Ce qui se cache derrière l'Institut pour la justice
Grâce à une vidéo-témoignage émouvante, plus d’un million de personnes auraient signé l’appel en ligne de cette association aux accents sécuritaires réclamant un durcissement des peines.
- Un code de procédure pénale. REUTERS/Regis Duvignau -
D’une voix calme, Joël Censier, «trente ans de police derrière lui», raconte l’assassinat de son fils, Jérémy, survenu le 22 août 2009 lors d’une fête de village sur le pont de Nay (Pyrénées-Atlantiques). Le jeune homme a succombé à plusieurs coups de couteau alors qu’il tentait de s’interposer dans une rixe.
«Nos nuits et nos jours ne sont plus qu'une succession de cauchemars insupportables», déclare Joël Censier alors que des mots, tels que «barbarie inimaginable», défilent en rouge sur l’écran, pour mieux appuyer sa douleur.
Joel censier - Pacte 2012 pour la Justice from Institutpourlajustice on Vimeo.
D’un ton visiblement ému, lourd de sanglots retenus, il continue son témoignage en expliquant que le meurtrier présumé de son fils a été «libéré pour vice de forme». «Alors nous avons décidé de lancer cet appel à toute la population pour protester auprès des autorités afin que cette affreuse injustice ne touche pas d'autres familles», explique Joël Censier. «Des femmes se font violer, ou disparaissent, et on laisse leurs agresseurs libres de recommencer sous des prétextes dérisoires. Il est grand temps que les candidats aux élections s’en aperçoivent», poursuit-il. En guise de soutien, il demande à chaque internaute de signer le «Pacte 2012» de l’Institut pour la justice (IPJ).
Et cette prescription a été suivie en masse: la barre du million de signatures a été franchie ce week-end, soit quatorze jours après la mise en ligne. Si la détresse de ce père trouve un écho considérable, les techniques de marketing Internet de l’IPJ n’y sont pas pour rien: les réseaux sociaux ont été utilisés comme de véritables relais de la pétition.
«On ne s’attendait pas à un tel succès, se réjouit Xavier Bébin, délégué général de l’Institut pour la justice. Le cas de Joël Censier illustre un certain fonctionnement du système judiciaire que les citoyens et victimes n’acceptent pas.» Les chiffres devraient encore augmenter car l’IPJ n’aurait pas contacté son fichier de 400.000 sympathisants par «peur d’une surchauffe des serveurs». En attentant, sur la page du site Internet, le compteur croît de deux à cinq signatures chaque seconde.

Cependant pour Maître Eolas, blogueur anonyme et avocat au barreau de Paris, cette progression vertigineuse serait factice:
D’ailleurs,
selon lui, l’ensemble de la démarche de l’IPJ relève de la «manipulation»: sur son blog, il consacre un
billet-fleuve à la démonstration des erreurs, lacunes et faux-semblants de
cette vidéo qui ne lui inspire «que
du mépris». Là où la douleur prend peut-être la place de la raison,
il s’attache à éclaircir les zones d’ombre avec force arguments juridiques.
Pourquoi le meurtrier présumé de Jérémy Censier est-il en liberté? La vidéo est peu explicite, laissant à penser que le suspect évolue désormais en toute impunité et sans mentionner les deux ans de détention provisoire qu’il a effectué. Maître Eolas est nettement plus précis sur ces faits «qui (n)ous sont soigneusement cachés par l’IPJ». Après avoir détaillé le «vice de forme» survenu, il explique:
«Les poursuites continuent (…), et ce jeune homme sera probablement jugé par la cour d’assises des mineurs. Simplement, il sera jugé libre. Sachant que devant la cour d’assises, toute peine est immédiatement exécutoire: s’il est condamné à ne serait-ce qu’un jour de prison de plus que ce qu’il a déjà effectué (soit deux ans et trois semaines), il sera immédiatement arrêté et conduit en prison.»
Et de conclure avec ironie:
«Le scénario étant: un présumé innocent remis en liberté en attendant d’être jugé. Aux armes!»
De façon générale, le célèbre blogueur anonyme contredit méthodiquement chaque phrase prononcée par Joël Censier et dénonce le «placement de produit» de l’Institut pour la justice qui «ne connaît que le tout répressif».
Signer sous le coup de l'émotion
Maître Eolas n’est pas le seul à s’offusquer de la démarche. Du côté du syndicat de la magistrature, orienté à gauche, les propos sont vifs: «On est dans l’escroquerie intellectuelle. L’Institut pour la justice vend de la soupe sécuritaire», déclare Matthieu Bonduelle, secrétaire général. Il dénonce les méthodes employées par l’organisation:
«Personne ne peut rester insensible à la douleur d’un père. Les gens qui signent le font sous le coup de l’émotion. De plus, opposer le peuple à la justice est une idée extrêmement populiste. L’Institut pour la justice joue sur les peurs.»
Alain Blanc, président de l’Association française de criminologie, est tout aussi choqué par «les méthodes scandaleuses et le lobby violent de l’IPJ». «Ils s’adressent à des gens sensibles au sort des victimes, avec des sanglots et un discours qui ne permettent pas de réfléchir», souligne-t-il. C’est d’ailleurs ce que déplore un signataire repenti, Georges Kaplan –dont le nom partagé par le héros de La Mort aux trousses d’Alfred Hitchock est de toute évidence un pseudonyme. Il regrette, sur le site de Contrepoints (1), son clic un peu trop leste:
«J’ai signé un ensemble de propositions très vagues sur la base de l’émotion provoquée par cette vidéo.»
Qu'est-ce exactement que cet Institut pour la justice? Contrairement à son nom le laisse penser, il s’agit en fait d'une association loi de 1901, fondée en 2007 et composée de cinq salariés permanents. L'organisation doit le début de sa notoriété à l’adhésion de Philippe Schmitt, le père d'Anne-Lorraine. Cette étudiante de 23 ans avait été tuée de 34 coups de couteau par un récidiviste, en novembre 2007, dans le RER D. Le crime avait secoué la France entière. Mais Philippe Schmitt quitte l’IPJ en mars 2010: «Dès le début nous avons émis des réserves fondamentales sur le fonctionnement de cette association. Nous avons fait des propositions concrètes. Nous n’avons pas été écoutés», déclarait-il dans un communiqué.
Oscillant entre collectif de victimes et lobby institutionnel, l’IPJ se revendique comme «une courroie de transmission entre citoyens et pouvoirs publics» et fonctionne uniquement à l’aide des dons de ses sympathisants, gage de son indépendance. «En 2010, nous avons recueilli environ 1 million d’euros», estime Xavier Bébin qui ne dit recevoir aucune subvention publique.
Une idéologie sécuritaire
Pour travailler sur ses projets de réformes, l’association s’entoure de quelques dizaines d’experts praticiens du droit, criminologues, psychiatres ou universitaires. Il faut compter parmi eux Olivier le Foll, un ex-grand flic, Jean Pradel, un éminent professeur de droit ou encore le Dr Louis Albrand, médecin réputé et ex-conseiller de l’ancien garde des Sceaux Albin Chalandon.
«Les personnalités qui soutiennent l’IPJ comme Jean Pradel ou le professeur Jean-Yves Chevallier sont des figures de droite», souligne Matthieu Bonduelle. Et d’ajouter: «L’IPJ défend des idées sécuritaires mais avance masqué en se déclarant apolitique. En fait, ce sont des gens plus à droite que Brice Hortefeux, proche de la droite américaine.» Selon Xavier Bébin, l’Institut pour la justice n’affiche aucune couleur politique : «La droite ou la gauche, ça ne nous intéresse pas du moment que nos idées avancent.» Avant de concéder:
«Effectivement, on a plus d’écoute dans la majorité.»
Les travaux de l’Institut pour la Justice correspondent souvent à une idéologie sécuritaire, même si Xavier Bébin juge le terme «péjoratif». En témoignent par exemple quelques enquêtes comme celle sur le coût de la délinquance, chiffré par l’IPJ à 115 milliards, en mai 2010 . Ou encore ce sondage réalisé, à la même période, par CSA pour l’Institut pour la justice établissant que 70% des Français jugent la justice trop indulgente face aux récidivistes. S’en est suivi une pétition qui aurait recueilli 300.000 signatures, prévoyant des mesures de durcissement des peines.
Ce dernier chapitre représente d’ailleurs un terrain de prédilection pour l’association qui prend souvent position lors de crime commis par des récidivistes. Ainsi, l'IPJ a envoyé un courrier, le 17 mai 2011, à Nicolas Sarkozy, à la suite du meurtre, particulièrement atroce, de Laetitia Perrais à Pornic (Loire-Atlantique). Avant d’être reçu, quelques jours plus tard, par Michel Mercier, le garde des Sceaux, afin de présenter des propositions en matière de lutte contre la récidive.
Ces dernières années, l’IPJ a acquis une certaine aura, voire une légitimité auprès des élus de droite. En novembre 2009, plusieurs parlementaires UMP sensibilisés par le lobby de l’association, tels que Nicolas Dupont-Aignan, Jacques Remiller, Yves Nicolin, Lionnel Luca ou encore Eric Ciotti, déposaient un amendement contre les remises de peine automatiques dont bénéficient les détenus. Selon un article de Libération, des députés de gauche ont alors qualifié l’Institut pour la justice d’«association d’extrême droite».
Plus récemment, en juin 2011, l’IPJ s’est allié à trois députés UMP –Marc Le Fur, Etienne Blanc et Jean-Paul Garraud– afin de soutenir un droit d'appel pour les victimes en cas d'acquittement par une cour d'assises. En vain, pour le moment, puisque la proposition de loi a été rejetée.
Aujourd’hui, le «Pacte 2012» de l'Institut pour la justice, quelque peu éclipsé par le succès rencontré par la vidéo de Joël Censier, propose cinq mesures pour rénover la justice. «C’est le résultat de plusieurs années de travail à l’IPJ, la synthèse de nos idées», commente Xavier Bébin. D'abord, rétablir «l'égalité des droits entre victime et accusé», notamment en facilitant l'accès à un avocat pour la victime «dès le dépôt de plainte». Ensuite, instaurer «l'impunité zéro» en prévoyant des «amendes plancher» pour toute condamnation à un délit. La troisième proposition consiste à obliger tout condamné à purger au minimum les trois quarts de sa peine. Quatrième exigence: instaurer une perpétuité réelle pour les criminels dangereux. Enfin, dernière idée: envisager une élection des procureurs au suffrage universel.
Une justice mal comprise
Pour certains professionnels de la justice, ce programme est une hérésie. «Elire des procureurs est assez délirant, relève Matthieu Bonduelle. Un nouveau procureur élu n’aura de cesse de vouloir être réélu, ce qui est contradictoire avec le fonctionnement de la justice.» Pour résumer, «ce programme s’apparente à une fuite en avant sécuritaire qui pourrait aboutir à une gestion de la société par l’enfermement», achève-t-il.
Xavier Bébin réfute les critiques qui s’accumulent:
«Tout ce que ces propositions révèlent est qu’il faut se préoccuper des victimes.»
Pour autant, le rôle de la justice est-il la «protection des citoyens»? Maître Eolas s’inscrit en faux:
«Protéger suppose une antériorité du danger, d’empêcher un dommage de survenir. La justice, par sa nature même, n’intervient que pour réparer, donc a posteriori.»
Aussi le succès de cette pétition de l’Institut pour la justice révèle-t-il surtout un déficit de compréhension des citoyens plus qu’un manquement de la justice à accomplir sa mission. Aux mots simples qui rendent compte de la douleur de Joël Censier, il est facile d’opposer l’image d’une mécanique judiciaire froide, complexe et dépourvue d’humanité. La réforme la plus urgente n’est-elle pas finalement un décryptage du système judiciaire pour le grand public?
Julie Brafman
(1) Article corrigé le 23/11: il s'agit bien de Contrepoints et non Contrepoint, deux sites aux philosophies et opinions différentes. Retourner à l'article
Mis à jour le 23/11/2011 à 9h14

































On y apprend plein de choses :
1. Que la droite tend à supporter cette association, et que cela doit suffire à en détourner les citoyens: voyons, la droite n' tout simplement pas le droit de s'occuper de justice !
2. que le système français est parfait : quelle hérésie se serait de le changer !
3. Qu'il est tout à fait normal, et donc "bien", je suppose", que le meurtrier en question soit dehors en attendant tranquillement son jugement (qui ne pourra qu'être compréhensif)
Heureusement que des gens bien - puisqu'ils sont à gauche - au pouvoir - puisque ce sont eux qui décident de comment appliquer les lois concernant la justice - et si ils ont envie de les appliquer d'ailleurs - sont là pour prendre des écimions à la place des députés et pour nous expliquer que, comme nous sommes trop bêtas pour réfléchir comme eux à la question, il vaut mieux nous taire !
PS. : j'espère que cet article va circuler sur le Net, il devrait ramener pas mal de signatures à la pétition.
Je crois que limiter le vote massif de cette pétition à l'émotion suscitée par la vidéo est une erreur fondamentale.
Je pense au contraire que ce succès de la signature est un symptome de la perception que, nous, citoyens ordinaires, avons de l'état actuel de la justice. Et si ce ressenti était positif, alors la pétition n'aurait pas trouvé écho, tout simplement.
Par contre, je m'interroge sur le devenir de ces signatures : je ne trouve pas de déclaration CNIL (est-elle obligatoire ?) ; peuvent-ils les revendre ? Les réutiliser à d'autres fins ?
Parmi les autres articles au sujet de cet IPJ, j'ai relevé : - celui d'Arrêt sur Images (http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=4475), avec un détail sur les personnes l'ayant fondé (4 anciens de l'ESCP), - un article de blog : http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?post/2011/03/14/Le-co%C3%BBt-du-crime-selon-%C2%AB-l-Institut-pour-la-justice-%C2%BB-%3A-une-%C3%A9tude-peu-rigoureuse peu en accord avec l'analyse de l'IPJ - tout comme Rue89 tend à montrer que la justice n'est pas plus laxiste http://www.rue89.com/2011/02/28/la-justice-est-laxiste-pour-en-finir-avec-le-populisme-penal-192470
Mais bon, étant tous des médias partiaux, je peux comprendre que les partisans de l'IPJ ne les considèrent pas. Tout comme je ne dirais pas qu'ils y lisent dans l'article présent ce qui les arrange, et interprète le reste.
(cf.www.coe.int/t/dghl/.../cepej/.../2010/2010_pays_comparables.pdf ou bien encore http://www.fd.unl.pt/docentes_docs/ma/amh_MA_11557.pdf)
Vous voulez un meilleur suivi des délinquants dangereux ? Vous voulez éviter que les criminels sortent pour vice de procédure parce que les délais de traitement de son dossier ont explosé ?
Et bien il faut dépenser plus d'argent pour le service. Car une loi répressive de plus ne changera rien au problème. Au contraire.
Et en ce qui concerne l'IPJ, ce n'est pas "la droite", c'est "l'extrême droite" cf : http://avocats.fr/space/tercero/content/pacte-2012--mais-avec-eva-joly-plutot--_A291F90B-AF63-4D36-9816-9379419C85CC)
Certes , L'Institut pour la Justice profite de l'émotion provoquée par le témoignage de Joël Censier pour faire signer une pétition d'esprit sécuritaire marqué, mais il est tout à fait possible que cette évolution soit souhaitée par une part importante de la population, qui , à tort ou à raison, trouve la justice souvent trop laxiste. Et pourquoi rejeter par principe une inquiétude largement partagée ? D'autre part ,tenter de discréditer cet organisme sur le simple fait que les personnes qui le soutiennent sont plutôt à droite, permet d'éviter le débat et rappelle la vieille antienne " qu'il vaut mieux avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron"
Mais il faut quand même dire clairement que, dans les pays occidentaux, depuis un peu plus d’une décennie, nous sommes confrontés à une nouvelle forme de violence qui nous pose un grave problème. Il s’agit d‘actes individuels extrêmement violents sur personnes vulnérables, perpétrés pour des motifs pulsionnels, et qui ne sont plus exceptionnels. Il n’y a plus de mois, en France, sans nouvelle victime d’un crime qui relève de cette violence : une joggeuse, une fillette un moment isolée, une adolescente qui s’est laissée entraîner dans la nature, etc. Ce pur rapport de force du fort sur le faible, qui court-circuite toute règle culturelle comme toute compassion humaine, doit être désigné, me semble-t-il, comme symptôme d’une barbarie contemporaine.
Ce phénomène pose dès à présent un problème de liberté publique puisque des secteurs entiers de la population perdent leur liberté de circuler un peu loin de leurs proches ou dans des endroits un peu isolés. La confiance en autrui inconnu et le droit collectif incontesté à la protection du vulnérable, autant de caractères qui font la solidité d’un tissu social, sont ici remis en cause.
Il est vain de vouloir s’accrocher à l’interprétation de la répétition de ces actes comme un mauvais hasard. C’est aussi un problème culturel : un problème qui a à voir avec les valeurs régnantes dans notre société mercatocratique (mise en forme par le pouvoir marchand) – individualisme et priorité au plaisir –, comme avec son mode de fonctionnement – insuffisante présence des adultes (remplacés par des écrans) pour accompagner le processus éducatif des enfants. J’avais écrit sur ce problème, il y a une dizaine d’années, un article – À propos d'une nouvelle forme de violence – que l’on peut consulter pour une analyse plus précise. Quoique chaque cas de cette violence barbare puisse être considéré comme l’expression d’une psychopathologie, c’est quand même un problème social alarmant que le passage du désir à l’acte atroce puisse se faire si fréquemment. Je remarque que ce problème social est soigneusement écarté par les discours publics.
Pourtant le peuple est mécontent, et c’est légitime. Il vit une insécurité sournoise, et il sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Face à ce mécontentement, on lui désigne, comme objet à sa vindicte, l’institution de Justice, comme on l’a fait dans les plus hautes sphères du pouvoir d’État, et comme le fait aujourd’hui un certain « Institut pour la Justice ».
Cette attitude – s’en prendre globalement à l’institution de Justice – n’a pas de sens et est extrêmement dangereuse. Il est en effet absurde de dire, comme le fait cet « Institut pour la Justice » que les magistrats protègent les délinquants. Pourquoi ? En vérité, ces fonctionnaires font un travail fort difficile, avec des moyens insuffisants, trop vite parce que l’institution est embouteillée, avec un cadre juridique complexe et peu cohérent (on empile les lois), et en devant répondre à des injonctions sociales contradictoires (protéger les gens, ne pas incarcérer trop vite, penser la réinsertion, etc.) Et ils prennent malgré tout le plus souvent les bonnes décisions, celles qui sauvegardent le mieux l’ordre social. En effet, il est extrêmement dangereux de dénigrer en tant que telle l’institution de Justice parce qu’elle est l’institution la plus fondamentale, la plus vitale, d’une société. Tout le reste, tous les autres aspects de notre vie en commun, repose sur la confiance collective dans la Justice. Car c’est grâce au crédit qu’on accorde à la Justice que la société ne s’embrase pas du fait des actes individuels violents qui peuvent survenir. La Justice, en effet, peut alors remplir efficacement sa fonction qui est de clore définitivement, par sa décision, le litige social, en se substituant au cycle sans fin de la vengeance – la vengeance, parce qu’elle est mue par l’émotion, n’est jamais la réponse appropriée au dommage subi ; du coup, elle reconduit le sentiment d'injustice sur la partie adverse et alimente le recours à une vengeance réciproque, et ainsi de suite... C’est pour cela qu’on accompagne les audiences de justice de tous ces apparats, et de toute cette solennité… et que l’on punit la remise en cause de la chose jugée.
Il faut interpréter la dureté des attaques que subit aujourd’hui la Justice comme le désir de faire prévaloir, par certains groupes de citoyens, la logique de la vengeance contre celle de la Justice ; l’appel à l’émotion suscite le désir de vengeance, alors que la Justice fait appel à la raison pour examiner les faits, situer les responsabilités et leur appliquer la loi. Non la Justice ne doit pas venger les victimes, elle doit réparer l’accroc fait par le crime dans le tissu social ! Et c’est là l’essentiel ! Il faut toujours respecter la Justice, et la défendre contre ceux qui l’attaquent globalement – surtout si l’on a des hautes responsabilités politiques. Pour autant, respecter la Justice ce n’est pas renoncer à toute critique des décisions des magistrats. Respecter la Justice, c’est ne les critiquer que dans le cadre de la loi (procédures de recours) – ce qui est bien renforcer la Justice, puisque celle-ci doit imposer la loi.
Notre besoin de justice face à ces actes barbares doit nous amener à soutenir la Justice comme institution. Pour cela, il faut d’abord lui donner les moyens nécessaires pour être à la hauteur de ses taches, mais aussi faire les bonnes lois tout en rendant le Code Pénal lisible. Ensuite, il faut discuter entre nous tous sur les valeurs en fonction desquelles on veut vivre ensemble pour qu’elles ne laissent pas de possibilités à la barbarie. Par exemple : cet idéal, purement individualiste, d’une vie de plaisirs et de bien-être, promu par le système marchand et les médias qui le servent, est-il vraiment humain ?
Avant toute chose, je voudrais faire quelques remarques liminaires :
1°) Voici à peu près 1 an que je ne lis plus régulièrement le blog de Maître Eolas, que je salue au passage, car la coloration politique de ses analyses, devenant de plus en plus évidente au fil du temps me semble aujourd’hui trop marquée et, partant, disqualifiante. Cela n’enlève rien à ses qualités de pénaliste ;
2°) La coloration politique de l’IPJ m’indiffère dès l’instant où il se place sur le terrain du droit et de la justice qui, par définition, est non-politique ;
3°) Je ne connais pas Monsieur Censier et je pense qu’il n’appartient à personne de juger de la manière dont sa douleur peut s’exprimer ;
4°) La colère de ce père a été déclenchée par la remise en liberté de la personne inculpée du meurtre de son fils, c’est donc sur ce sujet que je m’exprimerai.
