Europe fédérale: où sont les Français?

Angela Merkel, le 15 novembre 2011 à Leipzig. REUTERS/Tobias Schwarz

Angela Merkel, le 15 novembre 2011 à Leipzig. REUTERS/Tobias Schwarz

Angela Merkel fait un vibrant discours sur l'union politique. Et la France répond... par un silence assourdissant.

Mais où sont passés les Français militants de l'Europe? Les Monnet, les Schuman, les Giscard, les Mitterrand, les Delors? On entend les eurosceptiques, les Chevènement, les Le Pen. Les infatigables euro-bâtisseurs de naguère semblent, eux, avoir disparu. En tout cas ils, se taisent.

Remarquez le silence, opposé en France, aux propositions d'«union politique» faites par Angela Merkel, lundi 14 novembre, à Leipzig, devant le congrès de son parti chrétien-démocrate.

«Le devoir de notre génération est de compléter l'Union économique et monétaire et de construire une union politique en Europe, étape par étape [...] Cela ne signifie pas moins d'Europe, cela signifie plus d'Europe.»

Qui, en France, a bondi sur ces propos fédéralistes pour les applaudir, les commenter, les compléter, pour accompagner l'Allemagne, pour la dépasser sur la voie fédérale? Qui? Personne. Ni à droite. Ni à gauche. On a dit l'Allemagne de moins en moins européenne. Le contraire est vrai. C'est la France qui freine! L'esprit national l'habite.

Assiste-t-on à une répétition des tragiques erreurs françaises d'étouffer par le silence les projets fédéralistes germaniques? Comme en 1994, avec l'ambitieux document de deux proches de Helmut Kohl, Karl Lamers et Wolfgang Schäuble (l'actuel ministre des Finances), de renforcer le «coeur» de l'Union? Ou bien en 2000, quand Joschka Fischer et Gerhard Schröder évoquent une réforme radicale de l'Union qui renforcerait le rôle du Parlement, ferait de la Commission un véritable gouvernement, tandis que le Conseil des ministres serait relégué au rôle d'un Sénat européen? A l'époque, ni Jacques Chirac, ni Lionel Jospin (ni le ministre des Affaires européennes, Pierre Moscovici), pareillement embarrassés, n'ont cru bon de répondre.

Un président élu

Depuis le début de la crise de 2008, l'Allemagne était à la traîne. Sur le sauvetage des banques, sur l'aide à la Grèce, sur les attributions du Fonds de stabilité et, bien entendu, sur le rôle de la Banque centrale. La chancelière est une personne entrée dans l'Union par la grâce de la réunification allemande, en 1990. Elle n'avait pas vécu la longue construction depuis 1957, son patriotisme européen est neuf, encore hésitant. Pourtant, le fait est là: à Leipzig, elle a remis son parti dans sa tradition pro-européenne. L'Allemagne est euro-fédéraliste.

Pour Angela Merkel, la première étape de l'union politique est de renforcer la discipline budgétaire et la régulation financière. Bruxelles aurait une possibilité d'interdire des déficits excessifs en prenant la main sur la politique des pays qui dépassent les limites de Maastricht, lesquelles seraient serrées à double noeud dans une règle d'or constitutionnelle. Pour renforcer encore cette automaticité de la sanction, il devrait être possible de porter plainte devant la Cour de justice de l'Union européenne contre un gouvernement indiscipliné.

Deuxième étape: l'élection au suffrage universel européen du président de la Commission. Ce serait une révolution, juridiquement complexe mais radicale, puisque celui-ci aurait une légitimité «supérieure» à celle d'un numéro un élu au niveau national.

Que dit la France?

Changer le statut de la Banque centrale européenne pour qu'elle achète à vau-l'eau des emprunts grecs, portugais, italiens et bientôt français. La demande est légitime, mais elle heurte tant la conviction germanique qu'elle ne pourra être acceptée que dans un donnant-donnant, que si la France cède sur l'automaticité des sanctions.

En outre, souligne Laurence Boone, chef économiste Europe de Bank of America Merrill Lynch, «la centralisation budgétaire est la bonne solution pour mettre fin aux dérapages. La politique monétaire inorthodoxe s'y ajoute. Mais ce ne peut être que temporaire, pour restaurer le bon fonctionnement des marchés, pas pour monétiser la dette». Entre discipline à l'allemande et solidarité à la française, un accord pourrait se dessiner.

Le temps presse, la crise s'aggrave. Pour arrêter la spirale infernale dans laquelle s'enfonce l'eurozone, il faut aller très vite et beaucoup plus loin dans l'intégration fédérale. C'est à la France d'imaginer ce qu'un «gouvernement économique» veut dire pour éviter la récession en 2012 et, à moyen terme, pour consolider la compétitivité de chaque Etat membre.

Quelle politique fédérale pour l'énergie? Pour la compétitivité? Pour la mobilité? Pour la défense? En France, on aimerait entendre de la gauche des propositions plutôt que de sempiternelles critiques faciles. On aimerait que le PS travaille avec son homologue SPD. On aimerait que l'UMP réponde à la CDU. La France a été, dès la fin de la guerre, une force vers l'avant. C'est le moment pour elle, comme l'y invite Angela Merkel, de retrouver le sens de l'histoire.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos