Sports

Tout juste bonnes à cirer le banc

Yannick Cochennec, mis à jour le 25.11.2011 à 17 h 44

Aucune équipe française de haut niveau n'est entraînée par une femme. Pas même les équipes féminines. Pourquoi une telle anomalie?

Fed cup 2005, Amélie Mauresmo et Mary Pierce, devant le staff très masculin de l

Fed cup 2005, Amélie Mauresmo et Mary Pierce, devant le staff très masculin de l'équipe de France. REUTERS/Philippe Wojazer

L’idée est séduisante, médiatique et populaire, mais il est vraisemblable qu’elle restera ce qu’elle est: un joli rêve. Lorsque, hypothèse probable, Guy Forget quittera son poste de capitaine de coupe Davis à la fin de la saison 2012, Amélie Mauresmo ne prendra pas sa place sur la chaise. Cette grande première féminine, en France et dans le monde, n’aura pas lieu dans une compétition plus que centenaire.

D’ici là, les médias auront beau faire des gorges chaudes sur le sujet, l’ancienne n°1 mondiale, qui s’est déclarée «intéressée», a peu de chances, en effet, d’hériter de ce poste et d’ailleurs Guy Forget, pourtant l’un de ses proches, a enterré le projet sous cette jolie formule un brin machiste. «Amélie est une fille sensible et qui doit apporter beaucoup au tennis féminin. Il y a pour le poste des garçons avec des personnalités diverses et affirmées et je pense qu’un garçon conviendrait mieux.»

Ah! ces filles sensibles et ces garçons affirmés…

Et pourquoi au juste voudriez-vous qu’une femme soit à la tête d’une équipe d’hommes quand, en France, elles ne sont même pas à la tête d’équipes de femmes? L’équipe de France de Fed Cup, la coupe Davis au féminin, est ainsi guidée par Nicolas Escudé qui a pris la suite de Guy Forget qui lui-même avait succédé à Yannick Noah. L’équipe de France féminine de football, récente demi-finaliste de la coupe du monde? Dirigée par un homme, Bruno Bini. L’équipe de France de hand? Cornaquée par Olivier Krumbholtz. L’équipe de France de basket? Aux mains de Pierre Vincent. L’équipe de France de volley? Philippe Blain est à la manœuvre.

Une seule exception, russe

Pas de jalouses. Dans les sports individuels, les femmes entraîneurs sont aussi invisibles que dans les disciplines collectives. Elles n’arpentent pas le bord des bassins où l’imposant Philippe Lucas assure de manière caricaturale le mâle dominant dans sa corporation lorsqu’il s’adresse sans ménagement à ses nageuses dans son style si particulier.

Sur les stades d’athlétisme, les coaches au féminin brillent également par leur présence discrète au plus haut niveau et n’existent pas aux yeux des téléspectateurs que nous sommes. En tennis, pourtant sport féminin n°1 dans le monde, c’est également morne plaine.

Toutes les meilleures mondiales sont sous la coupe de messieurs sur un circuit professionnel où les papas, souvent, tiennent leurs filles en laisse à l’image de la n°1 mondiale, Caroline Wozniacki, conseillée techniquement par son géniteur qui ne la lâche pas d’une semelle pour lui rappeler qui commande.

Et n’imaginez pas trouver une femme qui entraînerait un homme sur le circuit ATP —la bonne blague— même s’il y a eu au moins une exception dans le passé avec la Russe Tatiana Naoumko, coach d’Andreï Chesnokov, demi-finaliste à Roland-Garros en 1989.

Dans ce registre des genres, le patinage artistique reste en définitive — mais est-ce un sport — une sorte d’exception avec la présence d’entraîneurs femmes, souvent russes, qui ont accompagné des hommes vers la gloire comme Tatiana Tarasova.

Qui se souvient d'Elizabeth Loisel?

La Russie est d’ailleurs un étonnant îlot de résistance dans cet univers masculin du sport. «En Russie, les hommes préfèrent boire plutôt que de s’embêter à entraîner des jeunes sportifs», m’avait souri un jour Rausa Islanova, la mère de Marat Safin à l’origine de la carrière et de la progression de son fils devenu champion de tennis.

Si vous deviez citer un nom d’un entraîneur féminin connu, il est probable que vous sècheriez. Peut-être auriez-vous le très vague souvenir de cette femme qui avait dirigé l’équipe de France de football à une époque où le foot féminin n’avait strictement aucun écho médiatique. Elle s’appelait Elisabeth Loisel, est restée dix ans dans ses fonctions, mais sans pouvoir révolutionner le machisme ambiant.

Aux Etats-Unis, en revanche, où la loi Title IX a contraint dès 1972 l’intégration des femmes dans le monde sportif, un nom sortirait aussitôt de la bouche des interrogés éventuels, mais ce serait bien le seul : celui de Pat Summitt, légende de l’autre côté de l’Atlantique pour avoir conduit les basketteuses de l’Université de Tennessee huit fois au titre suprême en NCAA, le championnat universitaire américain. L’annonce de la maladie d’Alzheimer de Pat Summitt, qui continue de diriger les joueuses célèbres pour leur maillot orange, vient d’ailleurs de semer un émoi considérable à travers le pays.

Sur les terrains comme dans la vie

Mais les lois contraignantes ne changent pas grand-chose à l’affaire. Aux Etats-Unis, comme en France en dépit de la loi sur la parité, ces postes à responsabilité restent très largement dévolus aux hommes qui se les arrachent d’autant plus que le progressif avènement du sport féminin, avec le pouvoir et les espèces sonnantes et trébuchantes qui peuvent les accompagner, a aiguisé l’appétit de ces messieurs pour qui une coupe du monde de football féminine, par exemple, revêt soudain un certain attrait.

Les chiffres fournis par le ministère des Sports sont presque désolants quand est recensée la part des femmes dans les postes de commandement dans le sport. Fin 2009, 15,5% des conseillers tech­ni­ques régio­naux (CTR), 18,3% des conseillers tech­ni­ques natio­naux (CTN), 11,1% des entraî­neurs natio­naux (ales) (EN) et 5% des direc­teurs tech­ni­ques natio­naux (DTN) seulement étaient des femmes. Le fait que trois femmes —Roselyne Bachelot, Rama Yade, Chantal Jouanno— aient récemment géré le dossier des sports à un niveau ministériel peut être vu comme une avancée sauf que c’était un pouvoir sans vrais moyens (0,2% du budget national) donc voué à l’échec.

Après tout si les femmes sont autant écartées des postes à responsabilité dans la vie courante, pourquoi ne le seraient-elles pas non plus sur les terrains de sport? Là aussi, pas facile de mener plusieurs existences à la fois. D’autant qu’entraîner des femmes ne relèverait pas de la sinécure, mais là, c’est un homme qui parle, Loïc Courteau, qui s’était confié en ces termes à L’Equipe en évoquant le début de sa collaboration avec Amélie Mauresmo:

«J’ai tout de suite compris qu’on rentrait direct dans le domaine des émotions. J’ai été étonné de constater que les filles pleuraient tout le temps. Elles pleuraient avant les matches, elles pleuraient pendant, elles pleuraient après… Parce qu’elles avaient la trouille, parce qu’elles avaient perdu, parce qu’il y avait de l’émotion, quoi ! J’ai pensé : “Ouh la la ! Où suis-je tombé?»

Rassurant commentaire en définitive puisque Courteau a réussi dans sa mission en accompagnant Mauresmo jusqu’à la première place mondiale en dépit de cet «autre monde» qu’il semble décrire. Pourquoi les femmes ne se débrouilleraient pas aussi bien avec les émotions des hommes puisque eux, évidemment, ne pleurent jamais?

Refuser les diktats

Il arrive que les femmes soient aussi responsables de leur malheur en choisissant elles-mêmes de se jeter dans les bras d’un homme entraîneur. Par exemple, par rejet personnel pour Nathalie Tauziat, l’ancienne finaliste de Wimbledon qui était candidate et très légitime, les filles de l’équipe de France de Fed Cup lui ont préféré Nicolas Escudé qui ne connaissait rien à rien au tennis féminin, en tout cas qui ne s’y intéressait pas du tout.

Si les femmes veulent le pouvoir, elles ont aussi le choix de l’imposer et de refuser certains diktats. A elles de se battre plus durement pour cela. Amélie Mauresmo fera-t-elle une campagne acharnée sans craindre les coups pour succéder à Guy Forget ? La réponse est vraisemblablement non, dans un contexte de pouvoir qui reste encore tellement intimidant, défavorable pour les femmes, et bourré de préjugés.

Yannick Cochennec

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Journaliste
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