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Présidentielle: Sarkozy suspendu à l'économie

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 18.11.2011 à 10 h 24

Loin des sondages très favorables à François Hollande, un modèle de prévision électorale donne un rapport de force 50-50 entre la gauche et la droite, qui pourrait se modifier en faveur de la première si la croissance stagne et le chômage remonte.

Nicolas Sarkozy lors du G20 de Cannes, le 7 novembre 2011. REUTERS/Charles Platiau.

Nicolas Sarkozy lors du G20 de Cannes, le 7 novembre 2011. REUTERS/Charles Platiau.

Au jeu du «Qui va gagner des élections?», la gauche, après avoir fait appel à un ami (le jovial François Hollande, devenu favori après la chute de Dominique Strauss-Kahn) puis au vote du public (celui de la primaire socialiste), se retrouve, face à Nicolas Sarkozy, à jouer au 50-50.

C’est du moins la conclusion d’un modèle de prévision électorale élaboré par deux chercheurs, dont nous nous faisions déjà l’écho en février dernier, trois mois avant la chute de DSK: il donne Sarkozy moins mal placé que ne l’indiquent les sondages, mais sous la menace d’une dégradation supplémentaire de la situation économique, comme en écho au célèbre slogan de campagne de Bill Clinton «It's the economy, stupid!» («C'est l'économie qui compte, idiot!»).

Popularité du président et taux de chômage

Co-auteurs du livre Analyse économique des élections (Economica) et animateurs du site de prévisions ElectionScope, Bruno Jérôme et Véronique Jérôme-Speziari tentent de donner une estimation du résultat des élections à venir en utilisant deux variables, l’évolution de la popularité du président et du chômage sur un an. Des variables pondérées par un facteur régional —le principe étant que l’évolution du chômage n’affecte pas de la même façon le vote d’une région de gauche comme Midi-Pyrénées, de droite comme l’Alsace ou plus «tangente» comme Rhône-Alpes: «Par exemple, si vous avez une hausse du chômage en Paca, vous êtes sûr d’avoir un phénomène de vases communicants de l’UMP vers le FN», explique Bruno Jérôme.

Sources: Insee, CDSP.

Leur dernière étude, publiée ce mois-ci en partenariat avec le magazine L’Expansion, donne la gauche et la droite à touche-touche, à respectivement 49,5% et 50,5% dans une hypothèse de second tour —chiffres que, rappelle Bruno Jérôme, il faut «prendre avec précaution en raison de la marge d’erreur».

Dans ce baromètre, la gauche a pour la première fois dépassé les 50% en juin 2009, montant jusqu’à près de 53% au printemps 2010, avant de baisser pour repasser sous les 50% à la fin de l’année, période qui, rappelle le chercheur, connaissait un «infléchissement de la courbe du chômage».

Source: Bruno Jérôme/Véronique Jérôme-Speziari

Alors que tous les sondages publiés depuis le 16 octobre donnent François Hollande à des niveaux stratosphériques face à Nicolas Sarkozy (57% à 64%), la gauche s’est maintenue sous ces 50% ces derniers mois, tout en bénéficiant récemment d'une «dynamique». A partir de mars 2006, ce modèle avait situé continuellement la gauche entre 47% et 48% et la droite entre 52% et 53%, près du résultat final de Nicolas Sarkozy (53,06%), alors même que les sondages fluctuaient dans une ampleur beaucoup plus importante.

Impopulaire comme Mitterrand ou Chirac

Que se passe-t-il si l'on regarde séparément les différentes variables de ce type de modèle? Si on s’intéresse au taux de popularité du Président six mois avant l'élection, tel que mesuré par l'Ifop depuis 1958, Sarkozy affiche une impopularité dans les eaux (sombres) de celles de François Mitterrand en 1993 et de Jacques Chirac en 1997 et en 2007. Même si elle reprend légèrement des couleurs par rapport au printemps 2011 (28% d’insatisfaits, 72% d'insatisfaits, record du quinquennat) et ne se situe pas si loin de sa moyenne sur son mandat (40% selon l’Ifop)...

L'indice de popularité est égal au pourcentage de satisfaits moins le pourcentage d'insatisfaits, mesuré par l'Ifop. La lettre P désigne les présidentielles, L les législatives, et nous avons précisé la cote du Premier ministre les années de cohabitation (1988, 1995, 2002). 

Une seule fois une majorité a réussi à gagner les élections alors que le Président sortant issu de ses rangs était ainsi en «territoire» négatif: la droite en 2007. Mais Jacques Chirac n’était pas candidat et la majorité bénéficiait alors d’une baisse du chômage inédite avant une élection présidentielle ou législative, d'environ un point.

A noter par ailleurs que d'autres chercheurs considèrent qu'un meilleur critère de popularité à tester est celle du Parti socialiste, telle que mesurée par l'institut TNS-Sofres: pour la seconde fois du quinquennat seulement, les bonnes opinions y sont repassées au-dessus des mauvaises en septembre.

Mais elles restent inférieures à celles des années 1980 et 1987, juste avant les deux victoires présidentielles du PS, où ces bonnes opinions dépassaient continuellement 50%.

Comme Giscard en 1978?

En regardant l’évolution du taux de chômage, l’actuelle majorité se trouve dans la même situation que celles, par exemple, de 1995 ou 2002, avec une baisse de 0,2 point sur un an. Dans le premier cas, la baisse s’était poursuivie et la majorité sortante avait gagné; dans le second, un retournement de tendance était déjà amorcé sur le marché du travail —après quatre ans de baisse continuelle, le chômage augmentait depuis le deuxième trimestre 2001— et la majorité sortante avait perdu.

Evolution sur un an du taux de chômage au sens du BIT (source: Insee). La lettre P désigne les présidentielles, L les législatives

Or, pour la France, l’Insee table désormais sur un taux de chômage en métropole de 9,2% à la fin de l’année, 0,1 point de plus qu’en juin 2011. Et, pour 2012, Pôle Emploi et l’Unedic s’attendent à une hausse modérée du nombre de chômeurs (+27.000 et +55.000 respectivement) mais en se fondant sur une croissance supérieure à 1%, là où le gouvernement table désormais sur 1%  pile et la Commission européenne sur seulement 0,6%.

La dernière majorité à avoir été réélue en arrivant devant les urnes avec un chômage en (légère) hausse était celle de 1978: c’était l’époque où Valéry Giscard d’Estaing appelait, deux mois avant les élections, les Français à faire «le bon choix», formule que Nicolas Sarkozy a récemment reprise dans un entretien avec l'AFP, RCJ et Radio J.

Et si l’on s'intéresse plutôt à la croissance, elle n'a été plus faible qu’actuellement avant une élection qu'en 1981, 1993 et 1997, trois cas où la majorité sortante a perdu. Plus gênant pour la majorité, l’Insee a prévu une croissance nulle au quatrième trimestre et la Commission européenne estime qu'elle reviendra seulement «à la marge» début 2012, ce qui devrait ramener le rythme de croissance sur un an autour de 0,5% en avril: les derniers scénarios où la croissance a ralenti de cette façon (1981, 1993, 2002) ne sont pas rassurants pour la majorité.

Calculs de Slate à partir de la croissance trimestrielle du PIB en volume, source Insee. La lettre P désigne les présidentielles, L les législatives. Les fluctuations très importantes de 1968-1969 s'expliquent par les évènements de mai 68: le PIB avait baissé de 5,4% au second trimestre 1968 et rebondi de 7,9% au troisième trimestre.

«Notre plus grande force: vous»

Selon les modèles, les prévisionnistes se focalisent alternativement sur une de ces deux variables, chômage ou croissance. D'après Bruno Jérôme, les chercheurs américains, très friands de ce genre de modèles, se mettent d’ailleurs «de plus en plus à utiliser comme variable économique le chômage plutôt que la croissance».

Ce n’est en revanche pas le cas du dernier papier polémique publié sur le sujet outre-Atlantique. Sous le titre «Obama est-il cuit?», le statisticien Nate Silver –auteur de FiveThirtyEight, un blog de prospective électorale très remarqué et désormais hébergé par le New York Times– décortique les chances de réélection du président américain en se fondant sur trois critères: son indice de popularité, la croissance du PIB et le positionnement idéologique de son adversaire républicain (selon lui, le président réaliserait de meilleures performances face des républicains «extrémistes» comme Rick Perry ou Herman Cain que face à Mitt Romney).

L’auteur explique de manière pédagogique sa méthode, assez comparable à celle pratiquée en France. L’élection y est considérée comme un référendum sur le bilan (croissance économique, popularité) du sortant plus que comme une évaluation des programmes:

«Les électeurs commencent à se positionner différemment envers un Président durant sa troisième année [qui serait la quatrième année en France, où le mandat présidentiel est plus long d’un an, NDLR], à le juger davantage sur ses performances et moins sur les espoirs qu’ils avaient envers lui. Ces perceptions sont affûtées par le début de la campagne des primaires de l’opposition qui, évidemment, accentue les points négatifs.»

Une optique qui déplaît bien entendu à ceux qui se battent sur le terrain pour leur candidat et considèrent qu’une campagne électorale bien menée peut renverser une situation mal engagée. Abondamment discuté, l’article de Nate Silver a même suscité une réponse de l’équipe de campagne d’Obama, via un article et un tweet qu’on imagine sans peine certains supporters de Sarkozy —ou de Hollande— reprendre:

«Cette analyse des chances du président pour 2012 ne tient pas compte de notre plus grande force —vous.»


Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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