Monde

Il faut songer sérieusement à fermer la CIA

Christopher Hitchens, mis à jour le 01.05.2009 à 15 h 01

Ce que les révélations sur la torture nous disent de la culture de l'agence américaine de renseignements.

Le règne de la suffisance morale est arrivé. L'église épiscopale installée en face de mon bureau sur Connecticut Avenue a choisi de placarder un panneau décrétant : «La torture, c'est mal». Est-il possible de faire davantage étalage de pure bravoure et de limpidité dans ses positions? On en viendrait presque à comprendre l'impatience et l'agacement grinçants de la droite de Dick Cheney. En effet, quand la torture était pratiquée, elle l'était afin de répondre à une demande muette et générale, du Congrès au public en passant par la commission sur le 11-Septembre, d'obtenir des résultats rapides afin que les «avertissements» ne soient plus négligés et que nous nous sentions tous plus «en sécurité». Rares ont été ceux à s'opposer sans faillir à l'emploi de «méthodes fortes», et encore plus à l'utilisation des informations que de telles méthodes produiraient (ou pas).

Le nombre d'actes de torture dans le monde a considérablement diminué avec le retrait des talibans et du parti Baas du pouvoir en Afghanistan et en Irak. Nous ne sommes plus à l'époque de Kissinger, quand les gouvernements démocratiques étaient renversés et remplacés par des dictatures (si nous remettons jamais des criminels de guerre américains à un tribunal, international ou autre, il faudra remonter bien avant 2001). Mais une fois dépassés les clichés et autres hypocrisies, le fait est que la somme de tortures infligées par des Américains dans le monde est montée en flèche pendant la même période, et que nous aurions très probablement été capables de décrocher la première victoire sans la dégrader ni la souiller.

Après tout, dans le cas d'Abou Ghraib, il n'a même pas été sérieusement avancé que les mauvais traitements flagrants infligés à nos détenus irakiens étaient motivés par une quelconque recherche d'informations. Les abominables images de cette prison montrent une forme de torture pornographique et de divertissement, à laquelle se livrent des sadiques amateurs et des minables qui s'ennuient. Depuis, comme l'a mentionné Philip Zelikow de la commission sur le 11-Septembre, le Joint Special Operations Command géré par l'armée, confronté à des personnages d'al-Qaida vraiment coriaces en Irak, a réussi à en détourner un grand nombre, à en pister et à en tuer beaucoup d'autres, sans avoir recours aux méthodes que la CIA s'est permises.

Il ne fait aucun doute que la révélation la plus sidérante des mémos récemment publiés sur les interrogatoires est celle que Khalid Cheikh Mohammed, capturé le 1er mars 2003, a subi le supplice de la baignoire 183 fois au cours du même mois, soit environ six fois par jour. Cela ne peut réellement signifier que deux choses : que cette méthode est très sommaire et inexacte, et/ou que ceux qui la pratiquaient étaient dans un état de panique et subissaient des pressions démentielles pour obtenir des résultats. J'ai moi-même expérimenté le supplice de la baignoire dans des conditions contrôlées, et il n'est pas possible d'imaginer le subir un tel nombre de fois à moins de rechercher le martyr (ce qui n'est pas exclus dans le cas de Khalid Cheikh Mohammed, qui demande toujours que nous lui infligions la peine de mort). Le mémorandum explique assez suavement que «avant que la CIA n'ait recours à des techniques avancées», Khalid Cheikh Mohammed «refusait de donner aucune réponse aux questions concernant des attaques futures.» Or, s'il a été appréhendé le 1er mars 2003 et «baigné» 183 fois au cours des 31 jours qui ont suivi, cela laisse à penser, comme le dit froidement Scott Shane dans le New York Times, que «les interrogateurs n'ont pas tenté une approche traditionnelle et relationnelle pendant très longtemps.»

