La croissance pour tous est une illusion
La tiers-mondisation de la planète est en marche.
- Un sans-abri hongrois, en janvier 2009. Laszlo Balogh / Reuters -
La croissance est devenue l'Arlésienne qui alimente toutes les conversations, des couloirs du pouvoir aux cafés du commerce... Faut-il y croire? Sera-t-elle en V W ou L? Tous les Diafoirus de l'économie se penchent sur la moribonde et préconisent des remèdes de cheval. Quant aux sans-voix-au-chapitre, ils se consolent en imaginant qu'«avec la crise l'égalité sociale a fait un grand bond, car tout le monde devient plus pauvre !» (F. Ménager). Ils n'ont pas complètement tort. La croissance subit en fait une mutation inhérente à la globalisation dont M. Chossudovsky avait déjà identifié la nature en 2003: la tiers-mondisation de toute la planète.
Le mythe du progrès universel nous rend aveugle
A nos yeux, le progrès universel, mesuré par la croissance des richesses et le transfert des connaissances et des technologies, est le primum movens du bien-être des sociétés. Ainsi avons-nous converti les pays sous-développés en pays en voie de développement (PVD) grâce à un simple coup de baguette idéologique. La vision néolibérale, qui ne voit pas de tiers-monde dès lors que tout le monde serait soumis aux mêmes règles, a contribué à masquer cette tiers-mondisation.
De même que nous avons été incapables d'anticiper le démantèlement du bloc communiste, nous n'avons pas vu venir le double mécanisme d'une tiers-mondisation des pays développés et d'une renaissance du Tiers Monde. Les tierces nations réécrivent l'Histoire sur de nouvelles fondations économiques. Certaines vont même jusqu'à recoloniser les terres d'Afrique et exploiter leurs matières premières ! On peut lors comprendre le sanglot de l'Homme Blanc face à cette redistribution brutale des cartes en pleine crise mondiale. La remarque de M. Merle — «notre désarroi vient précisément de ce que les valeurs que nous avons exportées nous sont aujourd'hui renvoyées en pièces détachées» — n'a jamais été autant d'actualité.
La Tiers-mondisation est une seule et même logique à l'œuvre, à tous les niveaux, dans le monde actuel tout entier
Le concept de Tiers Monde, créé par Alfred Sauvy en 1952, ne peut plus se réduire aux stéréotypes d'un militantisme datant des années soixante. En 1989, Sauvy lui-même remit en question sa limitation aux pays les plus pauvres, parce qu'«elle fait oublier la diversité croissante des cas». Zweyacker souligne que «Le développement n'est pas [uniquement] un problème du Tiers Monde [...] Il s'agit d'une seule et même logique à l'œuvre, à tous les niveaux, dans le monde actuel tout entier... ».
Coincés dans des modèles de l'après guerre, les pays du Nord se tiers-mondisent lentement. Le marché financier n'est plus en phase avec les réalités industrielles et la crise aggrave la dissociation entre développement économique et réformation du tissu social. Ce n'est pas là un simple mal fonctionnement, ni une extension du Quart Monde, car il y a paupérisation du système social dans son entier. Ce n'est pas là non plus l'effet transitoire d'une restructuration qui permettrait au Nord de mieux profiter des lendemains qui chantent.
Le Tiers Monde, lui, se développe sur le mode occidental dont il est encore l'otage. Cela induit des bénéfices secondaires, mais seulement pour une fraction de sa population. Les pays du Tiers Monde vont continuer à se tiers-mondiser en raison de la dégradation de la solidarité traditionnelle, de l'urbanisation et son corollaire la désagrégation du tissu rural, la concurrence entre PVD, l'exacerbation des tensions ethniques et religieuses, et la surpollution de l'environnement.
La tiers-mondisation est en marche
Pour s'en rendre compte, il suffit d'analyser la situation des pays occidentaux à l'aune des critères qui définissent le concept de Tiers Monde.
1. La dépendance économique
Des analystes n'hésitent plus à taxer les Etats-Unis de « pays en voie de tiers-mondisation ». Ils sont l'une des nations les plus endettées et sa dette ne fait que s'aggraver à cause du déficit budgétaire. En 2008, elle représentait 360% du PIB. Depuis presque vingt ans, leur balance commerciale est déficitaire.
