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Et si les agences notaient le Real Madrid et le Barça?

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 08.12.2011 à 16 h 05

[CLÁSICO (1/3)] Malgré leur dette préoccupante, les deux géants espagnols obtiendraient sûrement le fameux AAA. Et ils ne sont pas disposés à le perdre.

Cristiano Ronaldo lors de sa présentation aux fans du Real Madrid en juillet 2009, REUTERS/Juan Medina

Cristiano Ronaldo lors de sa présentation aux fans du Real Madrid en juillet 2009, REUTERS/Juan Medina

Samedi 10 décembre à 22 heures, le Real Madrid reçoit le FC Barcelone à Santiago Bernabéu pour le compte de la 16e journée de la Liga espagnole. Les rencontres entre les deux équipes, qui ont toujours été un des grands rendez-vous footballistiques de l’année, ont pris une nouvelle dimension avec la suprématie européenne du Barça de Guardiola, l’arrivée de José Mourinho à Madrid et le duel à distance entre les deux meilleurs joueurs du monde, Lionel Messi et Cristiano Ronaldo. Slate vous propose une série de trois articles pour préparer au mieux ce premier clásico de la saison en championnat.

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Avec un chômage qui a atteint récemment les 5 millions de personnes, une note dévaluée par Moody’s à A1 et des plans de rigueur draconiens, l’Espagne ne traverse pas sa meilleure période. Pourtant quelque chose ne change pas en ces temps de crise: le foot. La domination du FC Barcelone et du Real Madrid, en championnat ou en Ligue des Champions, reste indiscutable. A l’heure de la décadence économique et sociale espagnole, les deux maitres du foot ibérique portent beau.

Foot 1- Dette 0

Deux institutions exemplaires ou deux géants aux pieds d’argile? Que se passerait-il si les agences décidaient de noter les clubs de foot? Négligé depuis toujours, les économistes nous ont fait comprendre depuis quelques mois que l’équilibre budgétaire est tout ce qui compte. Or le Real et le Barça, comme tous les clubs de Liga, ont des dettes respectives de 660 et 550 millions d’euros. Raison suffisante pour se voir refuser l’adoré AAA? Pas vraiment.

D’abord parce ces fantasmagoriques notations footballistiques seraient, comme les vraies notes des agences, relatives. Or tous les grands clubs de foot sont endettés. Et pas qu’un peu. Les dettes de Manchester United, Chelsea, Arsenal et Liverpool s’élevaient respectivement à 716, 512, 297 et 262 millions de livres en 2010 selon The Independent (les chiffres varient mais le constat est le même pour The Guardian). Les deux clubs milanais ont une dette qui tourne aux alentours de 400 millions d’euros, la Juventus de 100 millions, l’Olympique Lyonnais de 36 millions et ainsi de suite.

Deuxièmement, parce que, comme le montre l’exemple de l’Allemagne, ce n’est pas la dette en soi qui est un problème mais la possibilité de la rembourser. Et à ce petit jeu là, le Barça et le Real tirent leur épingle du jeu. Leur stade énorme, leurs biens immobiliers, leur image de marque planétaire et leurs stars représentent des actifs économiques qui inspirent sans aucun doute confiance aux acteurs économiques. En pleine crise, le Banco Santander et Caja Madrid n’ont eu aucun problème à prêter 150 millions d'euros au Real pour financer les venues de C. Ronaldo et Kakà. Ce n’est pas pour rien que ce sont les deux clubs avec les plus hauts revenus du monde, selon la Money Football League, une étude financière de l’entreprise Deloitte.

Modèle équilibré

Avec près de 440 millions d’euros de revenus, les merengues occupent la tête du classement pour la sixième année consécutive suivis des blaugranas (presque 400 millions). L’étude montre que les deux clubs sont capables de générer énormément d’argent (ce qui, il faut le noter, n’implique pas obligatoirement des bénéfices à l’arrivée). Mais elle montre surtout que leur modèle économique est construit sur des sources équilibrées et diversifiées qui permettent de minimiser les risques et les aléas dus à des facteurs externes et/ou imprévisibles, comme le conseille toute bonne théorie économique. L’étude divise ainsi les sources de revenus en trois groupes: les «revenus de jour de match» (billetterie, consommation…), les droits télévisés et les ventes commerciales (maillots, sponsors, visites du stade…).

Les seules équipes qui dépendent à moins de 40% d’une source privilégiée de revenus sont le Real et Manchester United. Les madrilènes reçoivent 36% de leurs revenus en droit télés, 34% en ventes commerciales et 30% en matchs. Les Catalans quant à eux dépendent légèrement trop des droits télés (44%) et peu des matchs (25%) tandis que leurs ventes commerciales sont satisfaisantes (31%).

Un modèle à trois branches qui donne une certaine stabilité au Barça et au Real. Ce n’est pas le cas, par exemple, des clubs italiens présents dans la Top 10 (Milan AC, Inter et Juventus) pour qui les droits télés représentent plus de 60% des rentrées économiques. Il en va de même pour les deux clubs français du Top 20 (l’OL et l’OM).

