Monde

Journalistes russes, entre peur et répression

Julia Ioffe, mis à jour le 26.11.2011 à 16 h 04

Un an après l’agression brutale d’Oleg Kachine à Moscou, le journaliste revient sur une enquête ridiculement infructueuse —et sur le climat de peur qui menace sa profession.

Un policier arrêtant Youri Chervochkin, militant du Parti National Bolchevique / REUTERS/Denis Sinyakov

Un policier arrêtant Youri Chervochkin, militant du Parti National Bolchevique / REUTERS/Denis Sinyakov

Peu de gens auraient survécu au passage à tabac infligé à Oleg Kachine voici un an. Sur les coups de minuit, le 6 novembre 2010, deux hommes brandissant un bouquet de fleurs sont venus à sa rencontre à la porte de son immeuble du centre de Moscou. 56 coups de pied-de-biche plus tard, sa main gauche était réduite en miettes, sa jambe cassée, son crâne fendu à la tempe, et ses deux mâchoires cassées.

Trois ans plus tôt, presque jour pour jour, Youri Chervochkin, militant du Parti National Bolchevique, faction extrémiste, était agressé à coups de batte de base-ball dans une petite ville non loin de Moscou. Le premier coup fut le bon: après s’être étouffé dans son vomi, il sombra dans le coma. Les jours suivant l’agression, sa mère ne cessa de réclamer de l'aide auprès de médecins réticents à lui porter secours. Trois semaines plus tard, la veille de son 23e anniversaire, il était mort.

Kachine, qui avait à l’époque rapporté dans un article la mort de Chervochkin, a eu plus de chances. «D’après ce que j’ai compris, j’aurais pu y passer dix fois. Je dois la vie à la chance et à mes bons gènes», m’a-t-il confié dans un café, à quelques rues de la cour d’immeuble où il a failli perdre la vie voici un an. «J’aurais pu tout aussi bien perdre conscience et rester allongé là une heure, et c’était fini. Idem si j’étais arrivé un peu plus tard à l’hôpital».

Ce n’est pas que le timing qui a sauvé la vie de Kachine, ni même le fait extraordinaire qu’il ait pu rester conscient suffisamment longtemps pour appeler le gardien de son immeuble, qui l’a assis sur une planche, abrité de la pluie sous une bâche, et l’a maintenu éveillé jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. C’est surtout le fait que Kachine n’était ni un inconnu, ni un extrémiste. C’était déjà un blogueur connu et un reporter renommé pour Kommersant, le plus grand quotidien de Russie, dont le propriétaire est Alisher Ousmanov, magnat des métaux très lié au président Dimitri Medvedev. Ousmanov a fait opérer Kachine par un neurochirurgien russe que l’on a envoyé cherché en avion sur son lieu de vacances. Puis, une fois stabilisé et plongé dans un coma artificiel, quatre chirurgiens de renom l’ont encore opéré, simultanément et gratuitement.

Rôle majeur de son réseau social

Le réseau social très étendu de Kachine —le plus sociable des journalistes moscovites— a également joué en sa faveur. Moins d’une heure après son agression, un ami et voisin relatait les faits sur son blog. Un autre (journaliste), découvrant le récit, contactait son amie Natalia Timakova, ancienne journaliste du Kommersant et porte-parole de Medvedev. Timakova tira Medvedev de son lit et c’est un président choqué qui tweeta sa promesse de capturer les coupables. Au matin, il donnait instruction au ministre de la Justice de se charger personnellement du dossier. Quelque mois plus tard, Medvedev rencontra Kachine lors d’une visite en Israël, où Kachine suivait une rééducation, et selon Kachine, lui promit «d’arracher la tête» des auteurs de l’agression.

Et pourtant, en dépit de tout cela, un an après l’agression, non seulement aucune tête n’a été arrachée, mais les corps auxquels elles sont attachées n’ont pas plus été appréhendés. Un fait aussi prévisible que parfaitement choquant. Au regard du degré d’émotion, de la générosité et de l’apparente sincérité de la réponse officielle, on pouvait penser, voici un an, que le dossier avait une petite chance d’être résolu. Kachine, après tout, est une personnalité connue du grand public, avec beaucoup de relations. Il n’est pas Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006 le jour de l’anniversaire de Poutine, dont le travail était à l’évidence très périlleux (Kachine l’a décrite comme une kamikaze). Il n’est pas non plus un de ces journalistes ou militants des droits de l’homme dont le travail dans le Caucase a attiré sur leur têtes une punition à la caucasienne.

Il n’est pas non plus Paul Klebnikov, abattu en 2004, ou Mikhail Beketov, agressé et mutilé en novembre 2008, qui s’était dressé contre de puissants intérêts financiers. Kachine écrivait sur les mouvements de jeunesse. Et pourtant, en dépit du peu de risque apparent de son travail, en dépit de la chance qu’il a eu ce soir-là, et en dépit des grands noms et des grands moyens qui se sont immédiatement déployés, en dépit de la grande émotion et de la vaste couverture médiatique —son agression fit l’ouverture du journal télévisé le matin suivant— en dépit de tous ces atouts qui avaient fait défaut à Politkovsakïa, Betekov, Klebnikov, Chervochkin et des dizaines d’autres, un an après que les premiers photographes sont venus prendre des images du sol ensanglanté dans la cour de son immeuble, le dossier Kachine est encore au point mort, tout comme le leur.

«Le dossier est toujours au point mort»

Depuis le moment -ou presque- où Kachine est sorti du coma, il a fait tout ce qu’il pouvait pour faire avancer l’enquête, témoignant des heures durant et aidant à dresser des portraits robots des suspects. Lors de la première visite d’un enquêteur, Kachine ne pouvait pas encore parler —ses mâchoires brisées étaient encore suturées. Une fois capable de se déplacer, en février, il fut envoyé dans un institut scientifique dépendant du ministère de l’intérieur pour y suivre une procédure dite «d’activation de la mémoire».

«C’est une grande maison sans signe extérieur distinctif», se remémore Kachine. «Les gens qui y travaillent —ongles peints en vert, maquillage délirant— font penser à des diseuses de bonne aventure. La femme avec qui je travaillais était lieutenant-colonel, et docteur en biologie». La procédure était simple: ferme les yeux, imagines que tu es à l’école, imagines que tu écris au tableau noir, puis imagines que tu l’effaces avec un chiffon, et tout en l’effaçant, tu tombes en transe. «Le tout m’a fait un peu sourire. Mais lorsqu’ils m’ont raconté que la procédure avait duré une heure et demie, ça m’a surpris, car je ne pensais pas y avoir passé plus d’un quart d’heure», raconte Kachine. Alors qu’il était sous hypnose, il décrit le visage d’un des agresseurs (il n’a pas pu voir l’autre), ce qu’il avait déjà fait pour l’enquêteur en charge du dossier. Les deux portraits robots sont plutôt proches, selon Kachine. Pendant que sa mémoire était réactivée, il s’est également souvenu qu’il avait fumé une cigarette en rentrant chez lui. «Bon, eh bien je fumais», dit-il en haussant les épaules.

Une enquête menée rigoureusement

La rigueur avec laquelle est menée l’enquête n’est pas non plus en cause. Les amis de Kachine furent tous longuement questionnés: les amis qu’il avait vus ce soir-là, son ex-femme, le cercle plus large de ses amis et collègues blogueurs. Certains rapportent avoir été questionnés avec insistance sur ce qu’est un «blog» L’une fut si souvent convoquée au commissariat qu’elle finit par faire une dépression nerveuse.

L’année durant, Kachine a confirmé à quiconque le lui demandait qu’il était satisfait des progrès de l’enquête. Il était en contact rapproché avec le principal enquêteur, Sergey Golkin, un général chargé exclusivement des dossiers VIP. «Généralement, les gens se plaignent que leur témoignage n’est pas versé aux archives, ou que les enquêteurs sont négligents», indique Kachine. «Ce n’est pas du tout le cas ici. Tout était archivé. Tout était vérifié. Je n’avais rien à redire».

