Economie

Le marché noir, la superpuissance de l'ombre

Foreign Policy, mis à jour le 25.11.2011 à 16 h 52

Oubliez la Chine. L’économie du marché noir, avec un poids de 10.000 milliards de dollars, connaît les taux de croissance les plus élevés au monde. Serait-ce l'avenir de l'économie globale?

Un marchand ambulant vendant des DVD / REUTERS/Stringer Shanghai

Un marchand ambulant vendant des DVD / REUTERS/Stringer Shanghai

Doté d’un téléphone mobile et d’une promesse de financement de son oncle, David Obi a réussi ce sur quoi le gouvernement nigérian se casse le nez depuis des décennies: apporter l’électricité aux masses dans le pays le plus peuplé d’Afrique.

Il ne s’agit pas d’innovation technologique. David n’est ni inventeur, ni ingénieur, et sa réponse aux problèmes électriques de son pays est très loin des solutions high-tech —panneaux solaires, éoliennes capables d’apprivoiser l’harmattan et autres sources d’énergies alternatives.

En réalité, à 10.000 km de chez lui, dans une langue qu’il connaît à peine, il a fait comme tous les négociants: il a conclu un marché. Il s’est mis d’accord avec une firme chinoise près de Guangzhou pour faire fabriquer des petits générateurs diesels sous la marque de son oncle, Aaakoo, avant de les expédier au Nigeria, où le réseau électrique est souvent déficient.

Le marché signé par David, voici quatre ans, n’était pas énorme, mais il en a tiré un bon profit, ce qui lui a donné de bonnes bases pour réussir dans le négoce international. Comme pratiquement toutes les transactions entre les négociants nigérians et les fabricants chinois, l’opération s’est déroulée sub rosa: sous le radar, hors de la vue ou du contrôle du gouvernement, dans l’univers économique alternatif et méconnu du Système D.

«Le système D»

Vous n’avez probablement jamais entendu parler du Système D. Moi non plus, jusqu’à ce que je me mette à arpenter marchés et bazars aux quatre coins du monde.

Le Système D est une expression familière, originaire d’Afrique francophone et des Caraïbes. Les Français ont un mot qu’ils utilisent souvent pour définir quelqu’un de particulièrement efficace et motivé: débrouillard. Qualifier quelqu’un de débrouillard, c’est dire qu’il est ingénieux et plein de ressources.

Les anciennes colonies françaises ont adapté le terme à leur réalité économique et sociale. Là-bas, les petits commerçants et entrepreneurs motivés, autofinancés, inventifs, qui travaillent à leur compte sans patente ni contrôle bureaucratique et, dans la plupart des cas, sans payer d’impôts, font partie de «l’économie de la débrouillardise», soit, une fois transcrit dans le langage de la rue, le «Système D».

Ce qui peut se traduire en économie de l’ingéniosité, de l’improvisation et de l’autonomie, du do-it-yourself. Un certain nombre de grands cuisiniers ont également repris le terme pour décrire le talent nécessaire et le plaisir qu’il y a à improviser un repas raffiné en partant uniquement des divers ingrédients qu’on a pu trouver en cuisine

«L'économie de l'espoir»

J’aime cette expression. Elle a un côté désinvolte et des résonances agréables. Tout en soulignant une vérité essentielle: ce qui se passe dans les marchés sauvages et les boutiques de bord de route du monde entier n’est pas que du folklore. C’est le produit de l’intelligence, de la résilience, de l’auto-organisation et de la solidarité, et suit un certain nombre de règles non écrites, mais bien rodées. En ce sens, il s’agit bien d’un système.

Il fut un temps où le Système D, ce n’était pas grand-chose: une poignée de femmes sur un marché, vendant quelques carottes ridées pour récolter quelques centimes. C’était l’économie du désespoir. Avec l’expansion et la globalisation du commerce, le Système D s’est développé lui aussi. Aujourd’hui, le Système D, c’est l’économie de l’espoir. C’est là qu’on trouve les emplois.