La Russie s'est profondément tiers-mondisée. Zacharie notait qu'en une décennie, la Russie a connu tous les déboires politico-financiers qu'avait connus le Tiers Monde avant elle». Le PIB russe ne vaut plus que 59% de sa valeur au moment de la chute du Mur de Berlin. L'ex-seconde puissance mondiale est criblée de dettes et le seuil de pauvreté atteindrait 90% de la population.
2. La rupture sociale et son corollaire l'inégalité
Nous assistons à la tiers-mondisation de la classe moyenne au Nord. Ceci est d'autant plus préoccupant que de sa confiance dans l'économie et dans les politiques, dépendent son engagement et la réalisation des objectifs de croissance.
Victime de la dernière récession, elle s'est paupérisée et continue de s'appauvrir. Sa précarisation s'est installée au cours du processus de globalisation qui a entraîné de nombreuses restructurations et délocalisations. Elle est surendettée et ne peut plus maintenir son train de vie antérieur, voire payer ses impôts et ses emprunts immobiliers. Elle n'incarne plus la prospérité, mais la crise. Le Professeur Thayer envisage le pire: «Je suis assez vieux pour me souvenir du temps où les rues étaient pleines d'infirmes [...] qui n'avaient pas d'autre choix que de mendier auprès des passants, qui eux-mêmes n'avaient pas grand-chose. Ce monde là est de retour».
L'économiste P. Roberts se pose la même question: «Est-ce que l'Amérique sera devenu un Tiers Monde dans 20 ans?». F. Wooldridge rapporte les propos d'un ami Indien: « Vous, les Américains, vous avez vécu de façon artificielle [...] Il est temps que vous reveniez au niveau de pauvreté des pays du Tiers Monde ». Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner si la classe moyenne est en train de devenir anti-mondialiste! Ce d'autant que le marché du travail au Nord est en voie de tiers-mondisation en capitalisant sur l'exploitation d'une immigration illégale.
Le sentiment d'insécurité dans les mégapoles est la chose la mieux partagée du Nord au Sud. «Lorsque le concept de Tiers Monde s'est imposé, les abysses étaient au pied des murailles de l'hémisphère nord [...] Aujourd'hui, on s'aperçoit que les abysses sont aussi sous les fondations du Nord : l'Est a déjà sombré, l'Ouest perd ses repères et ses certitudes [...], en même temps qu'il découvre un Sud dans ses banlieues et ses downtowns.»
3. L'insuffisance, la détérioration, le défaut de maintenance des infrastructures
Depuis des décennies, le Nord a gravement négligé ses infrastructures et nombre d'entre elles sont dans un état de délabrement avancé. Le coût de la réhabilitation est tel qu'on se demande s'il sera possible d'améliorer la situation.
Aux Etats-Unis, leur financement est tombé en dessous de 2% du PNB, moins qu'en 1950 ! Les travaux essentiels à la prévention des catastrophes naturelles ne sont pas toujours entrepris. Ainsi, 3.500 barrages sont autant d'épées de Damoclès.
375.000 kilomètres de routes sont en mauvais état. New York devrait investir au moins 9 milliards de dollars dans les cinq ans pour gérer la détérioration de la voie publique et surtout de ses ponts. Le transport routier va augmenter de 57% d'ici à l'an 2020 et l'import-export va croître de 100% en tonnage. Les autoroutes qui assurent déjà 78% du tonnage national, ne seront donc pas capables d'absorber cette surcharge.
Le transport du fret maritime est arrivé à saturation. Les ports de New York et du New Jersey qui devraient augmenter leur capacité d'accueil, s'ils veulent faire face au doublement du volume des importations à l'horizon 2025, n'en font rien.
L'accès à l'eau potable est un marqueur de développement. En Amérique du Nord, les systèmes de distribution présentent un risque sanitaire non négligeable. Les tuyaux d'eau sont vieux, fragiles et contaminés. On estime qu'il faudrait 11 milliards de dollars pour les remplacer, alors que les crédits ne sont que de 850 millions.
