Monde

Iran: la guerre secrète marque des points contre le programme nucléaire

Jacques Benillouche, mis à jour le 19.11.2011 à 9 h 16

La destruction, après un sabotage, d'un missile ballistique iranien le 12 novembre sur une base des gardiens de la révolution pourrait convaincre les dirigeants israéliens qu'ils peuvent empêcher Téhéran de se doter d'une arme nucléaire sans se lancer dans une guerre incertaine et risquée.

danger radioactif  Mr.Teavia Flickr CC License by

danger radioactif Mr.Teavia Flickr CC License by

On commence à en savoir plus sur les origines des mystèrieuses explosions qui se sont produites le 12 novembre à 46 kms de Téhéran. Selon les autorités iraniennes, il s'agit d'accidents mais la thèse d'un sabotage semble incontestable. Le succès des actions subversives semble aujourd'hui convaincre les dirigeants israéliens qu’ils détiennent une alternative à une offensive aérienne massive contre les usines  iraniennes pour empêcher la République islamique de se doter de l'arme nucléaire. En Israël, après avoir soufflé le chaud sur l'imminence d'une attaque, les dirigeants laissent maintenant entendre qu'ils ont d'autres moyens d'agir tout en maintenant le doute et la pression sur Téhéran et en contraignant les forces armées iraniennes à une mobilisation permanente. Les Israéliens metten en avant l'efficacité de groupes iraniens dissidents aidés, armés et financés à la fois par la CIA et par Jérusalem. Après le virus Stuxnet et l’assassinat ciblé de savants, des actions mystérieuses et sanglantes frappent l’Iran au cœur de ses usines nucléaires et de ses bases de missiles.

Sous-traitants iraniens

Les explosions, qui ont eu lieu le 12 novembre dans les villes de Melard et de Bidganeh, ont détruit des entrepôts des Gardiens de la Révolution où sont stockés les matériels de lutte anti-émeutes: armement militaire, balles en caoutchouc, munitions et de gaz lacrymogènes. Ces mêmes bases servent à différents essais de missiles. Les autorités iraniennes ont confirmé les explosions et ont procédé à l’enterrement public des 32 victimes dénombrées. Certaines informations font état de morts étrangers parmi les coopérants militaires internationaux participants au programme nucléaire. 

Le sabotage, qui ne fait aucun doute, est attribué au groupe dissident Oghab-E-Iran (l’aigle de l’Iran), fondé par Mehdi Rohani, ancien général des forces aériennes du Shah, exilé à l’étranger avec plusieurs de ses officiers. Ces explosions accréditent les rumeurs qu’Israël a pu combiner cette action avec la collaboration du groupe d’exilés MEK, Moudjaheedin-e-Khalq, qui avait montré son efficacité en révélant le lieu des sites de plusieurs grandes installations nucléaires iraniennes. Il est notoire que le MEK travaille en collaboration avec la CIA et le Mossad pour s’introduire dans les installations iraniennes et pour cibler des scientifiques iraniens contribuant à enrichir l'uranium à des fins militaires.

Parmi les victimes figure le général de brigade Hassan Moghaddam, chef du développement des missiles pour le Corps des Gardiens de la Révolution Iranienne (CGRI) et fondateur du département chargé des tirs de missiles. Saeed Qasemi, porte-parole des Gardiens de la Révolution, a confirmé la mort du général: Une grande partie de nos progrès dans le domaine des missiles et de l'artillerie a été possible grâce aux efforts déployés jour et nuit par le martyre Moghaddam».

 Le général responsable du programme de missiles

Un ancien porte-parole du groupe des MEK, Alireza Jafarzadeh, a affirmé que «les explosions résultaient de l’explosion de missiles des pasdarans provoquée par une tentative ratée pour adapter une ogive nucléaire sur le Shahab-3». Le général Ramazan Sharif porte-parole des Gardes, donne une autre version: «Mes collègues de la Garde transportaient des munitions à l'un des dépôts sur le site quand une explosion s'est produite à la suite d'un accident». Il dénie tout lien avec le programme nucléaire iranien: «Cette explosion n'est liée à aucun des essais nucléaires».

Selon des sources proches des services de renseignements israéliens, l’accident s'est produit à l’occasion de l’explosion d’un missile balistique Sejil-2 sur la base Alghadir appartenant au CGRI qui n’a pas été causée par le missile lui-même, mais par un ordre télécommandé au système informatique de contrôle du missile. Le général Moghaddam avait réuni une brochette d’experts nucléaires pour les informer du nouveau type d’ogive, placée sur le Sejil-2, capable de porter une charge nucléaire. Il n’avait aucune intention de lancer un test en réel mais la réunion devait se borner à la communication d’informations sur l’avancée du projet. Le général devait procéder à une simulation à l’aide d’un ordinateur fixé au missile. Il semble que des instructions non planifiées du logiciel informatique aient déclenché l’explosion du missile. On s’explique donc les raisons des deux détonations qui ont été entendues à proximité de Téhéran, dans le complexe militaire d’Alghadir. L’ogive a d’abord explosé en premier lieu pour enflammer ensuite le combustible solide.

Virus ou agent infiltré

Toutes les hypothèses restent ouvertes car aucun témoin n’a survécu. Le fantôme de Stuxnet pourrait encore rôder et il serait responsable de la commande informatique transmise au programme de simulation du tir de missile. Le virus serait épaulé par un nouveau venu, Duqu, qui serait de la même famille et qui permet de prendre le contrôle des ordinateurs à distance. Mais une autre hypothèse privilégiée par les enquêteurs iraniens, qui serait hautement plus critique pour le régime, consisterait à incriminer un ou plusieurs agents de la CIA ou du Mossad, infiltrés parmi les techniciens pour programmer l’ordre d’explosion.

La persistance des effets du virus Stuxnet dans le projet Shahad-3 et Sejil-2 tendrait à prouver que l’infection a été plus profonde que prévue et que le projet nucléaire iranien risque de prendre plus de retard dans sa planification. L’assurance dont fait preuve le chef des forces armées iraniennes, le général Hassan Firouz Abadi, parait donc hors de propos quand il explique que l'explosion avait «seulement retardé de deux semaines la fabrication d'un produit expérimental par les Gardiens de la Révolution qui pourrait être un poing fort face à l'arrogance des États-Unis et du régime d'occupation d’Israël.»

L’analyse des causes de l’explosion et la recherche du virus Stuxnet dans les systèmes contrôlant les missiles risquent de prendre un certain temps durant lequel les israéliens peaufineront d’autres mesures d’atteinte au programme nucléaire iranien. Ils ont des équipes de jeunes experts en manipulation des systèmes informatiques, qui travaillent dans le cadre d’une structure dépendant directement du premier ministre israélien. Par ailleurs, les commandos d’opposants font preuve de plus en plus d’audace et d'un courage qui étonnent les israéliens eux-mêmes.

Si les hypothèses se confirment, il n’y aurait plus d’urgence à frapper les usines nucléaires iraniennes et de prendre le risque de représailles sur les villes israéliennes avec des fusées à charge conventionnelles de 750 kg d’explosifs pouvant faire sauter tout un quartier. Cela pourrait expliquer l’opposition des militaires et des services de renseignements israéliens contre toute frappe contre l’Iran malgré l’avis contraire du gouvernement. Ils semblent avoir l’assurance de pouvoir désorganiser le programme nucléaire et ont cherché à le prouver avec l’élimination du général le plus expert dans le maniement des missiles.  

Jacques Benillouche

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Journaliste
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