En 2009, l’OCDE, un think tank parrainé par les gouvernements des 30 principaux pays industrialisés et consacré à la promotion de l’économie de marché constatait que la moitié de la population active du globe —soit près de 1,8 milliard d’individus— travaillait dans le Système D: hors du cadre légal, dans des emplois non-officiels, rémunérés en espèces et échappant bien souvent à l’impôt sur le revenu.

Les gosses qui vendent de la limonade sur le trottoir devant leur maison font partie du Système D, tout comme beaucoup des gens qui tiennent des stands au marché aux puces, sur les brocantes ou les vide-greniers. Ou les hommes qui proposent leurs services sur les parkings des magasins de bricolage partout aux Etats-Unis. Et il ne s’agit pas que de travail au noir.

Comme dans le cas du marché conclu par David Obi pour l’importation de livraison de générateurs chinois au Nigéria, le Système D est international, fait transiter toutes sortes de produits —machines, téléphones portables, ordinateurs et autres— d’un bout à l’autre de la planète et a créé des entreprises de taille internationale qui procurent à des milliards de gens un emploi où le service dont ils ont besoin.

Une croissance rapide

Dans de nombreux pays —et tout particulièrement dans les pays en voie de développement, le Système D croît plus vite que les autres secteurs de l’économie et prend une importance croissante dans le commerce international. Dans les pays développés, suite à la crise financière de 2008-2009, le Système D s’est révélé un mécanisme d’amortissement majeur.

Dans une étude parue en 2009, Deutsche Bank, géant allemand du crédit aux entreprises, constatait que les populations vivant dans les pays européens dont une large part de l’économie est non régulée —en d’autres mots, les citoyens des pays où le Système D est le plus solide— s’étaient mieux sorties de la crise économique de 2008 que les gens vivant dans les états plus régulés et centralisés. L’étude des pays d’Amérique Latine a montré que les populations en détresse s’étaient tournées vers le Système D pour survivre lors de la dernière crise financière.

Ce Système spontané, gouverné par l’esprit de l’improvisation organisée sera essentiel au développement des villes au XXIe siècle. La norme en vigueur au siècle précédent —l’ouvrier employé par la même firme sa vie durant— est une espèce en voie de disparition. En Chine, champion industriel des temps modernes, les ouvriers employés dans les usines gigantesques ont des salaires bas et une sécurité de l’emploi très réduite. Même au Japon, ou les grandes entreprises ont longtemps garanti à leurs employés à plein-temps un emploi à vie, un consensus émerge sur l’impossibilité de tenir ce modèle dans un monde de plus en plus mobile et compétitif.

«En 2020 deux tiers des travailleurs dans le monde seront employés dans le secteur informel du Système D»

Quel sera le modèle d’emploi prédominant? Travail à temps partiel, entreprise individuelle sous ses diverses formes, consultant, coup de main ponctuel, complément de revenu. En 2020, selon l’OCDE, deux tiers des travailleurs dans le monde seront employés dans le secteur informel du Système D. En termes de création d’emplois, aucune multinationale, aucun Bill Gates, aucun grand patron ne peut rivaliser. Vu son importance, il serait illusoire d’espérer parler développement, croissance, ou globalisation sans intégrer le Système D dans l’équation.

La croissance du Système D présente un ensemble de défis aux normes de l’économie, des affaires et de la gouvernance —car il fonctionne depuis toujours en dehors du cadre des accords de branche, du code du travail, du droit d’auteur, des normes de sécurité, des normes antipollution, et d’autres législations sociales ou environnementales. Et pourtant, il n’est pas sans points positifs. En Afrique, de nombreuses villes —Lagos au Nigeria en est un bon exemple— ont fait irruption dans la modernité grâce au Système D, car pour les entreprises légales, il n’est pas assez profitable de proposer les toutes dernières innovations dans le tiers-monde.

Si la Chine est devenue le centre industriel et commercial de la planète, c’est dans une certaine mesure qu’elle s’est montrée prête à commercer dans le cadre du Système D. Le Paraguay, petit état enclavé et dominé depuis longtemps par des voisins plus grands et plus prospères a réussi à obtenir un excédent commercial grâce une contrebande menée à bon escient.

La fracture numérique est peut-être un souci, mais le Système D permet de diffuser la technologie partout dans le monde à des prix accessibles à tout un chacun, même les plus pauvres. Les communautés de squatters sont peut-être en plein essor, mais l’économie informelle apporte à ces quartiers situés hors du radar étatique commerce et opportunités. Il arrive à distribuer les produits de façon plus équitable et plus économiquement que les grandes entreprises. Et, tandis que dans le monde entier les gouvernements cherchent à privatiser les services publics, c’est le Système D qui prend le relais —ramassage des ordures, recyclage, transports, et mêmes utilités.

«L'économie parallèle»

Peut-on estimer l’importance du Système D? Friedrich Schneider, qui dirige le département sciences économiques de l’université Johannes Kepler de Linz, en Autriche, a consacré des années à calculer le poids de ce qu’il appelle l’économie parallèle dans le monde. Il l’admet, ses projections sont imparfaites: à l’instar des autres entrepreneurs privés, ceux qui se livrent au commerce parallèle sont réticents à fournir des détails sur leur bilan (les plus riches sont obsédés par leurs bénéfices comme leurs pertes, et tiennent leurs comptes de façon très méticuleuse, sur de bons vieux livres journaux) à quiconque à l’intention d’écrire un livre.

L’autre souci est de définir la chose. La frontière entre activité parallèle et légale peut être floue. Se procurer des marchandises chez un revendeur non agréé vous classe-t-il dans le secteur informel, quand bien même vous déclarez vos bénéfices et payez vos impôts? Et dissimuler 1 dollar de recettes au fisc, quand le reste de votre commerce est tout à fait honnête? Et commercer via le Système D alors que les autres aspects de votre activité sont en parfaite conformité avec la loi?

Il est délicat de tracer une frontière étanche entre les deux systèmes, comme me l’a récemment confirmé Keith Hart, un des premiers universitaires à reconnaître l’importance des marchés de rue dans les économies des pays en voie de développement. «Il est difficile de distinguer les braves femmes africaines qui vendent des oranges dans la rue avec leur bébé dans le dos des gangsters indiens qui contrôlent le commerce des fruits et à qui elles doivent payer un loyer».

Selon Schneider, ses estimations prennent ce phénomène en compte. Il écarte les sommes découlant «d’actions illégales caractéristiques de la criminalité ordinaire, telles que vol, cambriolage, trafic de drogue, etc.». Ceci signifie que la grande criminalité est tenue à l’écart de ses statistiques, alors que les gangsters qui contrôlent le commerce des fruits y sont intégrés, tant qu’ils ne sont pas impliqués dans des activités plus graves que la mise en place d’un cartel des prix. D’autre part, indique-t-il, ses chiffres ne prennent pas en compte «l’économie informelle au foyer». Si par exemple vous montez des boucles sur des ceintures pour vous faire un peu de sous pour le compte d’une entreprise tenue par une cousine, vous êtes compté, mais si vous gardez les gosses de la cousine en question pendant qu’elle est allée monter des boucles sur des ceintures, vous ne l’êtes pas.

Le futur de l’économie globale

Schneider présente ses chiffres sous la forme d’un pourcentage du marché total des biens et services fabriqués dans un pays au cours de la même année —le produit intérieur brut de chaque pays. Ses données font apparaître une croissance du Système D. Dans les pays en voie de développement, il s’amplifie chaque année depuis les années quatre-vingt-dix, et dans bien des pays, il croît plus vite que le PIB officiel.

Si l’on applique ses pourcentages (le rapport le plus récent publié par Schneider en 2006 se fonde sur des statistiques économiques de 2003) aux estimations de PIB établies par la Banque Mondiale, il est possible d’évaluer à la louche la valeur approximative des milliards de transactions parallèles menées à l’échelon de la planète. Et l’on obtient ce qui suit: la valeur globale du Système D approche les dix mille milliards de dollars. Et l’on découvre cette chose étonnante: si le Système D était un pays indépendant, doté d’une structure politique autonome —l’Union des Républiques des Revendeurs à la Sauvette, par exemple, ou le Bazaristan— ce serait une superpuissance économique, la deuxième au monde (les Etats-Unis, avec un PIB de 14 mille milliards de dollars sont numéro un). L’écart se comble, toutefois, et si les Etats-Unis n’arrivent pas à s’extirper du marasme actuel, l’URRS/le Bazaristan pourrait le rattraper avant la fin de ce siècle.

En d’autres mots, le Système D pourrait bien se révéler le futur de l’économie globale. Partout dans le monde, de San Francisco à São Paulo, de New York à Lagos, les acteurs de l’économie parallèle et autres revendeurs à la sauvette m’ont tous confié qu’ils n’auraient jamais été en mesure de créer leur entreprise au sein de l’économie officielle. «Je suis dans l’illégalité la plus totale», m’a ainsi avoué un designer de bijoux au noir. «Je n’ai jamais eu d’autre choix. Je n’ai même jamais envisagé qu’il pût en être autrement. Financièrement, il n’en était pas question». La croissance du Système D ouvre le marché à ceux qui traditionnellement en étaient écartés.

Un système économique alternatif

Ce système économique alternatif permet également à beaucoup de gens de trouver un travail. Ici, pas de licenciements ou de délocalisations. Bien au contraire, on va trouver dans un marché de rue des dizaines d’entrepreneurs qui vendent des produits similaires et une armée de travailleurs plus ou moins occupés à la même tâche. Les économistes seraient prompts à brocarder l’inefficacité de ces emplois dupliqués. Mais le degré élevé de concurrence dans la rue procure un emploi à un très grand nombre de gens. Elle libère leur envie d’entreprendre. Et leur donne la possibilité de progresser dans la société.

À São Paulo, Édison Ramos Dattora, un migrant venu des campagnes a réussi dans la capitale commerciale du pays en travaillant en tant que camelô —vendeur à la sauvette. Il a débuté en vendant des confiseries et des chocolats dans les trains, et travaille aujourd’hui dans une branche plus lucrative du commerce de rue: il vend des DVD pirates de films tout juste sortis aux banlieusards travaillant dans le centre-ville. Son commerce illégal —il doit guetter les forces de l’ordre partout où il s’installe— lui a permis de donner à sa famille un niveau de vie qu’il n’aurait jamais cru possible: compte en banque, carte de crédit, appartement en centre-ville, et assez d’argent pour partir en vacances en Europe.

«Gravir l'échelle sociale»

Quel que soit le degré de difficulté ou d’avilissement du contexte, les commerçants du Système D cherchent à améliorer leurs conditions de vie. Une décharge publique, par exemple —voilà le dernier endroit où l’on penserait trouver esprit d’entreprise et espoir. Mais Andrew Saboru, ferrailleur à Lagos, s’est sorti de son tas d’ordures et s’est établi comme négociant en matériaux recyclés. Seul, sans aide du gouvernement, des ONG ou d’une quelconque banque (Andrew a un compte en banque, mais sa banque ne lui prêtera jamais un sou —son entreprise n’est pas déclarée et repose sur l’aléatoire travail de récupération de matériaux recyclables dans l’immense décharge de la métropole de Lagos), il a gravi l’échelle sociale.

«Lagos est une ville faite pour la débrouille», m’a-t-il confié. «Quand on a une idée, qu’on est sérieux et prêt à travailler, on peut se faire de l’argent ici. J’ai confiance en l’avenir». Il a fallu seize ans à Andrew pour passer à l’action, mais il a réussi, et il est fier de l’affaire qu’il a su créer.

Nous devrions l’être tout autant. Comme me le disait Joanne Saltzberg, qui dirige le club de développement d’entreprise Women Entrepreneurs of Baltimore, nous devons changer notre vision des choses et saluer la réussite de ceux qui travaillent au sein de cette économie parallèle.

«On ne révère que le succès», dit-elle. «Je pense qu’on n’honore pas la lutte. Les gens qui n’ont pas accès aux ressources dédiées à la création d’entreprise. Les gens qui doivent prendre deux ou trois emplois pour survivre. Lorsqu’on se débat dans ce contexte et qu’on s’efforce néanmoins d’accéder à une vie meilleure, on mérite vraiment d’être applaudi.»

Robert Neuwirth
Ecrivain et journaliste d’investigation
Cet article est tiré et adapté de son dernier livre: Stealth of Nations: The Global Rise of the Informal Economy.

Traduit par David Korn

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