Et pourtant, le choix de Golkin aurait dû inquiéter Kachine. Golkin est peut-être un enquêteur de premier ordre, mais il était également en charge de deux autres dossiers sensibles: les meurtres de la journaliste de la Novaya Gazeta Politkovskaïa et de Klebnikov, rédacteur en chef de l’édition Russe de Forbes. Après des progrès relatifs, des manipulations des jurés et la disparition de témoins clé, l’affaire Klebnikov fut suspendue en 2007. Le dossier Politkovskaïa, après un procès ressemblant beaucoup à une farce, et qui se conclut par un acquittement, a depuis été réactivé et fait son chemin dans le système judiciaire, cinq ans après le meurtre (lors du procès Politkovskaïa, un de ses collègues au journal, et un de ses anciens avocats ont été abattus en plein jour dans le centre de Moscou. Un jeune couple de néonazis a été condamné pour ces meurtres, bien qu’on suspecte que leurs aveux leur aient été extorqués).

Golkin a tout expliqué à Kachine. «Il m’a dit: ’’les juges sont des imbéciles, mes preuves ne sont pas assez bonnes pour eux’» se souvient Kachine. Au procès, affirmait Golkin, il déclarait: «"voici le meurtrier", mais ce n’était pas suffisant pour le juge». Conclusion: quels que soient les talents de limiers de Golkin, ils ne servent à rien si les tribunaux ne suivent pas. Bien entendu, Golkin décrit un système dans lequel résoudre ce genre de crimes et obtenir un verdict adapté auprès de la justice n’est pas de la première importance. Mais on ne devient pas général dans un tel système sans bien comprendre ce que sont les priorités dudit système et quel est le degré d’énergie qu’il faut déployer pour les faire avancer.

Des indices relativement évidents

Le dossier de Kachine pour ceux qui le suivaient avec lui, comportait des indices relativement évidents. Kachine a été passé à tabac, de toute évidence, en raison de son travail de journaliste, et notamment des billets hautement caustiques postés sur son blog. Les deux jeunes qui l’ont agressé étaient probablement des hooligans qui, Kachine fut l’un des premiers à le rapporter, sont souvent embauchés comme exécuteurs des basses œuvres ou utilisés comme hommes de main par les organisations de jeunesse du Kremlin. Au cours de son enquête, Golkin a apparemment interrogé des responsables hauts placés de Molodaïa Gvardiya, le mouvement de jeunesse de Russie Unie, et de Nashi, l’organisation de jeunesse pro-Kremlin. L’un comme l’autre ont admis avoir placé Kachine sous surveillance la semaine précédant son agression, ou cherché à obtenir son adresse personnelle. Selon eux, il s’agissait «d’inviter Oleg Vladimirovitch Kachine à la résidence du gouverneur de Pskov, Andrei Anatolievitch Turchak», gouverneur que Kachine avait, en août, qualifié de «merde de Turchak» et qui en réponse avait donné à Kachine 24 heures pour s’excuser (pourquoi «merde de Turchak»? Kachine explique: «c’est le gouverneur le plus jeune, qui a obtenu le poste grâce à l'amitié entre son père et Poutine, et il est le plus insignifiant de tous les gouverneurs. D’autre part, sur LiveJournal, on a un peu plus de liberté dans le choix de ses mots»).

Kachine ne s’est jamais excusé, en dépit des tentatives de réconciliations menées par des gens comme Nikita Belykh, le gouverneur de Kirov. «Je leur ai dit, à l’un comme l’autre: ‘’pourquoi vous battre, ce n’est pas un mauvais bougre’’. Rencontrez-vous, et crevez l'abcès». Ca ne s’est pas fait. Dès septembre, affirme Kachine, on lui rapportait que Turchak était sur le sentier de la guerre. «Dès qu’il entrait dans une réunion officielle, ça ricanait», rapporte Kachine des rumeurs parvenues jusqu’à lui, expliquant qu’à la suite de ses moqueries et de celles d’autres blogueurs appréciés envers Turchak, son public s’y était mis aussi, allant jusqu’à hacker le blog du gouverneur, changeant son titre en «Cette merde de gouverneur de Pskov».

«J’étais le responsable»

«Il a estimé que j’étais le responsable et à bien des égards, il n’avait pas tort», raconte aujourd’hui Kachine. En septembre dernier, néanmoins, il se persuade de la réalité des menaces, et pressent qu’on va lui tomber dessus dans son immeuble. Dans l’ascenseur qui grimpe lentement vers son étage, il se presse contre la paroi arrière à l’ouverture des portes, s’attendant à une attaque. Turchak est également lié à Molodaya Gvardiya, qui menace ouvertement Kachine sur son site web, le qualifiant de «journaliste traître», et barrant sa photo de la sentence: «SERA PUNI».

