Foot: y'a que la victoire qui compte?
[JE ME METS AU FOOT #3] Après des années d'exclusion sociale, notre chroniqueur Henry Michel a décidé de se convertir au foot et d'en discuter avec les spécialistes de Slate. Il s'interroge sur le rapport entre le supporter et la victoire...
- Des fans de Wolverhampton après le maintien du club en Premier League en mai 2011, REUTERS/Andrew Winning -
Cher Grégoire, cher Jean-Marie,
Je crois que deux grands défauts m’empêchent pour l’instant d’être un supporter digne de ce nom: ma compassion pour les adversaires, et ma compassion pour mon équipe.
Le premier défaut est peut-être le plus grave. Après Brest, qui m’avait ému de ses chants si habités, c’est Nice, lors du dernier match de l’OM avant la trêve, qui m’a fait un peu de peine. Au-delà du match en soi, plutôt médiocre, c’est surtout la conférence de presse sur OMTV qui a retiré en moi toute envie de fêter la victoire de mon équipe 2 à 0.
Oui, parce que j’ai acheté un abonnement OMTV. Une chaîne en ligne entièrement dédiée à l’OM. La même gueule qu’un site pornographique, dans son foisonnement de tags et d’updates quotidiennes, sauf qu’en lieu et place du sexe, il s’agit de l’OM. L’OM en entraînement, l’OM uncensored, dans ses moments de doute et d’intimité, de l’OM jusqu’à en être dégoûté, à en regretter l’épure zen de l’industrie du X.
Bref. Conférence de presse d’après-match. Après un Deschamps rougeaud et fort prudent, suffoquant dans son costume, arrive Eric Roy, l’entraîneur de Nice. Costard taillé slim, bonne dégaine. Sorte de mix dépressif entre Joe Strummer et Jean-Pierre Bacri. Face aux circonvolutions de Deschamps, Roy a contrasté par sa sincérité. Et sa tristesse. Un coup d’eye-liner et il virait emo. Je voyais un homme au bout du rouleau.
«Dans les matchs faut marquer des buts. Quand on n’en marque pas, la première faute qu'on fait on la paye cash. Donc on est des gentils garçons… Ah ouais, tout le monde me dit "'vous avez une bonne équipe, vous jouez bien au ballon, ça va venir". (Moue dubitative) Ça va venir… on a onze points après 13 matchs, et le foot c'est pas pour avoir une équipe. C'est pas pour jouer au ballon. C'est pour gagner des matchs. (…) Ça commence à me gonfler très sérieusement, tout simplement. (..) Et on ne gagne pas des matchs avec des gentils garçons.»
Quelle fraîcheur! J’étais ému par le ton de cet homme, sans espoir, obsédé par les points qu’il ne prenait pas, les bras ballants, dissocié de ses joueurs, avouant son impuissance. Un ton dénotant tellement des discours qu’il m’avait été donné d’entendre que je me suis enquis tout de même de l’état d’Eric Roy après cette petite trêve. Et vous savez quoi? Il a été viré du poste d’entraîneur.
Question: pourquoi gagner? C’est donc ça le foot? Gagner? Ne peut-on pas être une grande équipe, respectée, apportant du plaisir à ses supporters, sans gagner une seule coupe, un seul championnat? Grégoire, Jean-Marie, n’avez-vous aucun exemple de superbe éternelle perdante? Ou d’entraîneur loser adoré par sa ville?
Cette obsession de la victoire m’a frappé lorsqu’il y a quelques semaines j’ai entamé ma carrière de supporter de l’OM, qui était alors en crise. Les supporters avaient décidé de faire grève pour deux matchs. Le torchon brûlait.
Je pensais naïvement, avant de commencer, qu’être supporter, c’était supporter son équipe coûte que coûte. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Dans les moments forts et les moments douloureux. Mais ce que les gens semblent supporter, c’est la victoire de leur équipe plus que l’équipe en soi.
Les virages réclamaient tour à tour d’autres joueurs, un autre staff, un autre entraîneur, un autre ballon, n’importe quoi pourvu que la victoire revienne. Mais si l’on change les joueurs, l’entraîneur, le staff, et que les supporters ne viennent plus, que reste-t-il de l’équipe? Où repose son âme? Y a-t-il, quelque part enterré au Vélodrome, un calice sacré renfermant l’âme du club? Doit-on changer d’enfant parce qu’il est en passe de redoubler sa sixième?
Henry Michel

Eric Roy de l'OM face au PSG lors d'un match de 1re division en 1998, REUTERS/Jean-Paul Pelissier
Cher Henry,
D’abord, l’un d’entre nous a une confidence à te faire.
«Quand j’avais 12 ans, j’ai participé à un stage de foot estival “Manuel Amoros” près d’Avignon. J’en garde deux souvenirs: en tant que seul Parigot parmi 100 gamins de la région Paca fans de l’OM, cela fût ma première expérience du harcèlement de groupe et de la solitude extrême (comme quoi on peut se sentir exclu même en appartenant à la grande famille du football). Mais ce fût aussi la première fois que je jouais avec un joueur professionnel en activité, Eric Roy, alors joueur de l’OM, qui était venu tâter le cuir avec nous, moment qui avait été la seule éclaircie de ma semaine. Sa récente mise à l’écart m’a donc plus affecté qu’elle ne l’aurait dû pour un fan du PSG.»
Retour au nous. Comme tous les petits Français, il nous semble qu’on t’a inculqué très tôt la philosophie moustachue en noir et blanc du baron de Coubertin: «L’important n’est pas de gagner mais de participer.» Si cela peut s’appliquer à notre bon vieux Raymond Poulidor, c’est faux en ce qui concerne le football, et tu le comprendras vite au gré des dictons, bons mots et aphorismes qui parsèment les avant-matchs («Une finale, ça ne se joue pas, ça se gagne» ou encore le magnifique «Si tu veux du spectacle, va au cirque»).
Aux yeux de ses supporters, on peut être une bonne équipe de club, respectée, sans gagner de compétitions. Les fans des petits clubs puisent même une certaine fierté à soutenir un club qui ne gagne jamais, surtout en Angleterre où les petits clubs peuvent attirer des dizaines de milliers de personnes qui savent pertinemment qu’elles vont assister à une défaite.
En revanche, les supporters d’un «grand club» comme l’OM ont un autre niveau d’exigence. Les victoires sont ce qui fait devenir aux yeux du reste du monde, comme tu le demandes, une «grande équipe». Chaque année, un club dispute trois ou quatre compétitions (championnat, un ou deux coupes nationales, la Coupe d’Europe…). Ne pas en gagner une seule sur quatre ou cinq ans quand on a une «grande» génération prouve donc… qu’on n’avait pas une grande génération.
Ce raisonnement ne vaut pas pour les équipes nationales, pour qui les compétitions majeures n’ont lieu que tous les deux ans (pour l’amateur de foot européen, ce sont la Coupe du monde et le Championnat d’Europe), et comportent une phase d’élimination directe impitoyable. Là, on peut être grand sans gagner: le manque de chance, qui est une faute professionnelle pour un club, devient un ingrédient de la légende.
Tu l’as bien compris, un fan de foot passe bien plus de temps à en parler qu’à le regarder. La prochaine fois que tu discutes avec des amateurs de football, lâche pour voir les mots magique «Hongrie 1954», «Pays-Bas 1974» ou «Brésil 1982» (et s’ils te regardent avec des grands yeux plein d’incompréhension, fuis SANS TE RETOURNER).
Jean-Marie Pottier et Grégoire Fleurot
Mis à jour le 23/11/2011 à 12h30
















































De la même manière qu'un journaliste ne bosse pas pour le plaisir d'aligner des mots, mais pour donner du sens à ses propos, le but du footballeur n'est pas de "jouer au ballon". Pourquoi faire semblant de s'en offusquer?
Hé ben moi je suis d'accord avec Henry, mais aussi avec Donuts75001. Bien sûr, on peut rigoler de la phrase d'Eric Roy, mais il a aussi raison.
Ce qui est navrant, c'est que même quand l'émotion semble les étreindre, nos sportifs ne s'éloignent que rarement de leurs stéréotypes langagiers. Avant, on avait les cyclistes "je ferai mieux la prochaine fois", aujourd'hui, foisonnement médiatique oblige, le savoir-parler-sportif s'est diversifié mais pas forcément enrichi.
Faites l'expérience suivante: écoutez RMC-info à partir de 16h00, jusqu'à minuit, pendant une semaine. C'est fait? Vous êtes maintenant capable de tenir une conversation avec des passionnés de sport médiatique. Les mots "animation offensive, bloc défense, motivation, envie, ne rien lâcher, pépin physique, coaching..." vous viendront à la bouche sans même que vous en ayez la définition précise.
Ou comment tenir l'antenne/le comptoir à peu de frais.
Seulement, si on veut réellement éduquer le public, faire que le sport soit réellement une culture, et pas simplement une revendication de sociologue de comptoir, on se doit de faire partager sa connaissance. Et là, on serait surpris du manque de culture de ceux qui occupent le devant de la scène.
Merci de m'avoir lu car ma femme trouve que je suis lourd quand j'en parle.
Sinon pour faire le lien avec votre article précédent : - Les joueurs n'ont aucune attache affective (si je me souviens bien vous aviez cité en exmemple un club dont pas un seul des joueurs n'avait la nationalité du club, c'était une info intéressante) - Les supporters eux n'ont aucune attache envers leur joueur (au moindre faux-pas, on cherche à s'en débarrasser). Mais ce dernier point découle pour beaucoup du point précédent finalement, non?(pourquoi être fidèle si ce n'est pas réciproque?). Dans ces conditions, seule la victoire peut compter et ça se comprend. Le constat est triste, mais logique.
Continuez, j'aime le sport mais je ne comprends décidemment pas l'intérêt de suivre un championnat de foot. Vos articles m'intéressent donc beaucoup !