Révolutions arabes: les Frères Musulmans remportent la mise
Après avoir avancés masqués, les Islamistes prennent le pouvoir dans les pays arabes qui ont chassé dans l'allégresse leurs dictateurs, Tunisie, Egypte et Libye. Même la Syrie pourrait basculer. Une perspective inquiétante.
- La prière vendredi 4 février sur la place Tahrir au Caire Suhaib Salem / Reuters -
Les révolutions arabes sont toutes différentes mais ont au moins un point commun dans les différents pays où elles ont eu lieu. Les Frères musulmans et autres islamistes, malgré des structures souvent bien organisées, n’ont pas pris part à l’avènement des nouveaux régimes. Ils ont d’abord assisté en spectateurs aux évènements et ensuite, se sont insérés dans le processus de démocratisation en donnant l’impression qu’ils ne s’intéressaient pas au pouvoir et que leur objectif était uniquement social.
Ils se sont inspirés de la technique utilisée avec succès en 1979 par l’ayatollah iranien Khomeiny qui ne cessait de marteler, quand il était en France lors de la chute du Shah, que son vœu le plus cher était de reprendre ses cours pour ses élèves de Qom et que le pouvoir était le dernier de ses soucis. On sait ce qu’il est advenu de son engagement. La gauche marxiste iranienne était descendue dans la rue à Téhéran et a permis aux mollahs de récupérer la révolution à leur profit. Depuis la République Islamique tient le pouvoir à Téhéran d'une main de fer.
La stratégie du profil bas
Les Frères musulmans n’ont pas directement participé aux émeutes de Tunisie, d’Égypte ou de Libye et ne les ont même pas suscitées. Ils sont restés en embuscade pour ne pas affoler les populations laïques comme l’a d’ailleurs constaté un de leurs hérauts, Tariq Ramadan: «Pour nous, occidentaux, ce sont des laïcs qui sont descendus dans les rues tunisiennes et égyptiennes, alors que ces populations sont majoritairement musulmanes.» Il s’agissait pour eux d'attendre le moment opportun, d'une situation dont ils ont tout à gagner, pour prendre le pouvoir: «Ce sont des soulèvements populaires c’est une évidence, qui ont été accompagnés de techniques de mobilisations non-violentes, et dont le but était de renverser les régimes, mais pas nécessairement de changer le système». Le mot est lancé, l’objectif est de transformer les régimes trop compromis avec l’occident.
Les Frères ont compris qu’ils devaient utiliser une dialectique appropriée pour ne pas brusquer ceux qui ne voulaient pas rompre et même aspiraient sans pour autant vraiment le dire à un mode de vie occidental, la référence condamnée par les islamistes: «les jeunes blogueurs d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient ont été instrumentalisés par les occidentaux.» Alors ils ont utilisé des sous-traitants qui les ont progressivement amenés aux portes du pouvoir tandis qu’ils avançaient masqués. L’exemple tunisien a été le plus réussi puisque le parti Ennahda a récolté 41% des sièges à l’assemblée constituante alors que les militants islamistes ont peu été vus dans les cortèges de la révolution où les femmes non voilées ont mené le combat en première ligne.
Pour l’instant, l’échec est provisoire en Égypte car l’armée est toujours présente et contrôle le pouvoir mais les élections risquent de modifier le cours des choses puisque les Frères musulmans y comptent plus de 2 millions d’encartés. En revanche, en Libye les islamistes ont exploité très vite l’intervention de la France et de l’Otan pour s’arroger le pouvoir et font mine à présent de refuser les éloges aux nouveaux venus: «En ce qui concerne la Libye, j’ai tout de suite dit que le CNT était composé de gens dont la majorité ne me paraissent pas dignes de confiance et qui, derrière des déclarations sur la charia, sont dans des tractations économiques avec l’Occident liées au pétrole.» Cette posture permet de masquer les intentions réelles d’un nouveau pouvoir qui ne veut pas agréger contre lui les critiques occidentales.
Crédibilité
Les islamistes veulent se donner de la crédibilité tout en étouffant les inquiétudes occidentales. Parce que l’AKP est considéré comme fréquentable et respectable, ils répètent à longueur d’interviews que leur modèle reste la Turquie qui a su allier démocratie et islamisme, sans rappeler que les turcs y ont été contraints par la Constitution d’Atatürk qu’ils ont tendance à grignoter progressivement.
Dans cet esprit, fidèles à leur stratégie de non implication directe qu’ils ont expérimentée en Tunisie et en Libye, les Frères musulmans estiment à présent qu’ils peuvent prendre le pouvoir en Syrie par Turquie interposée. Ils veulent que le pays tombe dans leur escarcelle. Ils prônent ouvertement une intervention turque pour supplanter le régime de Bachar el-Assad. Leur leader en exil, Mohammad Riad Shakfa, est clair dans ses propos: «Le peuple syrien acceptera une intervention en Syrie venant de Turquie, plutôt que de l’occident, s’il s’agit de protéger les civils. Nous pouvons avoir besoin de demander davantage de la Turquie car c’est un voisin».
Ils craignent un conflit généré par les occidentaux qui risquerait de freiner leur prise de pouvoir en Syrie. Le premier ministre turc, Tayyip Erdogan, a bien reçu le message et est fortement intéressé à mettre un pied en Syrie pour s’introduire au Proche-Orient dans sa volonté de devenir le leader du monde arabe: «Il semble que la Syrie ne soit pas suivie par la communauté mondiale avec l’attention et la sensibilité qu’elle mérite parce qu’elle n’est pas suffisamment riche en ressources énergétiques».
En écho, le chef radical chiite irakien, Moqtada Sadr, cherche à contrer toute forme d’opposition à l’influence iranienne dans la région. Il a affirmé sa solidarité avec la cause des révolutionnaires syriens mais a salué l’opposition du président Assad aux États-Unis et à Israël. Il a ouvertement appelé à son maintien au pouvoir.
La montée irrésistible des islamistes
La montée fulgurante du courant islamiste, avec pour corollaire son accès au pouvoir grâce aux révoltes populaires, n’est pas jugé à sa juste mesure par les pays occidentaux. Le souhait des tunisiens et du CNT libyen d’instaurer un État islamiste, et à présent les intentions affichées par le Conseil de transition syrien, passent presque inaperçus. En usant du qualificatif d’islamistes modérés voulant s’inspirer du modèle turc, les occidentaux semblent volontairement ignorer le danger islamiste qui menace à court terme le processus démocratique dans les pays libérés de la dictature.
Certains intellectuels arabes expliquent cette situation par le soutien affirmé des États-Unis aux salafistes d’Arabie saoudite. Entre les islamistes chiites iraniens et les wahabites saoudiens, Washington a plus encore que dans le passé pris le parti des Saoudiens. Cela signifie que la montée des islamistes se poursuivra, qu'elle sera irrésistible et que le terme de révolutions arabes aura été le slogan d'une saison.
Jacques Benillouche
Mis à jour le 21/11/2011 à 6h58














































Cher monsieur Benillouche,
Vous écrivez : "La montée fulgurante du courant islamiste... n'est pas jugée à sa juste valeur par les pays occidentaux."
Pour ne vous parler que de ce qui concerne la France, croyez-vous vraiment que nous ayons le loisir de nous occuper du "courant islamiste", alors que les fondamentalistes catholiques, de plus en plus agressifs, s'attaquent maintenant à coups d'oeufs pourris à nos théâtres qui présentent des oeuvres insultantes pour leur Christ ?
Très cordialement.
Entre les oeufs pourris et les attentats à la bombe ou l'assassinat d'artiste je pense que bien heureusement aucunes ressemblances n'est possible.
Chère Marianne,
La dernière fois qu'on a vu une Bonne Soeur intégriste égorger dans la rue un réalisateur de cinéma au motif que ce dernier avait mis en doute la virginité de Marie, c'est il y a très longtemps... car on n'en a même plus le souvenir.
Très cordialement.
Chère Marianne,
Vous avez raison. Nous avons les extrémistes que nous méritons avec une exception cependant ; les extrémistes catholiques et israéliens ne manient pas la kalachnikov. Ils ont cependant une certaine capacité de nuisance limitée aux règles de pureté et au «bourrage de crâne religieux et ultra-nationaliste».
Neuf élèves officiers de l’armée israélienne ont quitté un spectacle organisé par l’armée au cours duquel des femmes soldats devaient interpréter diverses chansons et ont refusé d’y retourner malgré les ordres de leurs chefs. Quatre d’entre eux ont été renvoyés de l’école militaire après avoir refusé de s’excuser pour l’incident.
Le général israélien, Avi Zamir, s'inquiète de la montée de l'extrémisme religieux au sein de l'armée, selon des extraits d'un rapport publié par le quotidien Haaretz. Il dénonce la tendance de l'armée à céder aux exigences des rabbins ultra-orthodoxes qui s'opposent à la mixité, estimant que ces concessions entraînent une «coercition insupportable pour le personnel féminin».
"Les extrémistes….israéliens ne manient pas la kalachnikov. Ils ont cependant une certaine capacité de nuisance limitée"
Cette remarque me parait un peu blasée.
Yitzhak Rabin, ce brave homme, n’était-il assassiné par un extrémiste israélien ?
Et les actions ces jours-ci de certains colons qui ont nécessité (c’est dire !) l’intervention du Tsahal ne pourraient pas être qualifiées de « nuisance limitée »
Le comportement des chancelleries est en effet ahurissant alors que, pour une fois, les média n'occultent pas tous les faits contraires à leurs partis pris.
Il est vrai qu'Obama a donné le ton en considérant les Frères égyptiens comme de quasi laïcs. Juppé, toutes proportions gardées, tient le même discours. Ouvrir une représentation consulaire française à Gaza donne aux terroristes du Hamas la légitimité dont ils ont tant besoin pour conforter les idiots utiles dans l'idée que leur combat est juste.
Tant est si bien qu'on ne sait plus s'il faut applaudir la duplicité des tenants de la realpolitik ou se navrer d'une stupidité qui refuse de considérer le réel.
Encore une fois, la seule analyse que nous sommes capables de faire concernant les pays arabes est celle de l'islamisme ! Ce même fléau de l'islamisme qui pendant des décennies a légitimé les pouvoirs des dictatures de Ben Ali, de Moubarak, de Khadaffi, de Bachar Al Assad...
Sur l'analyse du jeu des Américains qui soutiennent les Saoudiens et tous les islamistes à travers le monde arabe pour contrer l'influence des Iraniens chiites...je vous rejoins ! Mais vous oubliez un élément, celui du peuple !
En Tunisie comme en Egypte, les citoyens ont prévenu, ils n'accepterons aucune dictature, qu'elle soit religieuse, militaire ou séculière ! Les élus devront à chaque fin de mandat remettre leur pouvoir en jeu lors d'élections libres et démocratiques !
Le plus bel exemple est ce qui se passe en ce moment en Egypte ! Tout le monde aurait cru que les Egyptiens s'endormiraient après la révolution, tel n'est pas le cas. Vous n'évoquez nullement le jeu de l'armée (Conseil militaire) qui tente de préserver les intérêts de l'ancien régime aujourd'hui et qui a proposé une part du gâteau aux Frères musulmans (d'où leur appel à ne pas continuer les manifestations). Les Egyptiens sont en train de terminer la révolution pour que le pouvoir leur revienne réellement et ne soit instrumentalisé ni par les militaires, ni par les islamistes.
Quant à la Tunisie, ne comparez pas Ennahda avec des Talibans afghans ! On verra ce qu'ils proposeront/ Ils devront de toute façon remettre leur pouvoir en jeu d'ici 1 an. Le temps pour les démocrates laïcs de se rassembler et de mettre fin au morcellement qui a joué contre eux ! Les islamistes n'ont pas la majorité absolu en Tunisie mais seul 40 % !
Alors s'il vous plaît, n'attisons pas encore les vieilles peur de l'islamisme pour servir d'autres intérêts !
Vous citez à la fin de votre article la position de certains intellectuels arabes...ce qui confirme mes craintes : agiter la peur de l'islamisme pour défendre les dictatures en place. Exactement la position défendue par Belkhadem, porte-parole du pouvoir algérien, à la fin de la conférence de ces intellectuels que vous citez. Attention aux journaux que vous citez !
@ Tartenpion
J'ai pris tant de fois fait et cause en faveur de l'Eglise catholique ET de notre loi sur la laïcité sur Slate, que je suis vraiment étonnée qu'un esprit tel que je me figurais être le vôtre, ait pu prendre mon commentaire au pied de la lettre.
Et pour ne prendre qu'un seul exemple, lorsque monsieur Tincq avait demandé : "Faut-il avoir peur de la victoire des islamistes...", je posais la question du pourquoi du vote massif en faveur du parti extrémiste Ennahda des "musulmans modérés" vivant et parfois nés en France, tandis que vous bottiez en touche "encore un peu tôt pour se prononcer sur les conséquences des révolutions arabes".
Ma question m'avait d'ailleurs valu une réponse très intéressante de monsieur Benillouche que je vous conseille d'aller lire, car je me demande si votre comparaison des révolutions arabes avec la Révolution française a toute sa pertinence.
Très cordialement.
Chère Marianne,
J'avoue ne pas avoir perçu l'ironie de votre propos tant la qualité des métaphores du débat culturel et artistique m'avait troublé et rendu songeur : faire pipi sur le portrait du Christ ou bien caca sur le turban de Mahomet...
Je cite une phrase de Malraux (j'en ignore le contexte) :
"Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas. Formule ridicule. En revanche, je pense réellement que l’humanité du siècle prochain devra trouver quelque part un type exemplaire de l’homme.»
Si cet exemple sera les frères musulmans, les fous de Dieu de Jérusalem, les extrémistes nord-américains ou les intégristes français, pauvre XXIe siècle qui verra la disparition de l'humanité dans le sang et le feu.
Peut-être est-ce souhaitable pour que dans quelques millions d'années de nouveaux êtres intelligents apparaissent mais n'inventent pas à nouveau un dieu comme prétexte pour à nouveau s'entretuer ...