Sans oublier le versant Nashi de l’affaire. Kachine, considéré dans les cercles journalistiques moscovites comme expert sur les mouvements de jeunesse a beaucoup écrit, et sans ménagements, sur Nashi, un groupe notoirement fermé et méfiant. «Pire qu’une secte» dit Kachine. Le patron de Nashi et plus généralement des questions en lien avec la jeunesse en Russie, Vasily Yakemenko, est suspecté de liens secrets avec les gangs de rue et le crime organisé moscovite, et notamment un groupe qui autrefois avait l'habitude de décapiter ses victimes. «Mes sources m’ont indiqué que Yakemenko me considérait comme un ennemi —je veux dire, ennemi, ennemi, ennemi, ennemi», raconte Kachine. Pendant qu’il est plongé dans le coma, le rôle éventuel de Yakemenko dans l’agression est ouvertement discuté dans la presse russe. Mais, dix jours après son passage à tabac, Poutine convoque Yakemenko pour discuter éducation physique avec lui. En Russie, ce genre de signal est évident, et le système y répond de la façon appropriée: en traînant des pieds et en laissant l’enquête s’enliser. Courir après quelqu’un qui fait partie du cercle de Poutine, ça ne sert à rien.

Son espoir s'est effondré

Début octobre 2011, on a retiré à Golkin le dossier Kachine, et on l’a remplacé par un autre enquêteur. Motif officiel: trop de dossiers sensibles à gérer pour le département. Suite à quoi, Golkin a envoyé à Kachine un texto, lui suggérant de soumettre à nouveau son témoignage sur Molodaya Gvardiya et Nashi —«au cas où on l’aurait égaré», suivi d’un émoticon «clin d’œil».

«Oui, je suis paranoïaque, mais le fait qu’on change l’enquêteur en charge du dossier à deux semaines du congrès de Russie Unie, c’est peut-être lié», confie Kachine. La promesse de voir les coupables traduits en justice émanait de Medvedev, qui lors de ce congrès a vu anéanties ses maigres chances de rester au pouvoir après 2012. Avec un Medvedev réduit à l’impuissance, pense Kachine, la promesse ne vaut plus rien.

Son protecteur apparent au Kremlin étant pieds et poings liés, Kachine se fait du souci. Son espoir, sa conviction que l’enquête progressait rapidement —qu’elle progresse tout court— se sont progressivement effondrées. En bon fouineur, il a localisé le nouvel enquêteur affecté à son dossier, Nikolai Uschapovsky, par l’intermédiaire des journalistes du Kommersant en charge des affaires criminelles. Il a appelé Uschapovsky et s’est présenté, suggérant un rendez-vous pour discuter de l’affaire. «Il m’a dit "quel intérêt de nous rencontrer, je n’ai pas encore pris connaissance de votre dossier, et avant que j’en ai pris connaissance, il ne servira a rien de nous rencontrer"» paraphrase Kachine. «Ca fait déjà deux semaines. On dirait qu’il va prendre son temps pour le lire —il est très volumineux— donc, comme je l’ai bien compris, l’affaire va piétiner».

Alors que Kachine était dans le coma, les observateurs —dont je fais partie— avaient affiché leur conviction: si l’on devait un jour attraper les auteurs de l’agression, ses commanditaires, eux, ne seraient jamais punis: trop hauts placés et protégés par la loyauté absolue de Poutine, ou d’un autre dignitaire. Le nombre de journalistes agressés ou assassinés est énorme en comparaison des affaires élucidées, et les chiffres, usés à force d’être répétés, ne font que grossir. La semaine dernière Pavel Goussev, le rédacteur en chef de Moskovsky Komsomolets et patron du département médias de la chambre civile russe, annonçait qu’au cours des dix premiers mois de l’année, plus de 150 journalistes avaient été menacés ou agressés.

Kachine a pour l’essentiel abandonné tout espoir de retrouver ses agresseurs, sans même parler de leurs employeurs. «Je suis réaliste, je comprends le pays dans lequel je vis», dit-il. «S’ils attrapaient un fan du Spartak qui aurait été cinq ans de suite gardien à Seliger [le camp d’été de Nashi], ça m’aurait suffi, inutile d’arrêter Yakemenko. J’ai compris. Et c’est ce que j’espère». Et d’ajouter, non sans espoir: «Après tout, combien d’affaires criminelles attirent l’attention de Medvedev? Personne ne l’a forcé à dire quoi que ce soit».

Cependant, par rapport aux autres journalistes et activistes victimes de ce genre d’agression Kachine a un avantage: il est vivant, il peut bouger, il travaille, il ne souffre pas. Au-delà de ces simples faits, son agression restera un événement majeur dans sa vie. Sa tempe, sa mâchoire supérieure et une partie de sa jambe sont en titane. Il lui manque la moitié de son auriculaire gauche. Il lui manque encore des dents qui ne pourront être implantées qu’après la guérison complète de sa mâchoire brisée (lorsqu’on lui posera, d’ici un an, elles seront payées par Ousmanov). Sa lèvre inférieure est en partie paralysée. «Je peux embrasser», dit-il timidement, «mais les sensations ne sont pas les mêmes».

«Pas en sécurité»

Il est toujours mal à l’aise lorsqu’il se promène dans son jardin, et n’est jamais retourné chez le buraliste où il s’était arrêté en chemin cette nuit-là. Mais Kachine raconte avoir fait beaucoup d’efforts pour normaliser sa vie, car tout changement, toute peur est une concession faite à ses agresseurs. C’est pourquoi, alors qu’il suivait sa rééducation en Israël, il s’est rendu à Tel-Aviv en taxi pour acheter le manteau Paul & Shark qu’il portait la nuit de sa rencontre avec les hommes au bouquet. «Je relisais le compte rendu de l’enquête, où il était indiqué que je portais un manteau en cuir», raconte Kachine. «Pas du tout, c’était un manteau en tissu, le même que celui-ci», dit-il en montrant une veste en tissu bleu marine. «C’est juste qu’il était totalement imprégné de sang».

Personne n’ayant été arrêté, Kachine confie qu’il ne se sent pas totalement en sécurité, et les deux gardes du corps qui l’ont accompagné pendant tout le printemps et tout l’été sont à présent partis. Ce qui l’inquiète le plus, pourtant, ce sont les conséquences psychologiques d’être le martyr qui a réussi à s’en sortir vivant. «Il est certain que cette histoire me tracasse, et bien sûr, elle sera pour longtemps l’événement le plus important de ma vie», dit-il en finissant son café et en allumant une cigarette. «Du point de vue des médias, c’était l’année dernière et depuis, il s'est passé beaucoup de choses tout aussi intéresantes. C'est ça qui me fait vraiment peur: un an va passer, et le seul qui se souviendra de tout ça et qui en aura encore quelque chose à faire, c'est moi. Et pour tout le monde, je serai devenu un cinglé, obnubilé par une vieille histoire».

Pour l’instant, ce n’est pas encore le cas. Ce dimanche 6 novembre, date anniversaire de l’agression, Kachine et ses collègues se sont rassemblés dans le froid devant l’immeuble du Directoire Central des Affaires Internes, brandissant des pancartes exigeant qu’on arrête les coupables, tout comme ils l’ont fait il y a un an. L’an dernier, personne n’avait osé les importuner. Cette année, deux jeunes filles de 17 ans ont été arrêtées. Puis, tout le monde —sauf Kachine, qui voulait être seul— s’est retrouvé dans un bar. L’événement tenait lieu aussi bien de la réunion entre amis que de la démonstration de solidarité professionnelle, l’un comme l’autre étant pour un journaliste en Russie aussi important et efficace contre le sentiment de vulnérabilité absolue.

Tout le monde ne bénéficie pas de cette protection même élémentaire. Pour marquer le deuxième anniversaire de la mort de son fils, la mère de Chervochkin a elle aussi entreprit une manifestation similaire. Elle était la seule présente, et fut rapidement arrêtée.

Julia Loffe (à Moscou) 

Traduit par David Korn

Julia Ioffe
Julia Ioffe (8 articles)
Journaliste russo-américaine
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte