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Nucléaire: le coût du démantèlement, au doigt mouillé

Manifestation d'anti-nucléaire le 15 septembre 2011, sur le parvis de la cathédr

Manifestation d'anti-nucléaire le 15 septembre 2011, sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg. REUTERS/Vincent Kessler

Il y a autant de chiffrages que d'experts, ou presque. Tout dépend de la méthodologie, et du sens donné à l’arrêt du nucléaire, point de discussion entre Europe Ecologie Les Verts, le PS, et le gouvernement.

Bien malin qui pourrait aujourd’hui comprendre le débat sur le coût du démantèlement du parc nucléaire français. Entre les 70 milliards d’euros avancés par les écologistes et les 750 milliards estimés par la Commission Energie (installée en septembre par le gouvernement et à laquelle les ONG ont refusé de participer), il y a de quoi se perdre. Et plusieurs fois. 

Pour ne rien simplifier, l’Institut Montaigne a chiffré vendredi à 220 milliards d’euros le coût de l’arrêt des 58 réacteurs français à horizon 2030, mais à 124 milliards la réduction de 75% à 50% de la part du nucléaire d’ici à 2025, selon l’accord conclu entre le PS et EELV. En revanche fin 2003, la Cour des comptes situait le coût du démantèlement entre 20 et 40 milliards d’euros.

Mais en 2008, pour l’élaboration de la loi NOME (Nouvelle organisation du marché de l’électricité), le montant retenu avait été de 16,9 milliards d’euros. Et l’on pourrait multiplier les exemples sans jamais trouver deux évaluations concordantes.

Pourquoi? Parce que tout dépend du scénario retenu, des équipements concernés, des éléments pris en compte dans le chiffrage. Et de la méthodologie appliquée, qui dépend souvent des conclusions auxquelles chaque évaluation souhaite aboutir.

15% du coût de l’investissement initial

Au départ, selon les experts, les coûts de démantèlement sont fonction de la puissance du réacteur, mais aussi de la rapidité avec laquelle les opérations sont engagées après l’arrêt de l’exploitation. Tout dépend aussi de l’âge du réacteur et donc de la quantité de déchets qu’il produit. Plus ce volume est important, plus le coût du recyclage des déchets est élevé.

D’après l’Agence pour l’Energie nucléaire, la déconstruction des bâtiments représenterait le tiers de la facture globale, l’évacuation et le traitement des déchets également, alors que l’ingénierie, la sécurité et le réaménagement du site interviendraient pour 10% chacun. 

Globalement, le coût du démantèlement reviendrait à 15% de l’investissement de départ, soit de l’ordre de 300 millions d’euros pour une centrale de 2 milliards d’euros. Mais là encore, lorsqu’on voit les dérapages possibles au moment de la construction, comme pour l’EPR de Flamanville où l’investissement initial estimé à 3,3 milliards d’euros est aujourd’hui réévalué à 6 milliards, les proportions ne peuvent être qu’approximatives.

Mais les éléments qui doivent être pris en considération ne s’arrêtent pas là. Les experts prennent également en compte le coût des provisions qui doivent être réalisées par les acteurs du secteur (en France, EDF, le CEA et Areva) pour financer la «mise au gazon» des sites.

Chiffrer le coût de la substitution

Par ailleurs, le démantèlement proprement dit ne génère pas d’énergie de substitution. Il convient donc de chiffrer les investissements nécessaires à la production d’une énergie équivalente par d’autres modes, ou à l’augmentation des économies d’énergie. On n’est plus dans le démantèlement proprement dit, mais cette réflexion s’inscrit bien dans le coût de l’arrêt du nucléaire.

Tout dépend, dans ces conditions, des hypothèses. Par exemple, la France a prévu de se doter de quelque 600 éoliennes offshore à l’horizon 2015. Pour un investissement de l’ordre de 10 milliards d’euros, le parc de ces machines fournira en énergie l’équivalent de deux EPR. Beaucoup trop cher, rétorquent les pro-nucléaires. Combien ont coûté les centrales, répliquent les écologistes?

De toute façon, on aurait tort de vouloir appliquer une règle de trois pour établir le nombre d’éoliennes à construire pour remplacer 58 réacteurs. D’abord, la maintenance du parc nucléaire a un coût lorsque les réacteurs sont exploités; s’ils sont arrêtés, c’est une économie à intégrer dans les bilans financiers.

Ensuite, l’éolien ne règlera pas tout, loin s’en faut. L’Allemagne, qui extrait de la houille, revient au charbon. En France, des centrales à gaz devraient prendre le relai, ce qui implique d’autres investissements pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. A quelle hauteur? Tout dépend des besoins que les experts anticipent. Et donc de leurs projections qui peuvent refléter des projets politiques.

Financer les économies d’énergie

Leurs hypothèses dépendent des économies d’énergie à réaliser. Dans le résidentiel et le tertiaire, elles sont énormes. Ce secteur représente 44% de la consommation finale d’énergie mais 68% de l’électricité selon l’Insee. Et l’objectif du Grenelle de l’environnement consiste à diviser par cinq en quarante ans la consommation moyenne d’énergie par an et par mètre carré (de 240 kWh par m2 à 50 kWh en 2050, explique l’Ademe).

Mais les investissements à consentir sont à la hauteur des gains: de 700 à 1.400 milliards d’euros d’ici à 2050, a évalué EDF, à la charge des particuliers et des entreprises qui, pour se lancer, auront besoin d’incitations fiscales ou de prêts bonifiés… Comment prendre en compte ces investissements pour évaluer le coût de la mutation énergétique? Et le coût des incitations? C’est justement sur ce genre de poste que les estimations peuvent beaucoup diverger. De 1 à 10, voire plus.

Enfin, deux questions subsistent: quels seront les besoins de la France en énergie à cet horizon, et comment seront-ils pourvus? Au cours des 25 dernières années, la consommation française d’électricité a doublé. On peut supposer que la tendance va s’infléchir notamment grâce à l’accent mis sur les économies d’énergie, les énergies renouvelables auront une place de plus en plus importante.

Mais il sera bien plus difficile pour le politique d’anticiper la demande et de savoir y répondre, que de conclure un accord électoral qui dépendra toujours, ensuite, d’un rapport de forces.

Gilles Bridier

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