Comme dans le Tiers Monde, de graves incidents ne sont plus rares. En 2003, une panne gigantesque avait laissé 50 millions de personnes sans électricité dans l'Ontario et huit états américains.
Désormais les accidents de chemin de fer sont plus meurtriers en Grande-Bretagne qu'en Inde.
4. La fragilité et l'inefficacité des services publics
- Dans le domaine de la santé
Les systèmes de santé au Nord se sont dégradés à un point tel que des malades, ne pouvant plus payer leurs factures ou exaspérés d'attendre en vain plusieurs mois pour se faire opérer, vont se faire soigner dans le Tiers Monde. En 2005, ce «tourisme médical» a présenté une croissance de 40 milliards de dollars.
Aux Etats-Unis, pays qui est toujours à la pointe de la recherche médicale mondiale, l'augmentation des primes d'assurance pour les médecins et la recrudescence des plaintes en justice, font que nombre de spécialistes à «haut risques» tels les obstétriciens, les anesthésistes, les (neuro)chirurgiens, arrêtent de travailler. Ainsi, leur déficit démographique dans certains Etats n'a rien à envier au Tiers Monde. En 2005, 47% des hôpitaux souffraient d'une pénurie alarmante d'anesthésistes, les obligeant à réduire le nombre des interventions chirurgicales. En dix ans, les services d'urgence ont diminué de 14%.
En Europe, le budget de la santé publique va devenir insolvable. La proportion des personnes âgées devrait passer à près d'un tiers en 2050. Qui va payer leur prise en charge?
Au sein des pays de l'OCDE, le manque de personnel dans les hôpitaux est criant. Le recours à l'immigration d'infirmières des PVD se généralise. En Grande-Bretagne, elles représentent près de 10% des paramédicaux (2003). Près de 3.000 médecins philippins s'entraînent pour obtenir la «qualification infirmier» afin d'émigrer aux Etats-Unis. La France compte 6% de médecins issus des PVD.
On constate des signes de tiers-mondisation dans les conditions d'exercice. Les familles migrantes revendiquent de plus en plus le respect de spécificités culturelles incompatibles avec les pratiques médicales au Nord. Certaines représentations traditionnelles du Mal contestent les acquis de la santé publique. Sur la BBC, un membre du Conseil Nigérian de la Sharia déclarait que la poliomyélite était «un problème imaginaire, fabriqué de toutes pièces en Occident, [...] un complot pour nous forcer à nous soumettre à un programme diabolique [de vaccination]». Par ailleurs, on assiste à la mondialisation de virus émergents dont la liste s'allonge : VIH, SARS, grippes..
- Dans le domaine de la justice
On jauge l'évolution d'une société à sa manière de surveiller et de punir (Michel Foucault). La peine de mort est une marque de sous-développement. En 2005, les exécutions n'ont pas seulement eu lieu dans les PVD (94%), mais également aux Etats-Unis et au Japon. Le no man's land juridique de Guantanamo a été créé par l'administration américaine. En Russie, « C'est un bond vers le tiers-monde», titrait «L'Express» en 2003, et d'ajouter: «l'arbitraire y règne, la justice y est aux ordres».
On peut parler d'une véritable tiers-mondisation de l'espace pénitentiaire. Aux Etats-Unis, «sur 9 millions de détenus libérés en 2002, plus de 1,3 million étaient porteurs de l'hépatite C [et] 137.000 étaient séropositifs». D'après un rapport du Sénat (2000), la situation est tout aussi affligeante en France. Que ce soit au Nord ou au Sud, quand on est pauvre et prisonnier, il ne reste plus qu'à se mutiner pour ne pas se suicider.
5. L'analphabétisme
L'analphabétisme est un marqueur de l'inégalité. 900 millions d'analphabètes vivent dans le Tiers Monde. Selon M. Tamim, quand le taux d'alphabétisation est proportionnel au taux de croissance économique et inversement proportionnel au taux de croissance démographique, il y a tiers-mondisation. Si on applique cette «loi», on note l'existence de poches de Tiers Monde au sein des pays les plus industrialisés et des îlots de développement dans les pays du Tiers Monde. Cela dit, on parle peu du quart des adultes et des adolescents des pays du Nord qui sont fonctionnellement analphabètes (FA), c'est-à-dire des individus qui ne comprennent pas, en le lisant ou l'écrivant, un texte simple en rapport avec leur vie quotidienne. «Ce qu'il y a de bien avec les livres, c'est qu'il y a parfois des photos fantastiques», aurait déclaré G.W. Bush. On ne s'étonnera donc pas que 23 millions d'adultes américains soient FA.
En Grande-Bretagne, 22% de la population sont FA pour un taux européen de 10%. L'analphabétisme fonctionnel affecte la sécurité publique: en 2000, aux Etats-Unis, 60% des adultes incarcérés et 85% des jeunes délinquants étaient FA. Il pose aussi un gros problème de ressources humaines pour le développement économique. The Northeast Institute (2001) a évalué qu'il en coûte des milliards de dollars par an en raison d'erreurs et d'accidents qui entravent la productivité. Pour y palier, les trois quarts des firmes listées par Fortune Magazine offrent des cours d'alphabétisation à leurs employés.
6. La défaillance des dispositifs de bonne gouvernance
Le manque de gouvernance est une critique phare des leaders du Nord à l'encontre des élites du Tiers Monde. La crise financière a révélé que de très hauts décideurs occidentaux étaient tout aussi coupables.
La corruption coûterait 3% du PNB mondial! En France, on estime qu'elle représente 15% du total des contrats passés par l'Etat et les collectivités locales. Même s'il est vrai que des lois voient le jour et des responsables sont condamnés, il existe au Nord une certaine entrave à la liberté de l'information et de la justice, paramètre indispensable pour lutter contre cette corruption endémique. Le vrai défi est de mettre fin à la dépréciation de l'Ethique au sein du monde occidental des affaires.
7. Le sous-développement technologique et scientifique
Le leadership technologique reste le privilège des pays au Nord. Le nombre de scientifiques par million d'habitants des PVD est de 10 à 30 fois inférieur à celui des pays développés. Cela dit, la recherche occidentale traverse une crise sérieuse. Elle subit les contrecoups de mises en cause économiques, politiques, éthiques, voire religieuses. Un appel, «Défendre la Science», a été lancé afin d'alerter l'opinion américaine sur les interventions des politiques visant à satisfaire l'intérêt de l'industrie en matière de santé, d'environnement et de sécurité nationale. Ce texte souligne l'importance de conserver une démarche scientifique au-delà des croyances, tel le créationnisme. Face aux défis du XXIe siècle, la recherche française, quant à elle, reste malade de son addiction au système public...
8. Une mortalité et morbidité infantiles élevées
Chaque année, 15 millions d'enfants meurent de faim, surtout en Inde et en Afrique Noire où sont recensées 40% des victimes. Loin de moi donc l'idée de comparer cette terrible tragédie des pays du Sud avec la situation au Nord. Cela dit, aux Etats-Unis, dans les années 90, 46% des enfants Afro-Américains et 40% des jeunes issus de l'immigration hispanique souffraient de la faim de façon chronique. En 2004, près de 12% des familles étaient dans un état d'insécurité alimentaire.
Aujourd'hui, un enfant sur huit va au lit le soir en ayant faim. Au Nord, la malnutrition se cache souvent derrière l'obésité, qui traduit en réalité une inflation de l'état de pauvreté. En effet, on est exposé au risque d'obésité si l'on n'a pas les moyens de manger de façon équilibrée. Un petit Américain sur quatre est obèse...
9. Une surpopulation incontrôlable
Au Nord, la surpopulation est âgée et ses conditions d'existence sont en voie de tiers-mondisation. Au Canada, 16,8 % des personnes de plus de 65 ans vivent dans la pauvreté. En France, selon La Fondation Abbé Pierre, «600.000 personnes âgées vivent avec une allocation de solidarité qui les situe sous le seuil de pauvreté». C. Robert note qu'«il y a un mouvement massif de personnes âgées allant au devant des maraudes d'aide aux sans-abri pour réclamer [...] des produits alimentaires». A terme, leur mobilité résidentielle faible va poser un énorme problème d'entretien et de salubrité du parc des logements. En effet, «être propriétaire ne protège pas de la précarité». 84% des ménages âgés pauvres sont propriétaires, mais ne peuvent pas payer les charges.
