Sports

Foot: y'a que la victoire qui compte?

Grégoire Fleurot, Henry Michel et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 23.11.2011 à 12 h 30

[JE ME METS AU FOOT #3] Après des années d'exclusion sociale, notre chroniqueur Henry Michel a décidé de se convertir au foot et d'en discuter avec les spécialistes de Slate. Il s'interroge sur le rapport entre le supporter et la victoire...

Des fans de Wolverhampton après le maintien du club en Premier League en mai 2011, REUTERS/Andrew Winning

Des fans de Wolverhampton après le maintien du club en Premier League en mai 2011, REUTERS/Andrew Winning

Résumé de l'épisode #2: Acculé par une pression sociale grandissante, notre chroniqueur Henry Michel décide de se mettre au football et de suivre les conseils avisés de nos deux journalistes Jean-Marie Pottier et Grégoire Fleurot. Après avoir choisi son club, l’OM, il s’était interrogé sur l’identité des clubs de foot et leur ancrage local.

Cher Grégoire, cher Jean-Marie,

Je crois que deux grands défauts m’empêchent pour l’instant d’être un supporter digne de ce nom: ma compassion pour les adversaires, et ma compassion pour mon équipe.

Le premier défaut est peut-être le plus grave. Après Brest, qui m’avait ému de ses chants si habités, c’est Nice, lors du dernier match de l’OM avant la trêve, qui m’a fait un peu de peine. Au-delà du match en soi, plutôt médiocre, c’est surtout la conférence de presse sur OMTV qui a retiré en moi toute envie de fêter la victoire de mon équipe 2 à 0.

Oui, parce que j’ai acheté un abonnement OMTV. Une chaîne en ligne entièrement dédiée à l’OM. La même gueule qu’un site pornographique, dans son foisonnement de tags et d’updates quotidiennes, sauf qu’en lieu et place du sexe, il s’agit de l’OM. L’OM en entraînement, l’OM uncensored, dans ses moments de doute et d’intimité, de l’OM jusqu’à en être dégoûté, à en regretter l’épure zen de l’industrie du X.

Bref. Conférence de presse d’après-match. Après un Deschamps rougeaud et fort prudent, suffoquant dans son costume, arrive Eric Roy, l’entraîneur de Nice. Costard taillé slim, bonne dégaine. Sorte de mix dépressif entre Joe Strummer et Jean-Pierre Bacri. Face aux circonvolutions de Deschamps, Roy a contrasté par sa sincérité. Et sa tristesse. Un coup d’eye-liner et il virait emo.  Je voyais un homme au bout du rouleau.

«Dans les matchs faut marquer des buts. Quand on n’en marque pas, la première faute qu'on fait on la paye cash. Donc on est des gentils garçons… Ah ouais, tout le monde me dit "'vous avez une bonne équipe, vous jouez bien au ballon, ça va venir". (Moue dubitative) Ça va venir… on a onze points après 13 matchs, et le foot c'est pas pour avoir une équipe. C'est pas pour jouer au ballon. C'est pour gagner des matchs. (…) Ça commence à me gonfler très sérieusement, tout simplement. (..) Et on ne gagne pas des matchs avec des gentils garçons.»

Quelle fraîcheur! J’étais ému par le ton de cet homme, sans espoir, obsédé par les points qu’il ne prenait pas, les bras ballants, dissocié de ses joueurs, avouant son impuissance. Un ton dénotant tellement des discours qu’il m’avait été donné d’entendre que je me suis enquis tout de même de l’état d’Eric Roy après cette petite trêve. Et vous savez quoi? Il a été viré du poste d’entraîneur.

Question: pourquoi gagner? C’est donc ça le foot? Gagner? Ne peut-on pas être une grande équipe, respectée, apportant du plaisir à ses supporters, sans gagner une seule coupe, un seul championnat? Grégoire, Jean-Marie, n’avez-vous aucun exemple de superbe éternelle perdante? Ou d’entraîneur loser adoré par sa ville?

Cette obsession de la victoire m’a frappé lorsqu’il y a quelques semaines j’ai entamé ma carrière de supporter de l’OM, qui était alors en crise. Les supporters avaient décidé de faire grève pour deux matchs. Le torchon brûlait.