Ceci étant dit, la lecture des huit mille mots du billet de Maître Eolas, le visionnage de cette vidéo et l’écoute de quelques débats me conduisent à penser que, n’en déplaise aux polémistes, cette querelle est essentiellement une querelle stérile et une guerre de chapelle.
En premier lieu, que l’opération de l’IPJ soit manipulatrice est une simple évidence. Il suffit de lire son fameux pacte et de le rapprocher des propos de la vidéo. Aucune de ces propositions ne s’appliquerait au cas qui scandalise Monsieur Censier. Il s’agit simplement d’accoler un témoignage douloureux et un message politique en espérant que le premier voile le second d’une aura de légitimité totalement usurpée. Pire encore, la capture d’écran de l’article démontre un simple mensonge : l’action publique se poursuit bien, le meurtrier présumé va bien être jugé. Il est donc mensonger d’affirmer que toute poursuite est abandonnée. En clair, cet institut fait du Benetton sentimental.
En deuxième lieu, Maître Eolas instrumentalise à son tour ce message dévoyé pour faire passer le sien sur les propositions qu’il juge sévèrement. Il rappelle que la remise en liberté est due à une erreur de la Chambre d’Accusation qui a simplement dépassée le délai de trois mois pour se prononcer. Puis il explique que la Cour a essayé de réparer et s’est fait, en toute normalité, censurer. Je le regrette le premier mais il s’agit effectivement d’une erreur de la justice qui a mal fonctionné, relâchant un homme sans pouvoir juger de sa dangerosité puisque seule la forme intervient dans la discussion et la justice l’a simplement nié. Je ne cautionne pas plus les tentatives de minimisation que les récupérations. Réduire le préjudice au simple fait qu’un présumé innocent est libre est malhonnête car tant que le procès n’a pas eu lieu, Maître Eolas ne peut que le supposer. J’espère qu’il a raison. Pire encore il ironise sue la « barbarie » en manipulant à son tour. Orateur de talent, il se cache derrière la définition légale mais plus encore derrière le fait que Monsieur Censier en appelle au rapport des légistes ce qui n’est qu’un mensonge de plus de l’IPJ. Cette pirouette lui donne forcément raison mais, je regrette de devoir le dire, le meurtre d’un homme de cinq coups de couteau n’est pas un acte anodin et, dans la bouche de Monsieur Censier, le terme est compréhensible. Renvoyons l’IPJ et Eolas dos à dos, sur ce point, les deux sont manipulateurs.
En troisième lieu, les élus UMP s’indignant feraient bien de balayer devant leur porte. La détention provisoire est régie par l’article 137 du code de procédure pénale. Ce texte a été réformé en 2009 par l’actuel gouvernement exigeant que les magistrats n’utilisent la détention qu’à titre « exceptionnel ». La mesure de détention est l’ultime recours après toute autre forme de contrôle. Je leur rappelle également que la loi pénale est d’interprétation stricte et les encourage à vérifier cette notion. Je suggère donc au législateur actuel de s’en prendre à ses propres réformes avant de stigmatiser les magistrats qui ne font qu’appliquer ce qu’elle leur a ordonné.
Enfin, Madame Brafman, il est dommage que votre article ne se contente pas de relater une polémique sur internet, ce qui aurait pu passer pour du journalisme, mais attise la polémique en agitant maladroitement l’ADN politique de l’IPJ. Vous ne me ferez, hélas, pas croire un seul instant que c’est involontaire. J’ai donc le regret de constater que vous « surfez » sur un succès d’audience du net en espérant que vos lignes en tireront quelque avantage.
Bref, l’IPJ et Maître Eolas utilisent, chacun à sa façon, le témoignage de Monsieur Censier afin de porter ou dénoncer des propositions de réformes de la justice. Des élus et des journaux en font leur beurre. Parce que les problèmes m’intéressent bien moins que les solutions, j’aimerais bien plus que, face à un mauvais fonctionnement de la justice, on s’interroge réellement sur la manière d’éviter que cela ne se reproduise.
Très cordialement.