10. Le manque de démocratie
La participation démocratique est un objectif de développement en soi. Les pays au Nord échappent à l'oppression. Cela dit, «si le peuple ne prend pas la parole, s'il n'utilise pas la presse et si les gens ne se regroupent pas en associations [...], alors la démocratie sera contrôlée par les élites politiques». Au Nord, nombre de bugs «sapent le principe une personne, une voix»: la non transparence du financement politique, la faible représentativité des femmes, l'érosion syndicale, le lobbying industriel, les mises en cause de l'indépendance de la justice, la fragilité économique des médias et sa tendance à sacrifier l'information au profit du divertissement.
A la fin du siècle, à quoi ressemblera notre planète tiers-mondisée?
La planète tiers-mondisée sera un puzzle agrégeant «un tiers de riches, un tiers de classes moyennes et un tiers de pauvres». Riches et pauvres auront respectivement le même niveau de vie à Shanghai qu'à New York. Tout cela est l'affaire d'un siècle. Nos (petits) enfants vivront dans ce Tiers Monde globalisé qu'un Krishna Sauvy nommera peut-être le Cinquième Monde!
Pour les militants humanitaires, la tiers-mondisation au Nord ne doit pas faire pour autant oublier l'inégalité profonde dans les pays du Sud. Selon certains, le risque serait de succomber à une «campagne d'escamotage [...] menée [...] par les ultralibéraux — qui vise à noyer le Tiers Monde dans [...] la mondialisation où les problèmes seraient partout les mêmes, puisqu'il y a aussi bien des Nord au Sud que des Sud au Nord». Voilà. Vous êtes prévenus!
Ferdinand Thiry
Image de une: Un sans-abri hongrois, en janvier 2009. Laszlo Balogh / Reuters
Mis à jour le 04/05/2009 à 7h25








































Si les 5 premiers points sont essentiellement la conséquence du libéralisme forcené initié dans les années Tatcher/Reagan, pourra-t-on pour autant revenir en arrière ?
Le libéralisme qui a sacrifié pendant de longues années l'investissement de l'état dans l'éducation, la santé, les infrastructures etc. au nom d'un état "light" débouche aujourd'hui sur un monde qui est victime à la fois d'un déficit d'investissements publics sur une longue durée, et qui est néanmoins plus lourdement endetté que jamais. On a pas investi pendant toutes ces années par idéologie, et on en paie maintenant le prix. Mais l'argent qui n'a pas été investi par l'Etat dans les infrastructures, c'est évaporé. De ce fait aujourd'hui on ne dispose ni des investissements, ni de l'argent qui aurait du servir à ces investissements. Il ne reste plus qu'une dette colossale qui rend très difficile le rattrapage du retard accumulé.
Le point 6 montre bien comment l'acceptation ou la condamnation de la corruption est avant tout affaire d'idéologie. Comment condamner un potentat africain qui confond les revenus de son pays et sa cassette personnelle, lorsque chez nous un petit groupe dont l'échec a conduit les entreprises qu'il dirigeait à la ruine, se vote des parachutes dorés et des retraites chapeaux en toute impunité ?
Ferdinand Thiry se livre à un exercice de prospective documenté et nous dessine un tableau parfaitement réaliste. Il y a bien quelques approximations comme l'utilisation du cas américain comme exemple significatif de la régression de l'occident mais cela ne change pas le Sens du procès de tiers-mondialisation dans lequel nous sommes engagés.
On pourrait rajouter des exemples d'écart entre le dynamisme des « pays émergents » et l'Europe, avec le cas de la France arc boutée sur son immobilisme mental, sa névrose rationaliste. On pourrait remarquer la dégradation morale et intellectuelle débouchant sur une sorte de perte de contrôle générale que l'on constate dans la gestion des affaires complexes.
Pire, des pays que nous avons dominé et auxquels nous avons infligé colonisation ou esclavage, matériel ou moral, intellectuel ou religieux monte une condamnation souvent sans nuances qui vient cogner dans le relatif délabrement qui s'est progressivement installé. En voilà un exemple concernant le rôles des médias sur un site qui y est presque dédié parmi d'autres brulôts.
Ne parlons pas de l'industrie du catastrophisme qui culpabilise l'homme occidental même si au fond c'est l'homme tout court est visé. Yves Cochet révélant le Sens du mouvement auquel il participe promeut un malthusianisme conduisant à une quasi disparition de la population occidentale. Elle est déjà en voie de régression démographique. Même les pays à forte croissance sont visés. Les ONG, dont nous parlait l'auteur ici-même, participent à cette accusation régressive de l'humanité. Tout cela est vrai mais ce n'est qu'une des tendances à l'oeuvre.
La prospective humaine cherche à comprendre ce que sont les tendances en présence et ce qui les anime considérant que ce qui nous arrive n'est que phénomène humain à éclairer. Un progrès de civilisation consiste sans doute à y voir plus clair, à opérer des choix d'orientation et à engager des projets de développement humain appropriés. En voilà quelques tendances indicatrices.
La régression impérialiste. Elle a consisté à multiplier les moyens matériels de puissance avec une économie de croissance, nécessaire pour alimenter des objectifs d'emprise sur l'humanité des êtres et des autres. Régression humaine grâce à la multiplication des moyens de puissance. Ce sont des accusations fréquentes faites à l'Occident toute en dénonçant aussi la montée en puissance des autres (pays émergents). Le procès en est devenu permanent qu'il s'agisse de capitalisme ou du collectivisme, antagonismes indissociables d'un même rapport de force.
La régression naturaliste. Elle consiste à réduire l'humain à des processus naturels éliminant tout libre arbitre qui serait une simple illusion provenant « d'effets de complexité ». Les consommateurs en sont un modèle type avec l'appareil médiatique comme moyen de contrôle et de régulation, tant pour l'excitation que pour l'accusation. La crise du paradigme systémique en économie mettra peut-être un coup d'arrêt à cette mécanisation des fonctionnements humains en restaurant la question communautaire des valeurs partagées comme voie de progrès et de civilisation humaine.
La progression rationaliste idéaliste. Elle est apparue ces derniers siècles en occident comme porteuse de croissance de la capacité intellectuelle et organisationelle de l'homme. Sa maîtrise des « représentations mentales » lui a donné cette aura qui s'est mue cependant en technocratie et en idéologie de plus en plus instrumentalisée. Sa sacralisation, notamment ici avec la religion républicaine et son bras armé l'Etat jacobin, l'a coupée radicalement de ses racines humaines et communautaires en même temps que de leurs enjeux concrets. Aux polytechniciens se sont aussi substitués progressivement les énarques. La France est en fait un modèle type de la crise mondiale.
Nous sommes dans une crise de la civilisation des représentations mentales, caractéristique des succès de l'Occident repris mondialement. Cette crise se traduit par les troubles que nous vivons ici avec ses tentatives régressives et sa crispation rationaliste jacobine. Cette dernière alimente idéologiquement le « Non à la réforme! » et s'abîme de façon quasi pavlovienne dans les régressions conflictuelles ou systémiques dont nous sommes témoins (et acteurs) au jour le jour.
Seulement comme toute crise elle est une épreuve de dépassement pour entrer dans une nouvelle phase de civilisation humaine. Cette émergence foisonnante, internet en est un révélateur et un champ d'expérimentation, brouillonne mais décisive. Rien n'est et ne sera plus comme avant.
Parmi les critères de cette tendance, débarrassés des tentatives de récupération et d'interprétation par les autres tendances, je placerai la question de l'autonomisation (empowerment) des personnes et des communautés humaines, à toutes les échelles. La mondialisation est ainsi la construction de mondes comunautaires qui ne se limitent pas aux « frontières mentales » et aux formalismes matérialisés. La question du Sens du bien commun devient celle, essentielle, du politique, de la justice, de l'économique, de l'éducatif, de la recherche, de la santé, de la démocratie, du développement, du management, du rôle des médias, des médiations telles que le virtuel vecteur symbolique des vertus humaines, des compétences individuelles et collectives, des relations internationales comme interrégionales ou interculturelles. Bref, toutes les affaires humaines.