Je pensais naïvement, avant de commencer, qu’être supporter, c’était supporter son équipe coûte que coûte. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Dans les moments forts et les moments douloureux. Mais ce que les gens semblent supporter, c’est la victoire de leur équipe plus que l’équipe en soi.

Les virages réclamaient tour à tour d’autres joueurs, un autre staff, un autre entraîneur, un autre ballon, n’importe quoi pourvu que la victoire revienne. Mais si l’on change les joueurs, l’entraîneur, le staff, et que les supporters ne viennent plus, que reste-t-il de l’équipe? Où repose son âme? Y a-t-il, quelque part enterré au Vélodrome, un calice sacré renfermant l’âme du club? Doit-on changer d’enfant parce qu’il est en passe de redoubler sa sixième?

Henry Michel

Eric Roy de l'O.M face au PSG lors d'un match de 1ere division en 1998, REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Eric Roy de l'OM face au PSG lors d'un match de 1re division en 1998, REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Cher Henry,

D’abord, l’un d’entre nous a une confidence à te faire.

«Quand j’avais 12 ans, j’ai participé à un stage de foot estival “Manuel Amoros” près d’Avignon. J’en garde deux souvenirs: en tant que seul Parigot parmi 100 gamins de la région Paca fans de l’OM, cela fût ma première expérience du harcèlement de groupe et de la solitude extrême (comme quoi on peut se sentir exclu même en appartenant à la grande famille du football). Mais ce fût aussi la première fois que je jouais avec un joueur professionnel en activité, Eric Roy, alors joueur de l’OM, qui était venu tâter le cuir avec nous, moment qui avait été la seule éclaircie de ma semaine. Sa récente mise à l’écart m’a donc plus affecté qu’elle ne l’aurait dû pour un fan du PSG.»

Retour au nous. Comme tous les petits Français, il nous semble qu’on t’a inculqué très tôt la philosophie moustachue en noir et blanc du baron de Coubertin: «L’important n’est pas de gagner mais de participer.» Si cela peut s’appliquer à notre bon vieux Raymond Poulidor, c’est faux en ce qui concerne le football, et tu le comprendras vite au gré des dictons, bons mots et aphorismes qui parsèment les avant-matchs («Une finale, ça ne se joue pas, ça se gagne» ou encore le magnifique «Si tu veux du spectacle, va au cirque»).

Aux yeux de ses supporters, on peut être une bonne équipe de club, respectée, sans gagner de compétitions. Les fans des petits clubs puisent même une certaine fierté à soutenir un club qui ne gagne jamais, surtout en Angleterre où les petits clubs peuvent attirer des dizaines de milliers de personnes qui savent pertinemment qu’elles vont assister à une défaite.

En revanche, les supporters d’un «grand club» comme l’OM ont un autre niveau d’exigence. Les victoires sont ce qui fait devenir aux yeux du reste du monde, comme tu le demandes, une «grande équipe». Chaque année, un club dispute trois ou quatre compétitions (championnat, un ou deux coupes nationales, la Coupe d’Europe…). Ne pas en gagner une seule sur quatre ou cinq ans quand on a une «grande» génération prouve donc… qu’on n’avait pas une grande génération.

Ce raisonnement ne vaut pas pour les équipes nationales, pour qui les compétitions majeures n’ont lieu que tous les deux ans (pour l’amateur de foot européen, ce sont la Coupe du monde et le Championnat d’Europe), et comportent une phase d’élimination directe impitoyable. Là, on peut être grand sans gagner: le manque de chance, qui est une faute professionnelle pour un club, devient un ingrédient de la légende.

Tu l’as bien compris, un fan de foot passe bien plus de temps à en parler qu’à le regarder. La prochaine fois que tu discutes avec des amateurs de football, lâche pour voir les mots magique «Hongrie 1954», «Pays-Bas 1974» ou «Brésil 1982» (et s’ils te regardent avec des grands yeux plein d’incompréhension, fuis SANS TE RETOURNER).

Jean-Marie Pottier et Grégoire Fleurot

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