Voici une raison rarement évoquée, montrant dans quelle mesure la CIA peut perdre la tête, au point que même le FBI et d'autres agences ont été réticents, d'une manière invalidante (pour nous), à coopérer avec elle. Le 11 septembre 2001, selon Bob Woodward, George Tenet [ancien directeur de la CIA] a espéré à haute voix que les kamikazes d'al-Qaida n'avaient pas de rapport avec les élèves à l'air louche de certaines écoles d'aviation du Midwest. La CIA avait donc connaissance de ces écoles! En d'autres termes, et ce n'est pas la première fois, la CIA (qui n'a pas cru aux preuves du projet de Saddam Hussein d'attaquer le Koweit en 1990 et l'a constamment qualifié de «laïciste») nous a laissés dans l'ignorance et sans défense.

Des méthodes d'interrogation non professionnelles et hystériques ont par la suite été mises en œuvre en partie pour surcompenser- et couvrir - un manque généralisé de professionnalisme à tous les niveaux de l'agence, du sommet de la hiérarchie jusqu'en bas. La suggestion de fermer et de cadenasser Langley [site de la CIA] pour tout recommencer à zéro et tenter de former un organisme de renseignements national sérieux devient de plus en plus convaincante au fil des jours.

Quelques degrés au-dessus dans le spectre de «l'intelligence», le général Michael V. Hayden, directeur actuel de la CIA, a déploré la publication des mémorandums sous prétexte qu'ils permettraient à nos ennemis de savoir à quelles extrémités nous sommes prêts à aller. Mais dans quel monde le général vit-il? Nous avons emprunté les techniques de simulacre de noyade à nos anciens ennemis au Japon, en Chine et en Corée, et elles ont été «enseignées» sous le prétexte de former les gens à y résister. Ce programme avait même un nom : Survie, Dérobade, Résistance, Évasion (SERE). J'ai un jour interviewé Malcolm Nance, un militaire vétéran de ce programme, et farouchement opposé - à l'intérieur de la faction militante anti-terroriste - au supplice de la baignoire et autres actes de violence. Il me racontait déjà il y a plus d'un an que le dada du général Hayden était bien sorti de l'écurie:

«Les défenseurs de la torture se cachent derrière l'argument qu'une discussion ouverte sur les méthodes particulières d'interrogatoire américaines aideront l'ennemi. Pourtant, les membres d'al-Qaida reconnus coupables et les prisonniers innocents qui ont été envoyés dans leurs pays d'accueil ont déjà informé le monde par le biais de centaines d'interviews, de films et de documentaires sur les méthodes exactes qui leur ont été infligées et la manière dont ils les ont supportées. Nos propres bavures ont créé un ensemble de conférenciers extrêmement expérimentés pour les éventuelles écoles de terrorisme SERE d'al-Qaida.»

Vous avez bien lu. D'autres preuves venant étayer ma thèse - celle de la débauche institutionnelle de la CIA -apparaissent dans le rapport du Senate Armed Services Committee (cité récemment par Jane Mayer dans The New Yorker), qui explique que la CIA utilisait des méthodes dures sur les prisonniers avant même le tristement notoire mémorandum Bybee du 1er août 2002.

Voilà qui ne s'éloigne pas tellement de l'autre folie du général Hayden : la mise sur écoute illégale mise en œuvre par la National Security Agency (intérêt avoué: j'étais un plaignant nommé dans le procès de l'ACLU [American Civil Liberties Union] contre ce programme [le TSP, Terrorist Surveillance Program].) Bon, convenons qu'il y ait pu y avoir un moment d'urgence nationale — un genre de «compte à rebours» si vous voulez — où les règles ont été un peu bousculées.

Mais si cette infraction aux règles en cas d'urgence est institutionnalisée, cachée au Congrès, aux tribunaux et aux électeurs, et devient une pratique administrative régulière connue uniquement de quelques personnes non élues et soumises à aucun contrôle, c'est la naissance d'un Etat secret dans l'Etat, et le droit chemin vers la république bananière. L'étape d'après est très souvent la «disparition» de certains prisonniers secrets un peu trop abîmés, comme dans les régimes des escadrons de la mort d'Amérique Latine, à l'époque où la CIA gérait aussi ces affaires-là. Je crains que la prochaine abominable révélation ne soit du même tonneau.

Christopher Hitchens

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot
Christopher Hitchens
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