Les grands vins français, des valeurs refuge?

Château Pétrus / f_r_e via FlickrCC License by

Château Pétrus / f_r_e via FlickrCC License by

La fin de l’année coïncide avec la profusion de ventes aux enchères de caves bien fournies. Faut-il investir dans l’achat de beaux crus?

À la mi-novembre, douze bouteilles de Pétrus 1982, millésime de rêve, sont parties à 39.500 euros plus 20% de frais, soit près de 50.000 euros, étiquettes tâchées par l’humidité, deux capsules déchirées, mais la caisse en bois d’origine. Un magnum de Mouton Rothschild 1945, millésime mythique, en très bon état, a été vendu 22.000 euros –l’estimation de l’expert d’Artcurial, Laurie Matheson, a été doublée. Ce Pauillac légendaire, à l’époque second cru, et non un premier comme son voisin Lafite Rothschild, reste l’un des chefs-d’œuvre incontesté du XXe siècle, d’une totale rareté pour sa fabuleuse jeunesse. C’est le vin le plus cher vendu par Artcurial, à l’Hôtel Dassault de Paris. Une date historique pour les amateurs et collectionneurs de vins. À noter que tous les flacons de cette vente provenaient de la cave d’exception des héritiers Nicolas (les magasins spécialisés).

À quel prix ces nobles flacons à peine mis en bouteilles ont-ils quitté les caves des trois châteaux? C’est tout le problème et la clé du profit. Pétrus 1982 a été proposé à 50 euros en 1983, Mouton 1945 à 40 euros en 1947, et l’Yquem 1967 cédé en 1970 à 20 euros, coté aujourd’hui à 1000 euros –un médecin suisse en avait acquis 10.000 bouteilles. Voilà un excellent œnophile qui a forgé une petite fortune. De même pour Pétrus 1990, très convoité, vendu à 45 euros en 1992, coté aujourd’hui 1.900 euros, une superbe marge de profit. De formidables culbutes financières: c’est l’or rouge ou blanc de la spéculation.

En règle générale, les dix plus grands vins français de Bordeaux ou de Bourgogne dont la Romanée Conti (5.000 bouteilles par vendange) ont explosé côté tarifs –cinquante fois, cent fois ou mille fois le prix de départ: le jackpot intégral. Le temps travaille pour les «money makers».

Trop, c'est trop

À l’époque, disons-le, il n’y avait pas de ruée d’œnophiles sur les vins de garde, d’enchères folles, de cotations somptuaires dans les salles des ventes. Les crus de prestige étaient alors la chasse gardée de quelques dizaines de connaisseurs sur la planète.

Aujourd’hui, les chasseurs de très grands vins exercent leur quête à Londres, à Paris, à New York, à Hong Kong, à Pékin, à Genève –ce sont souvent les mêmes collectionneurs qui enchérissent par Internet ou par téléphone pendant les vacations. Nombre d’acquéreurs de Lafite, Mouton, Margaux, Latour, Haut-Brion, Pétrus, Cheval Blanc, Yquem et Romanée Conti se connaissent et guettent les mêmes chefs-d’œuvre: Cheval Blanc 1947 à 5.000 euros, Lafite 1959 à 2.500 euros, Margaux 1961 à 2.500 euros ou Romanée Conti 1999 à 6.000 euros…

À noter que ces merveilles prisonnières du verre tournent, circulent, se baladent de vente en vente, les prix progressant selon les offres. Pétrus 1982, par exemple, Pomerol somptueux et millésime sublime, a atteint un sommet chez Artcurial parce que le vin couleur rubis, au charme ensorcelant, demeure un «must» pour tout collectionneur: il faut en avoir dans sa cave. Et les quantités diminuent avec les décennies.

L’effet Chine a propulsé les grands vins français vers des cimes stratosphériques. Les milliardaires de Pékin, de Shanghai et de Hong Kong se sont entichés de millésimes du Château Lafite Rothschild, le premier grand cru à avoir réussi une extraordinaire percée dans le milieu des collectionneurs spéculateurs et buveurs. À mille euros le Lafite 2010, il n’est resté que des Chinois pour rafler le Pauillac cher à Louis XV. Le second vin du Château, Les Carruades de Lafite, s’est positionné à 300 euros la bouteille –pour le millésime 2000 par exemple– ce qui a consterné les œnophiles européens. Trop c’est trop.

Depuis six mois, la folie chinoise, les enchères déraisonnables n’ont plus cours, d’abord à cause de l’abondance des faux Lafite et autres Romanée Conti –une bouteille vide étiquetée Lafite Rothschild se négociait en juin dernier à 450 euros. Chez les œnophiles chinois, professionnels revendeurs ou marchands de vins (20.000 sur tout le territoire), le doute s’est installé. Que valent les Lafite de nos réserves? Sont-ils authentiques?

Aujourd’hui, les marchands de Pékin, de Hong Kong, de Shanghai se font conseiller par des experts reconnus qui garantissent la vérité des flacons. Il est recommandé d’acheter au marché «source», c’est-à-dire en France où les faux sont rarissimes et détectés.

À noter que M. Aubert de Villaine, gérant de la Romanée Conti, recommande aux sommeliers de détruire les bouteilles vides. Prudence oblige.

Alors, quels vins refuge faut-il acheter?

Laurie Matheson, experte pour Artcurial, conseille, en dehors des huit à dix premier crus bordelais cités plus haut, Cos d’Estournel (Saint-Estèphe), Léoville Las Cases (Saint-Julien), Montrose (Saint-Estèphe), Pichon Lalande (Pauillac), Lynch Bages (Pauillac), Palmer (Margaux), Sociando Mallet (cru bourgeois du Médoc à 30 euros), ces crus classés sont négociables aux alentours de 80 à 100 euros pour des millésimes jeunes.

Avec ces vins classiques, il n’y a pas de spéculation abusive «à la chinoise», et l’on peut savourer ces vins sans arrière-pensée et obsession de la garde en cave. Après tout, ces bouteilles d’excellente origine sont faites pour être bues avec plaisir: sont-elles des valeurs refuge? Sûrement. Un Château Gruaud Larose 2000 s’échange à 70 euros –pas mal pour la nuit de Noël. Que vaudra-t-il en 2020?

Nicolas de Rabaudy

  • La cave d’Alain Delon, mille bouteilles dont de très beaux crus historiques (Mouton, Lafite, Cheval Blanc, Haut-Brion, Palmer, Léoville Barton, Ducru Beaucaillou, Las Cases…), sera vendue sur désignation par Maître Cornette de Saint Cyr le samedi 26 novembre au Fouquet’s Barrière, 99 avenue des Champs-Élysées, à 14 heures. Tous les vins du grand acteur porteront une étiquette «Cave d’Alain Delon» et sa signature.