Culture

MOBILISATION

Temps de lecture : 2 min

Normal, en ce jour de 1er-Mai, qu'il soit mot de la semaine

Antimilitaristes dans l'âme mais héritiers d'un peuple de guerriers, les Français ont, de longtemps, militarisé leur vocabulaire. Les connotations polémologiques du concept de lutte des classes n'ont pas peu contribué à son succès durant des décennies dans l'Hexagone. Quand la langue de Shakespeare utilise une «industrial action» sans relief, celle de Voltaire décrète la mobilisation.

Parodions une vulgate qui remonte au Congrès de Tours, sinon à la Charte d'Amiens: l'appel des syndicats à la mobilisation amplifiera la contre-attaque du salariat aux assauts du gouvernement sur le pouvoir d'achat et à l'offensive du patronat contre les actifs et les retraités (la classe ouvrière, les universitaires, les précaires et les chômeurs, les masses, les fondeurs en lutte de la C3LG à Blouzy-les-Berlingaux, etc. - rayer les mentions inutiles). Ajoutons-y une imitation de «La Légende des Siècles» de Victor Hugo:

Cent fois ils parcoururent République - Nation,
Ouvriers, techniciens, qualifiés sans emploi,
Fraternels et unis en mobilisation,
Pour dénoncer d'airain la maléfique loi.

La mobilisation représente plus et mieux que la grève. Elle n'est pas non plus, comme l'on disait, la guerre. Elle s'impose, au contraire, en succédané de guerre sociale, ou — on ne mégotera pas sur le jargon — en catharsis de substitution. Ce que dénonce l'extrême gauche (pardon: le pôle de radicalité) tandis qu'ailleurs, on s'en félicite avec des nuances.

Relevons une variante de l'exception française. Nos anciens, au prix de la vie, avaient appris que la mobilisation dure plusieurs années, quatre en 14-18, près de six en 39-45, si elle est annoncée par des affiches frappées de deux drapeaux tricolores. Nous avons changé tout cela, expliquerait un médecin de Molière. On se contente de l'organisation, via les médias, un mois sur deux — il ne faut lasser ni grévistes ni opinion, d'une mobilisation d'une journée, dite «carrée», sur des thèmes qui fédèrent: contre le chômage, pour l'emploi et les salaires. Tout le monde abomine le péché, en effet, et réclame la vie éternelle, sauf les pervers polymorphes.

Quel triomphe, par parenthèse, si on mobilisait pour l'éternité à taux plein garantie dès 60 ans! Les foules descendraient à moins dans la rue! On imagine la banderole «L'Eden pour tous tout de suite». On croit entendre le mot d'ordre «Pa, Pa, Paradis!» rythmer le pas sur le modèle des «Che, Che Guevara!» et «Ho, Ho, Hô Chi Minh!» de naguère.

La mobilisation se prépare selon une recette élaborée par les générations de militants:

1) Attendez un effondrement de la cote du président et du gouvernement.

2) Attisez un mécontentement diffus additionné de beaucoup d'angoisse.

3) Faites campagne, quelles que soient les statistiques, sur la baisse des revenus et la hausse du coût de la vie.

4) Proclamez que l'ampleur de cette mobilisation-là dépassera la précédente.

5) Dramatisez les enjeux et taisez les questions de représentativité.

6) Vous ne pourrez vous passer des bataillons des fonctionnaires et du secteur public, mais assurez-vous que le privé sera présent et bien visible.

7) N'amenez, par car, que des retraités de bonne mine pour promener le Troisième Âge et former le gros des troupes. Des manifestants cacochymes feraient crier à la supercherie.

8) Votre service d'ordre préviendra les incidents, sauf à la queue des défilés réservée, d'accord avec les autorités, aux débordements des inorganisés (casseurs, incontrôlés, voyous, anars, jeunes des quartiers, etc. - rayer les mentions inutiles).

9) Entendez-vous avec qui de droit sur le nombre des participants, dans une proportion de un à trois: 800 000 selon la police, près de deux millions et demi selon les syndicats.

10) Glissez aux observateurs qu'il y a eu deux vainqueurs, les syndicats et le Pouvoir, mais un vaincu, le Medef.

C'est facile, pas cher, et vous réussirez votre mobilisation.

crédit : flickr; mobilisation étudiante, mars 2006

Marc Ménonville

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