Monde

L’Europe a un problème: l’Allemagne

Gérard Horny, mis à jour le 22.11.2011 à 12 h 52

Tout le monde l’a dit et écrit, mais ce n’est pas une raison de ne pas le redire: la crise de la dette souveraine ne se terminera que le jour où la BCE jouera son rôle de prêteur en dernier ressort. Mais, pour cela, il faudra vaincre l’opposition de l’Allemagne.

Angela Merkel, le 6 octobre 2011. REUTERS/Tobias Schwarz

Angela Merkel, le 6 octobre 2011. REUTERS/Tobias Schwarz

Sur les marchés, tout le monde en est convaincu: les choses rentreront dans l’ordre si la BCE intervient vigoureusement en achetant des titres italiens, espagnols, etc.  En théorie, elle peut le faire pour des montants illimités. Il n’y a même pas besoin qu’elle le fasse dans des proportions gigantesques: il suffit qu’elle commence à acheter des titres en faisant savoir qu’elle les gardera jusqu’à leur échéance, afin de prouver qu’elle a confiance et qu’elle est là pour jouer enfin le rôle du prêteur en dernier ressort, quand tous les autres préteurs  se défaussent.

Son statut le lui permet: il lui interdit de souscrire à l’émission des emprunts d’Etat, mais rien ne l’empêche d’en acheter sur le marché secondaire (sur le marché automobile, on dirait qu’elle n’a pas le droit d’acheter du neuf, mais qu’elle peut acheter de l’occasion).  Si tous ceux qui détiennent des titres d’emprunts d’Etats européens avaient ainsi la certitude qu’ils trouveront toujours un acquéreur quand ils voudront vendre, ils seraient sans doute moins tentés de le faire  tout de suite et à tout prix.

Aller plus loin et plus franchement

D’ailleurs, ce ne serait pas une nouveauté absolue pour la Banque centrale: quand Jean-Claude Trichet était encore président de la BCE, elle l’avait fait dans le cadre d’un programme dit SMP (Securities Market Program) lancé en mai 2010, puis mis en veilleuse et repris en août dernier, avec un certain succès: cela a permis de contenir un certain temps la hausse des taux à long terme italiens et espagnols. 

Mais cette initiative a provoqué la démission du président de la Bundesbank, Axel Weber, puis celle du chef économiste Jürgen Stark.

Enfin, comme ces achats entraînent une création de monnaie, la BCE a toujours pris soin de retirer la semaine suivante un montant équivalent de liquidité  (dans le langage des économistes de marché, on dit qu’elle stérilise ses opérations), à la différence de ce que fait, par exemple, la Réserve fédérale des Etats-Unis, dans ses opérations dites d’assouplissement quantitatif (quantitative easing).

En somme, il s’agirait aujourd’hui d’aller plus loin et plus franchement,  en affirmant que ces achats ne seraient pas stérilisés et pourraient, s’il le fallait, atteindre des montants illimité (montrer ses muscles évite souvent d’avoir à s’en servir). Mais l’opposition allemande à ces pratiques n’est pas levée et il n’est pas sûr que le nouveau président de la BCE, Mario Draghi, puisse imposer cette forme d’action, à supposer qu’il soit lui-même disposé à le faire.

Il faut comprendre nos voisins allemands, qui gardent dans leur inconscient le souvenir de la folle inflation des années 1920. Il faut aussi admettre que le cas européen est très particulier. La Réserve fédérale achète des titres de l’Etat fédéral, la BCE ne peut acheter des titres européens qui n’existent pas; elle achète donc des titres grecs, espagnols ou italiens, ce qui peut être considéré comme une aide à des Etats qui n’ont pas eu un comportement aussi vertueux que d’autres, notamment l’Allemagne…

La maison brûle

Bref, on peut comprendre les réticences de nos amis d’outre-Rhin, mais ce n’est pas pour cela qu’on doit renoncer à les convaincre du bien-fondé d’une intervention de la BCE. La maison brûle, le feu gagne la France et continue à se propager: on voit maintenant que les taux à long terme commencent à se tendre dans d’autres pays de la zone euro notés AAA, comme les Pays-Bas, l’Autriche et la Finlande. Ces pays sont pourtant très vertueux et ne se privent pas de le faire savoir, à l’instar de la Finlande qui avait en 2010 un déficit public limité à 2,5% de son PIB  (7,1% pour la France) et une dette publique de 48,3% de son PIB (82,3% en France).

A ce train, on peut imaginer que même l’Allemagne pourrait un jour se trouver mise en cause. Comme le remarque perfidement Jean-Claude Juncker, le président luxembourgeois de l’Eurogroupe, «en Allemagneon fait souvent comme si le pays n’avait aucun problème, comme si l’Allemagne était exempte de dettes alors que tous les autres auraient des dettes». Or, ajoute-t-il, sa dette est «inquiétante», «plus élevée que celle de l’Espagne», ce qui était parfaitement vrai fin 2010, à 83,2% du PIB (plus que la France!) contre 61% et le sera encore en 2011 et dans  les prochaines années.

A tous ceux qui ont la mémoire courte, on peut d’ailleurs rappeler qu’il y a moins de dix ans, avec sa croissance faible, ses quatre millions et plus de chômeurs, des faillites retentissantes, un marché automobile en chute libre, etc., l’Allemagne était considérée comme «l’homme malade de l’Europe». Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a toujours été plutôt plus vertueuse que ses voisins, mais elle n’a pas toujours été très brillante. 

Politique non coopérative

Ajoutons que sa bonne santé actuelle s’est faite en partie au détriment de ses voisins: en reportant beaucoup de charges des entreprises vers les ménages, elle a permis à son industrie de gagner des parts de marché en Europe alors que la faible consommation de ses citoyens limitait les perspectives d’exportation vers l’Allemagne.

Cette politique dite «non coopérative» fait d’ailleurs des émules: quand, en France, on réfléchit à une TVA «sociale» qui viendrait remplacer des cotisations et permettrait  d’abaisser les prix de vente à l’exportation, on se met sur la même longueur d’onde et on prépare ainsi une dévaluation déguisée (puisque l’euro ne permet pas les «vraies» dévaluations).

Quant à la rigueur de la BCE, elle mérite d’être saluée, mais il faut bien voir qu’elle n’a pas que des avantages. En deux ans et demi, depuis le début de la crise, l’encours de son bilan (la base monétaire) n’a progressé que de 15% alors qu’il a été multiplié par 2,5 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

Mais, comme le soulignent les économistes de Groupama AM dans un remarquable ouvrage (La crise de la dette souveraine en zone euro), cette politique qui convenait globalement à la zone euro, ne répondait pas du tout aux besoins spécifiques de pays comme l’Irlande ou l’Espagne. 

Résultat: ces pays ont été acculés à «adopter des politiques budgétaires insoutenables»; ils ont ainsi «compensé l’absence de politique monétaire quantitative par une relance bien plus forte». Les dérèglements budgétaires ne sont pas seulement le fruit du vice et du laxisme…

Merkel dit des âneries

Pour l’instant, Angela Merkel s’en tient à une attitude rigide. Le 17 novembre encore, elle a fait cette déclaration stupéfiante:

«Les politiciens qui pensent que la BCE peut résoudre la crise de l’euro se trompent

C’est une énorme ânerie! Les dirigeants européens qui réclament l’intervention de la BCE ne comptent pas sur elle pour résoudre la crise, ils lui demandent de calmer le marché, de ramener les taux à long terme à un niveau soutenable et  de permettre ainsi  la mise en place de politiques de réduction progressive des déficits et de la dette.  

Tout le monde ou presque est d’accord pour admettre que tous les Etats (et pas seulement en Europe) doivent arrêter la course folle à la dette engagée depuis plusieurs décennies (avec la complicité des marchés financiers qui paniquent aujourd’hui); la tâche de la BCE consiste simplement, si l’on peut dire, à créer un environnement moins hostile dans lequel il sera possible de travailler.

L’Allemagne, dans le souci égoïste de ménager ses contribuables, a eu la sagesse de pousser à la réduction de 50% de la dette grecque détenue par les banques; sans cet allègement du fardeau, la Grèce n’avait aucune chance de s’en sortir. Les mêmes considérations égoïstes devraient l’inciter à adopter une attitude plus réaliste vis-à-vis du rôle de la BCE. Mais elle ne doit pas trop tarder. Chaque jour de crise affaiblit un peu plus l’Europe… et l’Allemagne.

Gérard Horny

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Journaliste
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