L’Europe a un problème: l’Allemagne
Tout le monde l’a dit et écrit, mais ce n’est pas une raison de ne pas le redire: la crise de la dette souveraine ne se terminera que le jour où la BCE jouera son rôle de prêteur en dernier ressort. Mais, pour cela, il faudra vaincre l’opposition de l’Allemagne.
- Angela Merkel, le 6 octobre 2011. REUTERS/Tobias Schwarz -
Sur les marchés, tout le monde en est convaincu: les choses rentreront dans l’ordre si la BCE intervient vigoureusement en achetant des titres italiens, espagnols, etc. En théorie, elle peut le faire pour des montants illimités. Il n’y a même pas besoin qu’elle le fasse dans des proportions gigantesques: il suffit qu’elle commence à acheter des titres en faisant savoir qu’elle les gardera jusqu’à leur échéance, afin de prouver qu’elle a confiance et qu’elle est là pour jouer enfin le rôle du prêteur en dernier ressort, quand tous les autres préteurs se défaussent.
Son statut le lui permet: il lui interdit de souscrire à l’émission des emprunts d’Etat, mais rien ne l’empêche d’en acheter sur le marché secondaire (sur le marché automobile, on dirait qu’elle n’a pas le droit d’acheter du neuf, mais qu’elle peut acheter de l’occasion). Si tous ceux qui détiennent des titres d’emprunts d’Etats européens avaient ainsi la certitude qu’ils trouveront toujours un acquéreur quand ils voudront vendre, ils seraient sans doute moins tentés de le faire tout de suite et à tout prix.
Aller plus loin et plus franchement
D’ailleurs, ce ne serait pas une nouveauté absolue pour la Banque centrale: quand Jean-Claude Trichet était encore président de la BCE, elle l’avait fait dans le cadre d’un programme dit SMP (Securities Market Program) lancé en mai 2010, puis mis en veilleuse et repris en août dernier, avec un certain succès: cela a permis de contenir un certain temps la hausse des taux à long terme italiens et espagnols.
Mais cette initiative a provoqué la démission du président de la Bundesbank, Axel Weber, puis celle du chef économiste Jürgen Stark.
Enfin, comme ces achats entraînent une création de monnaie, la BCE a toujours pris soin de retirer la semaine suivante un montant équivalent de liquidité (dans le langage des économistes de marché, on dit qu’elle stérilise ses opérations), à la différence de ce que fait, par exemple, la Réserve fédérale des Etats-Unis, dans ses opérations dites d’assouplissement quantitatif (quantitative easing).
En somme, il s’agirait aujourd’hui d’aller plus loin et plus franchement, en affirmant que ces achats ne seraient pas stérilisés et pourraient, s’il le fallait, atteindre des montants illimité (montrer ses muscles évite souvent d’avoir à s’en servir). Mais l’opposition allemande à ces pratiques n’est pas levée et il n’est pas sûr que le nouveau président de la BCE, Mario Draghi, puisse imposer cette forme d’action, à supposer qu’il soit lui-même disposé à le faire.
Il faut comprendre nos voisins allemands, qui gardent dans leur inconscient le souvenir de la folle inflation des années 1920. Il faut aussi admettre que le cas européen est très particulier. La Réserve fédérale achète des titres de l’Etat fédéral, la BCE ne peut acheter des titres européens qui n’existent pas; elle achète donc des titres grecs, espagnols ou italiens, ce qui peut être considéré comme une aide à des Etats qui n’ont pas eu un comportement aussi vertueux que d’autres, notamment l’Allemagne…
La maison brûle
Bref, on peut comprendre les réticences de nos amis d’outre-Rhin, mais ce n’est pas pour cela qu’on doit renoncer à les convaincre du bien-fondé d’une intervention de la BCE. La maison brûle, le feu gagne la France et continue à se propager: on voit maintenant que les taux à long terme commencent à se tendre dans d’autres pays de la zone euro notés AAA, comme les Pays-Bas, l’Autriche et la Finlande. Ces pays sont pourtant très vertueux et ne se privent pas de le faire savoir, à l’instar de la Finlande qui avait en 2010 un déficit public limité à 2,5% de son PIB (7,1% pour la France) et une dette publique de 48,3% de son PIB (82,3% en France).
A ce train, on peut imaginer que même l’Allemagne pourrait un jour se trouver mise en cause. Comme le remarque perfidement Jean-Claude Juncker, le président luxembourgeois de l’Eurogroupe, «en Allemagne, on fait souvent comme si le pays n’avait aucun problème, comme si l’Allemagne était exempte de dettes alors que tous les autres auraient des dettes». Or, ajoute-t-il, sa dette est «inquiétante», «plus élevée que celle de l’Espagne», ce qui était parfaitement vrai fin 2010, à 83,2% du PIB (plus que la France!) contre 61% et le sera encore en 2011 et dans les prochaines années.
A tous ceux qui ont la mémoire courte, on peut d’ailleurs rappeler qu’il y a moins de dix ans, avec sa croissance faible, ses quatre millions et plus de chômeurs, des faillites retentissantes, un marché automobile en chute libre, etc., l’Allemagne était considérée comme «l’homme malade de l’Europe». Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a toujours été plutôt plus vertueuse que ses voisins, mais elle n’a pas toujours été très brillante.
Politique non coopérative
Ajoutons que sa bonne santé actuelle s’est faite en partie au détriment de ses voisins: en reportant beaucoup de charges des entreprises vers les ménages, elle a permis à son industrie de gagner des parts de marché en Europe alors que la faible consommation de ses citoyens limitait les perspectives d’exportation vers l’Allemagne.
Cette politique dite «non coopérative» fait d’ailleurs des émules: quand, en France, on réfléchit à une TVA «sociale» qui viendrait remplacer des cotisations et permettrait d’abaisser les prix de vente à l’exportation, on se met sur la même longueur d’onde et on prépare ainsi une dévaluation déguisée (puisque l’euro ne permet pas les «vraies» dévaluations).
Quant à la rigueur de la BCE, elle mérite d’être saluée, mais il faut bien voir qu’elle n’a pas que des avantages. En deux ans et demi, depuis le début de la crise, l’encours de son bilan (la base monétaire) n’a progressé que de 15% alors qu’il a été multiplié par 2,5 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.
Mais, comme le soulignent les économistes de Groupama AM dans un remarquable ouvrage (La crise de la dette souveraine en zone euro), cette politique qui convenait globalement à la zone euro, ne répondait pas du tout aux besoins spécifiques de pays comme l’Irlande ou l’Espagne.
Résultat: ces pays ont été acculés à «adopter des politiques budgétaires insoutenables»; ils ont ainsi «compensé l’absence de politique monétaire quantitative par une relance bien plus forte». Les dérèglements budgétaires ne sont pas seulement le fruit du vice et du laxisme…
Merkel dit des âneries
Pour l’instant, Angela Merkel s’en tient à une attitude rigide. Le 17 novembre encore, elle a fait cette déclaration stupéfiante:
«Les politiciens qui pensent que la BCE peut résoudre la crise de l’euro se trompent.»
C’est une énorme ânerie! Les dirigeants européens qui réclament l’intervention de la BCE ne comptent pas sur elle pour résoudre la crise, ils lui demandent de calmer le marché, de ramener les taux à long terme à un niveau soutenable et de permettre ainsi la mise en place de politiques de réduction progressive des déficits et de la dette.
Tout le monde ou presque est d’accord pour admettre que tous les Etats (et pas seulement en Europe) doivent arrêter la course folle à la dette engagée depuis plusieurs décennies (avec la complicité des marchés financiers qui paniquent aujourd’hui); la tâche de la BCE consiste simplement, si l’on peut dire, à créer un environnement moins hostile dans lequel il sera possible de travailler.
L’Allemagne, dans le souci égoïste de ménager ses contribuables, a eu la sagesse de pousser à la réduction de 50% de la dette grecque détenue par les banques; sans cet allègement du fardeau, la Grèce n’avait aucune chance de s’en sortir. Les mêmes considérations égoïstes devraient l’inciter à adopter une attitude plus réaliste vis-à-vis du rôle de la BCE. Mais elle ne doit pas trop tarder. Chaque jour de crise affaiblit un peu plus l’Europe… et l’Allemagne.
Gérard Horny
Mis à jour le 22/11/2011 à 12h52


















































Ça me fait toujours bien rire (jaune) de s'accrocher à la dévaluation comme ça : ça ressemble à de la Foi.
Quand les gens paieront tout ce qui est importé au moins 20% plus cher (au moins, parce que jouer la concurrence internationale avec la seule dévaluation, ça va donner), la dévaluation va leur paraitre vachement douloureuse (et en elle-même, elle ne porte aucune réforme structurelle).
La dévaluation, c'est l'outil de ceux qui n'ont pas de courage et ne savent que faire des additions et des soustractions, pas réformer.
Excellente question. A mon tour : Quelle croissance économique est encore possible ?
Ce qui est bien, c'est que vous y répondez : "Notre croissance économique est asymptotique à zéro".
Oubliez les rêves de croissance, elle ne peut plus dépasser 1 à 2% par an (sauf à assister à une nouvelle révolution industrielle hypothétique). Ça se voit très bien sur les tendances depuis les 30 glorieuses et ce pour TOUS les pays riches. Faire de vraies réformes, c'est structurer le système économique du pays pour que la population dans son ensemble tire un bénéfice de cette croissance molle qui est la réalité observée, pas tenter les diable pour des chimères. Actuellement, les plus favorisés aspirent l'ensemble des bénéfices de la croissance et plus encore (appauvrissement des plus pauvres alors que la richesse du pays croit, même faiblement...).
"Ce qui nous attend ce sont des plans d'austérité [...]."
Ne rêvez pas, même en changeant de monnaie et en dévaluant, nous devrons subir des plans d'austérité. Après 30 ans de budgets déséquilibrés, l'addition devra être payée d'une façon ou d'une autre.
"La valeur relative du franc resterait inchangée par rapport aux monnaies des pays de la zone euro."
Par quel miracle ? Si on en arrivait à la débâcle de l'Euro, ce sera chacun pour soit. Votre affirmation est un vœu pieux...
"C'est en tous cas ce qu'affirme Gérard Lafay qui, s'il admet qu'il faudra supporter un appauvrissement non négligeable, ajoute, qu'il ne porterait que sur une année, et que pour les années suivantes, il serait compensé par le retour de la croissance économique."
Ahah, on dirait la prédiction d'un miracle !
Excusez-moi d'être peut-être un peu sec, mais je suis persuadé que retourner au Franc et aux autres monnaies locales pour les autres pays représente nettement plus d'inconvénients à long terme que de bénéfices.
Depuis des années sur slate.fr elle appelle de ses vœux l’éclatement de l’Euro et de l’UE en faveur d’une France gaulliste style 1958.
C’est son droit même si l’idée qu’on n’est pas responsable d’une situation qu’on appelle de ses vœux est discutable.
En attendant elle ne répond toujours pas à ma question : ‘Comment la France serait-elle plus grande en s’isolant avec une monnaie plus faible ?’
Il doit avoir des livres sur le sujet.
Nous avons besoin d'augmenter la masse monétaire au même rythme que la croissance. Une population qui augmente en nombre et qui augmente sa productivité, a besoin de plus d'argent en circulation.
Il y a deux façon d'augmenter cette masse monétaire, soit c'est l'état qui crée de l'argent et l'utilise dans son budget "au profit de tous", soit ce sont les banques qui créent cet argent et le mettent en circulation en le prêtant et en récoltant des intérêts.
Depuis 1973, l'état Français a renoncer à créer de la monnaie et a laisse ce monopole aux banques. Résultat, pour augmenter la masse monétaire il a fallu que l'état emprunte. Si l'état rembourse, réduction de la masse monétaire, déflation (baisse des prix, baisse des revenus principalement sous forme de chomage). Bref une économie mal régulée, qui "pompe" (vocabulaire d'automaticien, cf http://scientificsentence.net/Regulation/ZN.html)
Donc non, la création monétaire est nécessaire et elle doit aussi venir des états pour éviter des crises à répétition et elle n'est pas source d'inflation si les états l'utilisent de façon normale.
Il n'y rien de pire que "esay money". Sinos la solution à tous nos problèmes serait avoir chacun une imprimerie dans son garage.
Quant à l'argument de la croissance de population, je vous rappelle que les populations de l'Europe stagne ou diminue - surtout en Allemagne.
Et bien évidemment il ne s'agit pas d'augmenter cette masse sans limite ou en faisant n'importe quoi. Il s'agit de redonner ce pouvoir à nos représentants élus démocratiquement plutôt qu'à une oligarchie.
Doit-on comprendre donc que vous préconisez une réduction équivalente des masses monétaires en Europe ?
Pour revenir sur le sujet (enfin pas trop loin) : Je ne crois pas que la construction européenne était viciée dès le départ. Elle était certes très imparfaite. Ce qui la fait échouer jusqu'à présent, c'est que nos politiciens nationaux sont très (très) heureux de son fonctionnement actuel : coupable idéale en politique intérieure, elle permet de faire passer des politiques sans être directement exposé à la sanction des électeurs, tout en gardant le maximum de liberté de mouvement. Bref, c'est improductif au possible, mais c'est comme ça que nos politiciens le veulent. Ça bloque l'évolution de l'UE, et c'est ce blocage, bien plus que les défauts initiaux, qui pourrit l'UE.
Franchement, on ne peut pas attendre de politiciens foncièrement défavorables à une union efficace (car démocratiquement autonome face à leurs vétos) qui briderait leurs libertés (et libéralités) qu'ils améliorent les choses. Sauf à être au pied du mur. Là, tous les espoirs sont permis : ceux des europhobes, des nostalgiques "du bon vieux temps", des europhiles, et de ceux qui pensent simplement que si les Européens veulent avoir leur mot à dire sur l'orientation du monde à venir, ils ne pourront que le faire unis...
Non pas parce qu’il s’agissait d’une ‘intrusion’. Si le débat étais privé il fallait utiliser un autre support. Mais parce que j’ai parlé de ‘préjugés’ quand j’aurais dû parler de ‘convictions’. Voilà.
Ceci dit, je n’accepte pas les arguments de Marianne qui, comme elle avoue, sont ceux du début de la 5 e république plutôt que du début du 3 e millénaire. On n’avance pas en pédalant vers l’arrière.
Je n’accepte pas non plus, comme elle prétend, qu’on n’est pas responsable d’une débâcle (celle qu’elle prétend nous attend) quand on a œuvré par ses écrits pendant des années pour qu’il arrive. Même à notre modeste niveau. Sinon pourquoi prendre le soin d’exprimer ses idées ?
Quand au vieil argument que la France pourrait s’en sortir en toute indépendance comme la Suisse….Un grand pays exportateur de biens ne peux être comparé à un petit pays importateur de fric ! Si l’on veut comparer un pays important dans l’Euro avec un qui ne l’est pas, comparons la France avec la GB….. Je pense que les Français, comme les Grecs, une fois confrontés par un réel projet de retrait de l’Euro, sauront comment réagir.
A la suite !
(Pour information, et comme mon pseudonyme ne le dit pas : je suis un homme. Je regrette qu'on ne puisse contacter directement les commentateurs sur slate, ça m'aurait au moins évité de raconter ma vie ainsi ^^ )