France

Chambon-sur-Lignon ou la tentation de la précaution

Jean-Yves Nau, mis à jour le 03.12.2011 à 12 h 14

L'affaire du Collège-Lycée Cévenol International met avant tout en lumière une réalité: l’impossibilité des psychiatres à prédire sans erreur ce que sera le comportement ultérieur des auteurs de crimes sexuels. Dès lors pourquoi ne pas «ouvrir le parapluie», «castrer», «enfermer à vie»?

Devant la résidence des parents de la jeune Agnès, le 21 novembre 2011. REUTERS/

Devant la résidence des parents de la jeune Agnès, le 21 novembre 2011. REUTERS/Charles Platiau

Assassinat d’Agnès, 13 ans. Etes-vous plutôt «indigné» ou plutôt «chagriné»? Telle était en substance l’alternative (non exclusive) proposée le 21 novembre à la une du Figaro. Selon les sensibilités médiatiques, l’affaire de Chambon-sur-Lignon est présentée comme un «drame» ou comme une «tragédie». Mais tous les éléments sont désormais réunis pour que cette affaire s’inscrive durablement dans la mémoire collective.

1. L’établissement scolaire hors du commun où a été violée, tuée et brûlée une jeune fille de 13 ans, Agnès Marin: le Collège-Lycée Cévenol International situé sur la célèbre commune de Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire). Un établissement créé en 1938 par les pasteurs protestants André Trocmé et Edouard Theis qui y développèrent une pédagogie «ouverte» et y accueillirent des personnes juives durant l’occupation nazie. L’établissement tient pour aujourd’hui essentiel d’offrir une «deuxième chance» aux élèves qu’il prend en charge.

2. La personnalité de celui qui a avoué le meurtre. Matthieu, un «camarade de classe» de la victime est âgé de 17 ans. Il avait déjà été mis en examen pour viol sur une mineure en août 2010 dans le proche département du Gard; après quatre mois de détention provisoire, il avait, fin 2010, été placé sous contrôle judiciaire.

Il a reconnu sans difficultés avoir commis les faits sans pouvoir en expliquer raisonnablement quelles étaient ses motivations. Jean-Yves Coquillat, procureur de la République de Clermont-Ferrand, a précisé que la collégienne avait «été tuée de façon extrêmement violente et brutale», insistant sur la préméditation de l'acte, pour lequel le lycéen s'était muni d'«objets».

«La fois précédente, les circonstances étaient identiques. C'était la même chose sauf que la victime est restée en vie», a-t-il ajouté en rappelant que «la psychiatrie n'est pas une science exacte». Issu selon lui d'un milieu «normal» avec un père professeur, une mère comptable et deux sœurs, le jeune homme avait été «sevré» de son «problème de toxicomanie».

3. La réaction du gouvernement. Comme dans toutes les affaires de récidives de crimes à caractère sexuel, elle a été immédiate et fortement médiatisée: réunion interministérielle, ouverture d'une enquête pour «savoir s'il y a eu défaillance ou non» dans le suivi judiciaire de l'assassin présumé.

Jugé par les experts «réinsérable et ne présentant pas de dangerosité», le jeune homme était soumis à une obligation de suivi psychiatrique, devait être scolarisé dans un internat et ne devait plus se rendre dans le département du Gard. Selon le parquet de Clermont-Ferrand, toutes ces conditions étaient parfaitement remplies. Ce jeune homme était notamment suivi par un psychiatre au Puy-en-Velay ainsi que par un psychologue dans l’établissement de Chambon-sur-Lignon.

Quelle était la pertinence de ces premières investigations psychiatriques et psychologiques? Dans ce dossier (comme dans tous ceux qui lui sont similaires), ces investigations visaient à cerner au mieux les caractéristiques de la personnalité de celui qui avait alors commis une première agression de nature sexuelle. Elles cherchaient également à évaluer ce qu’il en était du risque, à court ou moyen terme, de récidive.

Prévenir la récidive, acte II

En l’occurrence le diagnostic porté de «non-dangerosité» n’était pas le bon. Que peut-on en conclure? Il faut rappeler (aussi difficile à admettre que cela puisse être) que les médecins-experts ne sont pas soumis à une obligation de résultats.

Cette donnée essentielle conduit plus généralement à soulever la question de la meilleure des conduites à tenir pour prévenir les récidives de telles agressions criminelles. Une telle problématique a, ces dernières années, été au centre de différentes polémiques opposant notamment Nicolas Sarkozy (ministre de l’intérieur puis chef de l’Etat) à l’institution judiciaire.  

