Monde

La Syrie au bord de l’implosion économique

Foreign Policy, mis à jour le 22.11.2011 à 17 h 59

L’économie syrienne commence à plier sous la pression des sanctions et de huit mois de manifestations. Le monde des affaires reste pourtant fidèle au régime...

Les magasins fermés dans une rue principale de Deraa, en mars 2011. REUTERS/Khaled al-Hariri

Les magasins fermés dans une rue principale de Deraa, en mars 2011. REUTERS/Khaled al-Hariri

Dans le bureau moderne de Wissam, à Damas, un Coran est posé sur une enceinte Sony de 1,20m de haut. Il est 9 heures du matin, et Wissam, homme d’affaires corpulent d’une trentaine d’années, semble agité. Un peu en retard pour notre interview, il essuie les gouttes de sueurs qui perlent à son front avant de s’asseoir à côté d’une bibliothèque où l’on distingue des livres signés Bill Gates et Warren Buffett. L’entreprise de Wissam possède les droits d’importation pour les produits Sony en Syrie, mais il a peu de chances de vendre beaucoup d’enceintes ou d’écrans plats dans un avenir proche.

«L’activité commerciale s’est un petit peu améliorée, mais elle reste en baisse de 40% environ» depuis le mois de mars, date du début des manifestations, rapporte-t-il.

«Je pense que les entreprises peuvent survivre encore 6 ou 12 mois peut-être, mais après cela sera tout bonnement impossible.»

Wissam, comme d’autres dans sa position, est pris au piège. Il reconnaît que les agissements du régime ont nui aux activités commerciales du pays, mais se sent complètement impuissant. «Elles se sentent assiégées, et ne se laisseront pas ébranler», dit-il en parlant des autorités.

Des chefs d'entreprise apeurés

Les chefs d’entreprises syriens, qui ont beaucoup à perdre et ont très peur de l’appareil sécuritaire du régime, ne sont probablement pas près de rejoindre le mouvement de révolte actuel du pays. Même les hommes d’affaires interviewés pour cet article ont blêmi à l’idée que leurs remarques au sujet de l’état lamentable de l’économie syrienne soient imprimées, et n’ont pas tardé à demander l’anonymat pour pouvoir s’exprimer librement. Les déclarations gouvernementales faussement béates sur l’état des finances syriennes mises à part, il ne fait aucun doute que l’économie du pays est en plein marasme.

Le discours officiel est que l’économie syrienne va bien. Au mois d’août dernier, Adib Mayaleh, le gouverneur de la banque centrale, a officiellement déclaré que les réserves de devises étrangères restaient au niveau satisfaisant de 18 milliards de dollars environ—le même chiffre qu’il avait donné au début de l’été. Le président Bachar al-Assad a fait preuve d’un peu plus d’honnêteté en expliquant au mois de juin que «le prochain plus grand danger que nous aurons à affronter sera la faiblesse ou l’effondrement de l’économie syrienne».

Mais les faits sur le terrain sont irréfutables. Le Fonds monétaire international prévoyait en septembre que l’économie syrienne allait décliner d’environ 2% cette année. Le tourisme, qui représente à peu près 12% du PIB, a totalement cessé. Les autorités ont demandé aux employés de l’énorme secteur public surchargé de «faire don» de 500 livres syriennes (environ 7,5 euros) de leur salaire mensuel pour aider à remonter les finances de l’État. Les dépôts dans les banques privées syriennes ont baissé jusqu’à 18% au troisième trimestre de cette année, à en croire des chiffres publiés par la Bourse de Damas, et ce malgré des taux d’intérêts élevés destinés à soutenir les banques.

La famille de Yehia, vice-président et directeur exécutif d’une grande entreprise d’aluminium, possède plusieurs commerces de voitures. «Avant la crise, nous vendions entre 12 et 15 voitures par jour, explique-t-il. Aujourd’hui nous en vendons deux ou trois.»

Mais si Yehia critique ouvertement le régime, selon lui, le monde des affaires syrien n’est pas prêt à agir contre Assad. Quand on lui demande s’il serait volontaire pour apporter une aide financière au Conseil national syrien, le groupe qui revendique la représentation globale du mouvement de protestation, Yehia répond par l’affirmative.

