouammar Kadhafi, le visage tuméfié de Ben Laden, et le regard sombre de l’ancien président irakien, Saddam Hussein, avant sa pendaison. Trois images, trois symboles. Une mise en scène de la mort à chaque fois différente pour ces trois hommes.

La dépouille de Mouammar Khadafi, à Misrata. REUTERS/Thaier al-Sudani

Le trucage de la photo de Ben Laden mort

Capture d'écran montrant le corps de Saddam Hussein après son exécution, le 30 décembre 2006. REUTERS

Si les images du corps sans vie de Kadhafi comme celles de l'exécution de Saddam Hussein ont été prises et diffusées par des vidéastes amateurs, il en va autrement pour celles de Ben Laden. Pour le chef d’al-Qaida, la seule image qui a circulé était fausse. La société voulait une preuve de la mort de Ben Laden, mais le gouvernement américain en a décidé autrement.

«Ben Laden dont le cadavre a été traité avec plus d’égards (en accord avec la pratique et la tradition musulmanes) n'était pas un tyran. L’exposition de son corps mort n'aurait eu qu'une portée informative (preuve) mais sur le plan symbolique, elle se serait retournée contre les Etats-Unis, car il n'y avait pas de peuple à libérer mais un compte à régler… Une fois son compte réglé, il n'y avait rien à montrer», explique Olivier Beuvelet, professeur de Lettres modernes et chargé de cours en esthétique de l'image à Paris 3.

Même si le traitement de la mort de Ben Laden demeure un cas particulier, il s’inscrit dans une volonté, pour les sociétés occidentales, de ne plus exposer les images des cadavres. Selon Olivier Beuvelet, «désormais, on va plutôt vers une retenue. L’attentat du World Trade Center a édicté une sorte de jurisprudence. Ce qui était moins le cas avant. En regardant les journaux télévisés des années 1980, on constate que les scènes sanglantes (mort de Mesrine, attentats, catastrophes...) étaient beaucoup plus nombreuses».

Le rapport à l’image: une question de culture

Pendant longtemps pourtant, dans les sociétés occidentales, et notamment en France, on a montré une certaine attirance envers les représentations de tyrans ensanglantés. Des morts dramatiques ont été célébrées à l’aide d’images inventées après le déroulement des évènements.

C’est le cas pour l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac, ainsi que pour la décapitation de Louis XVI, ou encore de nombreuses gravures de la Révolution française, dites des «têtes au bout d’une pique» montrant la mort des proches et soutiens du Roi. La persistance de ce type de représentation à travers l’histoire interroge notre rapport avec elle. Pourquoi donc aurait-on besoin de voir ces images de despotes massacrés?

Pour l’historien français spécialiste des sociétés maghrébines Pierre Vermeren, cette question est à remettre en perspective, selon l’ère culturelle. «Dans nos société occidentales, il y a un attrait pour le voyeurisme, mais il est auto-censuré, on voit donc moins d’image de morts, on en a moins besoin. Et puis il y a eu les deux guerres mondiales qui ont fortement traumatisé nos sociétés. S’ajoute à cela qu’en Europe, on est dans un régime démocratique, ce qui veut dire aussi qu’on est passé de la brutalité à des rapports négociés, c’est peut-être pour cela qu’on se doit de contrôler la diffusion de telles images.»

Pour Laurent Gervereau, président de l'Institut des Images et auteur du livre Les images mentent? Manipuler les images ou manipuler le public, «avec les images de Kadhafi et autres, on perpétue une coutume, excepté qu'elle contrevient désormais au fait que les opinions publiques ne supportent plus les images de guerre en temps de paix et que les gouvernements cherchent alors à faire des guerres avec des morts invisibles».

Un rapport assez complexe qui ne trouve pas son écho dans les sociétés musulmanes. «On est dans une société complètement opposée, non consensuelle. On y trouve un rapport sanguinolent et violent face aux images de mort. Il n’y pas de  tabou, ni de censure sur la mort, alors que pourtant la presse est contrôlée. L’absence d’encadrement de ces représentations et le rapport de force omniprésent dans la société expliquent l’avidité pour de telles images», explique Pierre Vermeren. Un constat d’autant plus vrai pour la Libye où la population avait besoin pour se libérer de sa peur, d’une preuve tangible de la mort du tyran. 

Exorciser les peurs

Si l’image est dans un premier temps une preuve, elle revêt également une signification plus profonde. Ainsi la représentation de la mort de Kadhafi se réfère au respect, ou plutôt au manque de respect que la société portait au dictateur. Pour Olivier Beuvelet, le fait de montrer le corps ensanglanté du tyran déshumaniserait le mort pour en faire une bête abattue. Un moyen de manifester la haine du peuple envers le guide libyen en l’animalisant.

Mais si cette mise en scène de la violence permet aux opprimés d’exorciser leurs peurs et de canaliser leur haine envers le dictateur, l’image du tyran continue de trouver un écho au-delà de ces deux lectures. Dans le pays, comme à l’étranger, la diffusion de cette représentation violente crée un phénomène de cohésion.

«La gêne que suscite cette image, les tabous qui l’entourent, n’étouffent pas notre fascination vis-à-vis d’elle. Ces images de cadavres permettent de fixer les évènements  dans une sorte de réalité partageable», souligne Amal Bou Hachem, responsable du Groupe de recherche sur l'image en sociologie (Gris).  Le fait de partager autour de ces images désacralise le tyran qui ne devient alors qu’un élément visuel parmi d’autres dans l’histoire d’une révolution ou d’un conflit.

«L’exposition de ces images montre que les tyrans ne sont plus tabous, on peut les regarder, voir leur intimité, leur misère humaine, ils sont réduits à leur corps et n'ont plus de majesté», décrypte Olivier Beuvelet. Une théorie qui n’est pas sans rappeler celle de Freud dans Totem et Tabou. «Le regard porté sur cette image par tous ceux qui adhèrent à la Révolution peut être considéré comme un repas totémique… L’intégration inconsciente de l’image du père tyrannique tué par ses fils qui le remplacent par la Loi», poursuit le spécialiste en esthétique de l’image. 

La part maudite du corps social

Ôter le vernis de majesté du tyran en le réduisant à une représentation de souffrance humaine n’est pas l’unique manière d’exorciser le rapport au mal et à la cruauté. Ces images vont encore plus loin que faire tomber le tabou du dictateur, elles piétinent la dimension sacrée de la mort.

«Ces images transgressent la représentation habituelle du sacré, de la mort et du défunt. Dans le cas du tyran cela se justifie par le fait que le tyran doit attirer à lui tout ce que la société compte d'impur… La part maudite qu’on a envie d’éliminer du corps social», note Amal Bou Hachem.

A la différence que, pour les spectateurs extérieurs, la représentation de la mort permet simplement de réaliser la chute de la tyrannie, et revêt une notion symbolique. Pour les journalistes, l’image du tyran mort amorce une transition. Elle clôt un épisode affectif et ouvre une nouvelle page vers un traitement de l'information plus axé vers l'analyse culturelle ou politique. Comme le décrypte Olivier Beuvelet, «d'une certaine manière, l'image du tyran mort a clôt le récit... Et à la fin il meurt... et avec cette monstrueuse monstration, s'achève le besoin de montrer la Révolution…»

Stéphanie Plasse et Laura Guien

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte