Culture

Eddie Murphy est-il capable d'un retour réussi?

Michael Atlan, mis à jour le 23.11.2011 à 17 h 41

L'acteur icône des années 1980 enchaîne les bides depuis 20 ans.

En 2001, Eddie Murphy doublait l'âne de Shrek dans la version américaine. DR

En 2001, Eddie Murphy doublait l'âne de Shrek dans la version américaine. DR

Je suis né en 1978. Je suis un pur enfant des années 1980. Mes stars hollywoodiennes préférées se nommaient Tom Cruise, Arnold Schwarzenegger, Bruce Willis ou Eddie Murphy. Elles étaient les stars qu'on n'appelait pas encore bankable mais qui faisaient payer (à mes parents) une place de cinéma ou une VHS de location, peu importe le sujet, peu importe les critiques, peu importe toutes les autres raisons possibles et inimaginables qui peuvent vous donner envie de voir un film.

Elles étaient ces stars avec à la fois le droit d'avoir leur nom en tête d'affiche et d'être affichés dans ma chambre. Elles avaient ce pouvoir d'attraction là. Elles savaient tout faire: la comédie comme l'action, manier les mots comme le flingue —le tout pour un public familial. L'équation parfaite pour plaire à un gamin trop jeune pour Freddy Krueger et trop vieux pour Peter Pan. A force de rediffusion à la télé et de succès au box-office, ces stars faisaient un peu partie de la famille.

Mais je n'ai plus 8 ans et la famille, il faut bien la quitter un jour et se faire une raison: avec vingt ans dans les jambes, les grands frères, autrefois si cool, s'avèrent souvent bien moins drôles. Alors de quoi a l'air le portrait de famille aujourd'hui, vingt ans plus tard? Un ancien gouverneur de Californie avec un enfant illégitime qui revient tout doucement au cinéma d'action qui a fait sa légende. Un scientologue qui fait ce qu'il peut pour regagner sa gloire d'antan après avoir trop sauté sur les canapés. Un chauve qui continue à tourner des films d'action avec une frénésie confinant à l'addiction (ou à la peur de vieillir). Un ancien comique cachetonnant aux films pour enfants.

Oui, la famille a pris quelques coups dans la gueule. Mais un de ses membres en a pris plus que les autres.

Le sauveur du Satuday Night Live

La carrière d'Eddie Murphy est en effet aussi défigurée que le visage de Mickey Rourke. L'acteur et comédien ne séduit plus personne depuis longtemps. Mais Hollywood aime les come-back et l'a mis sur sa liste (Lindsay Lohan n'était pas disponible) – un choix des plus osé car déjà maintes fois tenté au cours des années. Eddie n'a pas le come-back facile.

Ses talents de comédiens, Eddie Murphy les exerce dès l'adolescence, passant plus de temps sur des scènes de bar et de Comedy Club que sur les bancs de l'école de son quartier de Brooklyn. Avec une énergie et un talent qui semble inné pour les imitations et la description d'un certain quotidien dans les rues de New York, il n'a besoin que d'une audition pour décrocher un poste dans la troupe de l'émission Saturday Night Live qui vient de subir le départ de ses talents fondateurs (Dan Akroyd, Bill Murray, John Belushi, Gila Radner...).

Murphy, qui n'a alors que 18 ans, tombe à pic et devient la star de l'émission pendant quatre ans, imitant les figures noires de l'époque, inventant certains des personnages les plus mémorables du show (le mac exubérant Velvet Jones ou la version irascible et arrogante de Gumby) et surtout en brisant un très grand nombre de tabous sur la culture noire à la télé américaine grâce à un humour très corrosif. Il est probable que sans Murphy pour prendre la relève à cette époque, le Saturday Night Live n'existerait plus aujourd'hui.

Star montante puis diva

Sa popularité est telle qu'on lui propose, dès l'année suivante son arrivée au SNL, un premier rôle au cinéma, celui d'un petit voyou beau-parleur devant faire équipe avec un flic. 48 heures de Walter Hill est le septième plus gros succès de l'année 82, le film installe Murphy comme une star montante de cinéma. Il ne va pas mettre longtemps à confirmer.

L'année suivante, il est le clochard nouvellement richissime de la comédie Un Fauteuil pour deux (Quatrième plus gros succès de l'année 83). Puis se présente l'inévitable Flic de Beverly Hills qui, avec ses 316 millions de dollars de recettes dans le monde, devient le plus gros succès commercial de l'année 84 devant SOS Fantômes ou Indiana Jones et le Temple Maudit.

Inutile de dire qu'en ce milieu de décennie 80, Eddie Murphy est devenu la plus grande star mondiale. Même sa première tentative de carrière musicale avec l'album How Could It Be en 1985 se solde par un succès - le single Party All The Time se classant à la deuxième place des charts américains.

Dans son stand-up Raw en 1987, Eddie raconte même qu'il a un jour reçu un appel de Bill Cosby pour se plaindre de l'influence néfaste qu'il avait sur ses enfants! Voilà le Eddie Murphy que toute une génération d'adolescents a connu dans les années 80, un Eddie Murphy insolent, effronté et bourré d'une énergie irréelle. Murphy est une star et il est fait pour ça. Aucun doute possible là-dessus.

Mais les millions de dollars et l'ego aidant, l'homme change. Dans une interview avec Collider en 2005, John Landis, qui l'a dirigé en 1983 dans Un Fauteuil pour deux puis en 1988 dans Un Prince à New York, raconte qu'en quelques années Murphy s'est transformé en diva:

«Le type sur Un Fauteuil pour deux était jeune, rempli d'énergie, curieux, drôle, frais et génial. Le type sur Un Prince à New York était le pire des mufles, désagréable, arrogant, avec un entourage de merde... un vrai connard.»

Au tournant de la décennie, Murphy commet alors l'erreur: écrire, réaliser, produire et jouer dans le projet de ses rêves, le film d'époque Harlem Nights qui le réunit avec son idole, Richard Pryor. A l'époque, le critique Hal Hinson écrivait dans le Washington Post:  

«Il y avait Freddy. Il y avait Chuckie, Jason et Howard The Duck. Voici désormais le plus effrayant de tous. Voici Harlem Nights. Voici EDDDDDDDDIE!»

Une invective très loin d'être isolée.

Après dix années de règne sans partage sur le box-office, Eddie tombe donc de son piédestal et enchaîne les bides: Monsieur le Député, Un Vampire à Brooklyn, Le Flic de San Francisco, Mister G... Même Le Flic de Beverly Hills 3, ultime tentative de revenir sur le devant de la scène en 1994, fait un flop.

Le plus gros flop de la décennie

Fait rare, le Saturday Night Live le prend même comme cible, lui, l'ancien membre de la troupe, une icône, la plus grande star que le show ait alors eu dans ses rangs. Montrant une photo de Murphy dans Un Vampire à Brooklyn, David Spade lançait alors au public: «Look, children, a falling star ... quick, make a wish.» («Regardez les enfants, une étoile filante... Vite, faites un vœu»).

Et les années 2000 ne feront rien pour améliorer les choses. Au contraire. Une déchéance qui culmine avec le flop «intersidéral» des Aventures de Pluto Nash. Budgétée à plus de 100 millions de dollars, cette comédie de science-fiction récolte à peine 7 millions de dollars au box-office mondial en 2002. Pour The Hollywood Reporter, c'est «le plus gros flop de la décennie».

Mais ces vingt années à prendre des coups ne l'ont pas empêché de continuer à tenir la vedette de productions hollywoodiennes, là où la majorité de ses collègues se seraient rabattus sur des productions indépendantes, des chèques revus à la baisse ou des séries télé. Car s'il a perdu depuis longtemps le public adulte et adolescent de ses débuts, Eddie s'est trouvé une niche, celle des enfants, qui lui réussit (de temps en temps) très bien.

Son hystérie et ses blagues sur les pets font des merveilles auprès des petits, à qui il doit tous ses succès des années 1990 à aujourd'hui, à commencer par Le Professeur Foldingue en 1996 puis par Dr Dolittle, deux ans plus tard, et évidemment Shrek et ses suites. D'ailleurs, outre les Razzie Awards qui décernent ses prix au pire du cinéma, c'est au Kid's Choice Awards que Murphy a été le plus récompensé dans sa carrière.

Eddie prout prout

Le problème, c'est qu'il faut avoir plus de 30 ans pour se rappeler qu'Eddie Murphy n'est pas seulement un acteur pétomane. Au début de l'année 2007, Murphy est pourtant au centre de l'attention hollywoodienne. Sa prestation d'ancien chanteur R&B succombant à la drogue dans Dreamgirls est alors saluée comme la meilleure de sa carrière.

Indubitablement, Murphy est en route pour remporter un Oscar. Sauf que le 9 février, soit un mois avant la cérémonie qui aurait sacré le come-back de la star, sort Norbit, une comédie atroce à base de blagues sur les gros et les pets et dans laquelle Murphy joue pas moins de trois rôles en plus de son rôle de producteur et de co-scénariste.

Personne ne saura jamais la raison véritable mais, cette année-là, c'est l'ultra-outsider Alan Arkin (pour Little Miss Sunshine) qui repartira avec la statuette tant convoitée...  Quant à ses deux films suivants, Dans ses rêves et Appelez-moi Dave, pourtant des comédies pour enfants, ils sont des flops retentissants.

Bref, Eddie est le roi incontesté du come-back raté. Mais est-ce réellement un problème pour lui? A priori, non. En 1994, dans le New York Daily News, il déclarait déjà:  

«J'ai arrêté de réfléchir à ma carrière il y a 80 millions de dollars.»

Une phrase qui résume près de vingt ans de «carrière».

Alors qu'il a consécutivement fêté cette année ses 50 ans et ses 30 ans sur le devant de la scène, Eddie Murphy semble pourtant vouloir que ça change et réaliser le vrai come-back, de ceux qui font couler l'encre des avides commentateurs de la culture pop. Que l'on puisse enfin poser le nom d'Eddie Murphy à côté de ceux de Robert Downey Jr, Drew Barrymore, Neil Patrick Harris ou John Travolta.

Downey Jr, Travolta... 

D'abord, après avoir cessé tout contact avec les médias après le traitement de son arrestation en compagnie d'un travesti en 1997, il recommence à faire le tour des talk-shows et à accorder des interviews. Ensuite, il semble bien décidé à revenir à l'humour insolent et rentre-dedans qui a fait sa gloire.

Dans une récente interview à Rolling Stone, il déclare ainsi: «Je ne pense pas refaire de si tôt des trucs familiaux... Je vais essayer de faire des trucs bien énervé» - à l'image du Casse de Central Park (en salles en France le 23 novembre) qui fait dire à Todd McCarthy dans The Hollywood Reporter:

«Voici le Murphy insolent, bagarreur et provoquant que le public avait presque oublié après toutes ces comédies idiotes pour enfants.»

Enfin, il semble redonner de l'importance à la «passion», à redevenir créatif. Il raconte en effet à Rolling Stone qu'il pense de plus en plus fréquemment à revenir au stand-up (qu'il n'a pas pratiqué depuis la fin des années 1980) et qu'il écrit «une comédie dans laquelle Dave Chappelle, Chris Rock, Tracy Morgan et Martin Lawrence se font enlever par des extra-terrestres». J'ai envie de dire: «pourquoi pas?»

Mais est-ce encore possible? Les stars comiques capables «d'ouvrir» un film au box-office sur leur seul nom sont devenues rares et avec la jeunesse élevée à l'Internet qui frappe à la porte du star-system, y a-t-il encore de la place pour un quinquagénaire qui a refusé de jouer le jeu de la célébrité en se coupant du monde pendant quinze ans? 

Surtout, Eddie Murphy ne revient pas de cure de désintox comme Robert Downey Jr et Drew Barrymore ou d'une traversée du désert comme John Travolta ou Neil Patrick Harris. Non, il revient d'un long séjour de vingt ans au pays magique de l'argent facile. Son image n'est pas celle d'un rebelle mal dans sa peau revenu de l'enfer de la drogue.

Elle n'est pas non plus celle d'un acteur un peu loser que des producteurs à gros cigares ne veulent plus voir sur les plateaux de tournage. Elle est celle d'une star égocentrique et arrogante qui a encaissée les chèques et fait un doigt d'honneur à toute une partie de ses fans de la première heure. Ce genre d'image, il va falloir des efforts surhumains et surtout constants pour l'effacer car la sympathie du public adulte, il l'a perdu.

Touche nostalgie

Il ne faut toutefois pas négliger la puissance de la nostalgie. D'après les chiffres communiqués par le studio Universal, 62% des spectateurs de Casse de Central Park aux Etats-Unis, avaient plus de 30 ans. Une preuve sûrement que ce petit frisson, en voyant la bande-annonce du film sur l'écran de mon multiplexe préféré, n'était pas isolé. Eddie et sa grande-gueule. Eddie et son incomparable rire. Eddie et son énergie. C'est ça que ces 62% de trentenaires américains ont probablement été cherché dans leur multiplexe préféré à eux.

C'est ça que j'irai chercher. C'est ça que j'aimerais voir à nouveau chez Murphy.

Et quand fut annoncé que, le 26 février prochain, ce serait lui qui monterait sur la scène des Oscars pour présenter la soirée, une génération d'enfants et d'adolescents des années 1980 s'est réjouie. Eddie, sur scène, en stand-up, à faire des vannes sur ses petits camarades les stars et même peut-être sur lui-même, il y avait de quoi être enthousiaste.

Mais Eddie et les come-back, ce n'est pas une histoire d'amour qui se termine bien. La preuve avec cette brutale désaffection du 9 novembre: Eddie lâche les Oscars parce que son nouvel ami et producteur de la cérémonie, Brett Ratner (réalisateur du Casse de Central Park), s'est vu contraindre à la démission à la suite de ses propos forts déplacés sur la comédienne Olivia Munn et sur la communauté homosexuelle.

Avec les chiffres moyens du box-office américain du Casse de Central Park, il va donc falloir trouver autre chose pour montrer que, oui, le grand frère si cool qui nous a tant fait vibrer et rêver étant enfant est bel et bien de retour. Et il va falloir trouver vite! Eddie nous doit bien ça à tous…

Michael Atlan

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