«Mais c’est bien trop dangereux, il y a des espions infiltrés dans l’opposition

Les États-Unis et l’Union européenne ont répondu à l’escalade de la violence en infligeant de nouvelles sanctions à la Syrie, ce qui a eu pour effet d’isoler le pays du système financier mondial. On ne peut plus avoir accès aux fonds détenus par les banques internationales par le biais des banques syriennes, ce qui signifie que les étrangers en Syrie qui espèrent retirer du liquide dans les distributeurs locaux repartent bredouilles.

Un embargo incompréhensible

Les sanctions ont également poussé les compagnies de cartes de crédit à quitter la Syrie, privant les hommes d’affaires d’accès à un moyen important de conclure des transactions. Les vêtements turcs autrefois très présents sur le marché syrien sont désormais introuvables. Un homme d’affaires qui importe des générateurs de Turquie s’est plaint de ne plus pouvoir obtenir de lettres de crédit des banques étrangères. «Plus personne ne veut faire d’affaires avec nous», déplore-t-il.

Wissam, vice-président d’un conglomérat d’entreprises basé à Damas qui a des intérêts dans le secteur pharmaceutique, dans les importations, la banque, l’hôtellerie, les médias et les bureaux de change, souligne que ces sanctions ont déjà dissuadé un certain nombre d’entreprises de venir dans le pays. «BlackBerry n’a pas pu entrer dans l’économie syrienne parce qu’en tant qu’entreprise canadienne, elle ne voulait pas aller à l’encontre de l’initiative américaine de sanctionner la Syrie», explique-t-il.

Comme il le souligne, les mesures économiques prises par l’Occident vont sans aucun doute affecter tous les Syriens, et pas juste quelques-uns.

«Les sanctions ne sont supposées affecter que certains individus, mais nous savons que cela ne sera pas le cas

Mais si les sanctions ont indubitablement porté préjudice aux perspectives économiques de la Syrie, il est certaines blessures qu’elle s’est infligées toute seule. En septembre, le gouvernement syrien a imposé un embargo sur les importations dont les droits de douane dépassaient 5%, ce qui a eu pour conséquence une réaction de stockage et une augmentation spectaculaire des prix des produits de première nécessité.

La nature arbitraire des produits tombant sous le coup de l’embargo a fait enrager encore davantage le monde des affaires. Au début, l’espadon était exempté, puis il fut interdit; les poissons à dents venus d’Australie et d’Antarctique, en revanche, étaient autorisés. Selles de cheval et de bicyclette étaient également exemptées d’embargo. Mais les importations de voitures étaient interdites. Les denrées périssables en cours d’importation ou à la frontière durent être jetées. Les hommes d’affaires et la population syrienne ne savaient plus à quel saint se vouer.

Comprenant son erreur, le gouvernement a levé l'embargo moins de deux semaines après l’avoir imposé. Pour tenter de donner un coup de pouce aux revenus de l’État, une augmentation de 10% de la taxe d’importation sur les voitures a été introduite en octobre après ce revirement.

Mohammad, vice-président et directeur général d’un groupe d’entreprises impliquées dans la vente au détail, les exportations agricoles et le marketing, estime que l’embargo était «complètement crétin; il n’avait aucun sens. Il a été mis en place sans prévenir personne, sans plan ni projet».

Mohammad pense que la décision d’introduire cet embargo a été prise par Mayaleh, le gouverneur de la banque centrale, qu’il tient pour responsable de la réduction massive des réserves de devises de l’État. Il accuse:

«Pendant des mois, les Syriens ont pu retirer jusqu’à 10.000 dollars par mois, ce qui a anéanti les réserves de dollars de l’État. C’était une décision stupide —évidemment que tous ceux qui avaient de l’argent allaient le convertir en dollars

Bien que les relations du régime d’Assad avec l’élite du monde des affaires de Damas et d’Alep aient longtemps constitué un pilier de son pouvoir, Mohammad explique que les hommes d’affaires avaient bien trop peur pour manifester leur mécontentement face à l’embargo sur les importations. «La chambre de commerce de Damas aurait dû démissionner, estime-t-il. Ils ont eu peur de remonter jusqu’au président et de lui demander pourquoi cette décision avait été prise sans l’avis du monde des affaires

Selon lui, l’embargo sur les importations a été révoqué aussi rapidement parce que le régime s’est rendu compte que les autres pays allaient tout simplement cesser d’importer des produits syriens en représailles, et non parce que le monde des affaires a utilisé son influence pour faire pression sur le régime.