Il y a deux ans la polémique avait pris une tournure particulièrement vive après la découverte du cadavre d’une femme près de Milly-la-Forêt (Essonne). Le meurtre avait rapidement été rapidement reconnu par un homme déjà condamné pour viol. «Ne doit-on pas enfin décider la mise en œuvre de la castration chimique pour ce type d'individu?», avait aussitôt demandé Frédéric Lefebvre alors porte-parole de l’UMP.

Peu de temps après Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Justice, proposait de renforcer la castration chimique afin qu'elle puisse «s'appliquer pendant l'incarcération, mais aussi après». Au Parti socialiste Benoît Hamon, porte-parole,  jugeait  «déplorables» et «indécents» les propos de son homologue Frédéric Lefebvre.

Les mots de Sarkozy

En août 2007, peu après avoir reçu le père d'un enfant enlevé et violé par un récidiviste qui sortait de prison, Nicolas Sarkozy déclarait que les détenus de ce type devraient être examinés par un collège de médecins. «Si ce collège de médecins reconnaît leur dangerosité, ils ne seront pas remis en liberté, ils iront dans un hôpital fermé où ils seront soignés.»

«Ceux qui n'accepteront pas d'être soignés resteront dans cet hôpital fermé le temps où on estimera qu'ils sont dangereux», ajoutait alors Nicolas Sarkozy, en précisant que les autres pourront sortir en «permission» avec un bracelet électronique mobile ou dans le cadre d'un traitement hormonal, soulignant que l'on peut parler de «castration chimique». «Les mots ne me font pas peur.»

Les mots peuvent faire peur à d’autres. Et en l’occurrence, c’est précisément leur fonction. A sa manière, le drame-tragédie du Chambon-sur-Lignon voit resurgir en pleine lumière tous les éléments de l’équation. Chaque affaire de ce type vient nous rappeler que le savoir psychiatrique et le maillage médico-social mis en place par l’institution judiciaire ne sont pas efficaces à 100%.

Ces affaires ne sont certes pas nombreuses au vu de l’activité médicolégale mais chacune trouve immanquablement d’infinies résonances dans l’opinion publique. Et dans un pays aussi centralisé que l’est la France, le gouvernement et le chef de l’Etat estiment désormais devoir fournir à chaque fois de nouvelles réponses préventives.

A gauche comme à droite, répondre par l'enfermement

Dans un tel contexte, la tentation pourrait être grande de voir les experts psychiatres adopter (comme des experts d’autres disciplines médicales ou plus scientifiques) une attitude dictée par le principe de précaution et non plus par l’évaluation objective des possibles risques à venir. La porte serait alors ouverte à la mise en œuvre des solutions les moins humanistes; soit les plus radicales et, en apparence seulement, les plus efficaces. 

Pour l’heure, le meurtre d’Agnès pousse déjà la droite et la gauche à promouvoir l’enfermement. Ainsi Rachida Dati, ancienne ministre de la Justice  plaide pour la généralisation des centres éducatifs fermés (CEF) pour les mineurs délinquants. Pour elle, le drame du Chambon-sur-Lignon «démontre que les mineurs délinquants commettent des actes de plus en plus graves –pour ne pas dire barbares» et de plus en plus jeunes».  

En écho, Aurélie Fillipetti, membre de l'équipe de campagne de François Hollande préconise aujourd'hui une augmentation du nombre des CEF. «Il n'y en a pas assez, il en faudrait un par département, a déclaré la députée de Moselle. Pour ces jeunes mineurs (…) la spécificité de la justice des mineurs qui ne doit pas être remise en cause. Mais il faut qu'ils soient pris en charge par des structures adaptées et fermes.»

Créés par une loi de 2002, les 44 CEF sont un dispositif alternatif à la détention des mineurs délinquants âgés de 13 à 18 ans. Nicolas Sarkozy avait déjà annoncé, en septembre, vouloir augmenter leur nombre.

François Fillon indique aujourd’hui que la prévention de la récidive sera désormais une «priorité absolue de tous les services de l'Etat, et en particulier de tous ceux qui ont à gérer les questions liées aux viols et aux crimes sexuels». Et le gouvernement annonce qu'un projet de loi sera présenté en urgence (dès le 23 novembre) portant sur «l'évaluation de la dangerosité». Sans surprise, pas sans danger.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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