Même dépendance excessive du côté des clubs allemands (Bayern, Hambourg et Schalke 04) en ce qui concerne, dans ce cas, les revenus commerciaux (53, 43 et 57% respectivement). Un rabais des droits audiovisuels (suite par exemple à des performances en berne) ou une chute des ventes des produits marketing (suite par exemple à une crise économique) fragiliseraient beaucoup les finances de ces clubs.

Au contraire, le Real Madrid a su diversifier son modèle et ne pas se rendre vulnérable à l’une des trois inconnues de l’équation financière.

Les deux clubs espagnols possèdent de plus un atout de poids: à la différence des autres équipes européennes (et surtout la Premier League), ils négocient leurs droits télés directement et individuellement avec les opérateurs (dans ce cas Mediapro). Une exception que certains des clubs «modestes» de Liga tentent de remettre en cause depuis quelques mois, et qui leur permet d’être loin devant les autres dans ce chapitre (presque 180 millions d’euros de revenus pour le Barça et 160 pour le Real).

Parallèle politique

Pour garder cet hypothétique AAA, il faudrait malgré tout agir pour réduire la dette. Surtout que le fair play financier prôné par Platini (le Moody’s du football contemporain) devrait être mis en œuvre en 2013-2014. Et les deux clubs le savent. Pour cela, deux solutions: l’austérité ou la réduction progressive. En gros (et en simplifiant), les plans de rigueur européens (droite) ou une dépense modérée pour éviter le «cycle infernal austérité-baisse de croissance»  (gauche). Historiquement, le Real est associé à la droite et à une vision plus libérale tandis que le Barça est plus de gauche. Mais en termes économiques, c’est plutôt le contraire.

A son arrivée à la tête du Barça en 2010, le président Sandro Rosell s’est retrouvé avec un bilan, selon lui, catastrophique. Le club catalan, comme la Grèce, était au bord de la faillite. La solution? Un plan d’austérité tout simplement. Réduction drastique des dépenses dans tous les domaines, allégement de la bureaucratie, budget équilibré. Depuis plus d’un an, le Barça a instauré des coupes (5% sur 5 ans) dans les budgets de toutes les sections sportives (hand, basquet, patins…) et a même signé, en décembre 2010, un contrat de 165 millions d'euro sur cinq ans avec la Fondation du Qatar pour sponsoriser son maillot (sacrilège pour les culés!). Rosell a même expliqué il y quelques mois qu’il faisait des économies sur les imprimantes.

Mais une question reste en suspens: comment le Barça, qui dépense si peu pour ses joueurs (en très grande majorité formés à la Masià), peut-il être en déficit? Le gros mot a été lâché par Rosell en accusant de corruption l’ancien président du club Joan Laporta. Rythme de vie obscène, pub, déficit, magouilles en Ouzbékistan, les maux du Real semblent être arrivés à camp Barça.

Le «keynésianisme» du Real

Que fait l’eternel rival? Investir, donc en partie s’endetter plus, pour stimuler la consommation et la croissance. En pleine crise, les merengues n’ont rien trouvé de mieux que de se lancer dans un (nouvel) arrangement politico-économique. Une requalification urbaine qui va permettre au Real de construire un énorme centre de loisir commercial (12.250 mètres carrés) sur le paseo de la Castellana entièrement dédié au merchandising et aux produits dérivés du club (devant le stade) ainsi que de couvrir et moderniser le Santiago Bernabéu.

Et il ne serait pas étonnant que l’entreprise choisie pour le chantier soit ACS dirigée par… Florentino Pérez, président madridista. Le «parc d’attraction merengue», comme on l’appelle, alimentera encore plus le chiffre d’affaire du club de la capitale. Les travaux créeront 3.000 emplois directs ou indirects, en plus de l’afflux touristique, des taxes et des impôts, répond le maire, Alberto Ruiz-Gallardón, à ceux qui l’accusent de vendre au rabais (encore) des espaces publics pour le bien du Real. C’est «un pari sur la marque Real Madrid», conclut le maire.

Un modèle (endettement, grands travaux, investissement…) qui aurait fait sourire Keynes. Ce n’est pas pour rien que les mauvaises langues parlent des «tours du Real» pour qualifier les 4 gratte-ciels récemment construits au bout de la Castellana. Un pour chaque galactique de la «première ère» Florentino: Figo, Zidane, Ronaldo et Beckham. Au lieu d’opter pour la rigueur et la contraction financière, Pérez a choisi d’investir pour continuer de stimuler «sa» consommation.

De son point de vue, c’est le retour de la croissance (acheter des maillots, visiter le stade, consommer sur place…) qui va permettre de combler le déficit et d’annuler la dette (et non l’inverse). C’est ce que prône une partie de la gauche pour les pays actuellement en crise. Et cela semble avoir marché avec Zidane, Figo, Ronaldo, Kakà ou Cristiano ces dernières années. Comme le disait Florentino, dans une célèbre boutade qui résumait, déjà à l’époque,  toute sa politique économique: «Zidane a été notre acquisition la moins coûteuse». C’est tout le sens du mot investissement.

Deux philosophies, deux styles de jeu, deux stratégies marketing, deux politiques sportives, deux des plus grands clubs du monde qui, s’il le fallait, rivaliseraient aussi devant des agences de notations sportives pour remporter un hypothétique trophée du AAA.

Aurélien Le Genissel

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