La même dynamique semble être valable à Alep, la ville la plus peuplée de Syrie, qui, contrairement à d’autres parties du pays, a largement évité les manifestations massives. «J’ai visité Alep récemment, et les hommes d’affaires là-bas sont totalement pro-régime —absolument tous ceux que j’ai rencontrés», raconte Abdullah, directeur général d’une entreprise de fabrication de verre et d’acier.

«Les communautés d’affaires d’autres villes et du reste du pays pensent que les hommes d’affaires d’Alep les ont trahies, ce qui pourra poser des problèmes à l’avenir

Les Syriens de la rue ont dû se serrer la ceinture. Le prix des cigarettes, par exemple, a augmenté de 40% à 50%. Celui du mazout —carburant utilisé pour alimenter le système de transport du pays et qui sera nécessaire pour chauffer 22 millions de Syriens cet hiver— serait vendu plus du double du prix officiel.

Des dollars au marché noir

Conséquence des sanctions, le régime a aussi été forcé de gonfler ses dépenses juste pour maintenir l’économie à flot. Le gouvernement a augmenté son budget pour 2012 de 15% pour atteindre 26,5 milliards de dollars, selon al-Watan, un quotidien pro-régime.

Puisque les revenus du pétrole sont condamnés à baisser, d’où viendra l’argent? L’État a demandé à l’exploitant Gulfsands Petroleum de diminuer sa production de pétrole par manque de moyens de stockage. La Syrie a tenté en vain de troquer du brut contre du carburant lors d’un appel d’offres en septembre. Ce mois-ci, l’Union européenne va cesser d’importer du brut syrien à la suite d'une décision prise en septembre. Avant l’embargo, la Syrie exportait environ la moitié de sa production de brut, et l’UE était de loin son plus grand débouché.

Les devises étrangères se font de plus en plus rares en Syrie à mesure que les hommes d’affaires et la population tentent de s’accaparer euros et dollars, plus sûrs. Abdullah, le fabricant de verre et d’acier, avoue qu’il a essayé d’acheter 100.000 dollars au marché noir il y a plusieurs semaines, sans y parvenir. «Il n’y en a pas, tout simplement», regrette-t-il.

Il explique que les taxes d’importation dépassant 1% doivent être payées en devises à la banque centrale et que les hommes d’affaires se tournent vers le marché noir pour financer ces dépenses. «Nous achetons le dollar 53 livres syriennes (au marché noir), mais c’est en train d’augmenter», déplore-t-il. Le taux officiel reste autour de 49 livres syriennes pour 1 dollar.

«Ça n'arrivera tout simplement jamais»

De nombreux businessmen m’ont confié que bien que leurs affaires soient en berne, leurs entreprises survivent et qu’elles ont réussi à ne pas avoir recours à des licenciements de masse. Wissam explique que son entreprise a évité le moindre licenciement par «devoir patriotique».

La répugnance de certains employeurs à renvoyer leurs salariés joue peut-être un rôle dans la modération des manifestations. Pourtant, peu sont optimistes pour l’avenir. «Je ne vais pas aller manifester, je suis diplômé, et je pourrais quitter le pays, explique Mohammad. Mais mes employés le feraient très probablement, s’ils perdaient leur travail

Depuis le début des troubles en mars dernier, des milliers de Syriens ont perdu leur emploi et de nombreux restaurants de Damas, notamment ceux qui étaient fréquentés par des clients des classes moyennes et basses, restent vides. Malgré la saison, dans la capitale, les magasins de vêtements ont prolongé les soldes d’été. Les chauffeurs de taxis se plaignent que les rues sont vides. La peur de l’avenir est palpable.

C’est clairement la crainte qu’inspire l’appareil sécuritaire d’État qui obnubile nombre d’hommes d’affaires. «La peur est trop présente pour qu’aucun chef d’entreprise n’ose s’opposer au gouvernement, explique Yehia. Les forces de sécurité peuvent atteindre qui elles veulent —aussi haut placés que soient les hommes d’affaires impliqués. Il n’y a pas de limite. Ça (une rébellion contre le régime) n’arrivera tout simplement jamais

Stephen Starr, à Damas (Syrie)
Journaliste indépendant, rédacteur en chef du
Near East Quarterly

Traduit par Bérengère Viennot

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