Pendant que ce monde se déploie à très grande vitesse sur l'ensemble de la planète nos vieux pays chaussent leurs lunettes anciennes et se font la « guerre des représentations ». Elle tourne à la guerre du Sens dont ils ignorent encore qu'il est de leur responsabilité, ni fatal ni mécanique.
Pardon pour ceux qui ont besoin d'images familières pour se « représenter » concrètement les choses. Cependantt s'ils se laissent aller à résonner avant de raisonner et à regarder autour d'eux, y compris sur Slate, peut-être y trouveront-il quelque signification.
Voilà typiquement le genre d'article qui, non seulement me déclenche la migraine mais de plus me colle le bourdon.
Ajoutez à cela le docte commentaire de Roger, et plus personne ne devrait oser l'ouvrir.
Eh bien j'ose tout de même me demander si vous en seriez arrivé aux mêmes conclusions alarmistes si vous aviez basé vos comparaisons entre pays développés et sous-développés (n'ayons pas peur des mots)
1 - sur l'espérance de vie : moyenne des E.U. 78,5 - de l'U.E. 78,14 - de la France 80,98 - de l'Afrique autour de 50
2 - sur l'indice de développement humain (IDH) :
parmi les 10 premiers pays, 7 pays d'Europe, les 10 derniers pays étant tous des pays africains.
3 - sur le coefficient de GINI qui mesure l'inégalité des revenus :
parmi les 15 pays les plus égalitaires se trouvent 14 pays européens, parmi les 15 pays les plus inégalitaires se trouvent 9 pays sud-américains et 6 pays africains.
Sur ce, je vais soigner ma migraine.
Je vous recommande le site oulala.net
Quand on invente des chiffres, on peut etayer n'importe quelle these completement absurde. Un exemple de gros mensonge contenu dans cet article:
Des analystes n'hésitent plus à taxer les Etats-Unis de « pays en voie de tiers-mondisation ». Ils sont l'une des nations les plus endettées et sa dette ne fait que s'aggraver à cause du déficit budgétaire. En 2008, elle représentait 360% du PIB.
C'est absolument faux: en 2008 la dette des Etats-Unis representait environ 75% de leur PIB.
Je n'ai pas le temps de verifier le reste, mais j'ai l'impression que la moitie des arguments de cet article sont bases sur des chiffres inexacts. Quand je lis qu'il y a plus de morts dans les trains en Angleterre qu'en Inde, j'ai de tres gros doutes...
Je pense que l'auteur de l'article fait référence à la dette totale du pays et non à la seule dette extérieure...
Je cite wikipedia:
L'endettement intérieur total d'un pays est donc constitué de la somme des dettes des administrations publiques, des ménages et des entreprises. Par exemple, en France, en 2007, l'endettement intérieur total était de 3 600 milliards d'euros, soit 190 % du PIB
...aux USA si on intègre la dette liée au plan de soutien du secteur financier, on arrive à une dette totale de près de 45000 milliards de $ ce qui fait bien plus de 300 % du PIB...
Mais cela a-t-il un sens dans le cadre de cet article ? Si ce chiffre inclut la dette de tous les menages et des entreprises, alors pour etre juste il faudrait en contrepartie mentionner les actifs colossaux de ceux-ci (la valeur de tous les terrains et batiments des Etats-Unis, de leur parc automobile, de la capitalisation boursiere de leurs entreprises, des brevets qu'ils detiennent, etc). Quand on s'endette pour acquerir quelque chose, ca n'est pas comparable avec la dette des pays du tiers-monde, qui est en pure perte car elle coute cher a rembourser sans jamais rien rapporter. Dire que les Etats-Unis sont un "pays en voie de tiers-mondisation" parce qu'ils sont tres endettes est absurde, si cette dette est due a de nombreux investissements rentables sur le long terme.
Par certains cotés, cette dette US n'est pas sans rappelée celle du tiers-monde. La guerre en Irak en est une composante essentielle, au même titre que les achats d'armes le sont dans nombre de pays du tiers monde. L'investissement militaire est-il rentable sur le long terme ? Si on considère la situation en Irak, en Afghanistan et au Pakistan, on peut en douter. D'un autre coté la composante militaire de la dette américaine se distingue de celle des pays du tiers-monde dans la mesure où elle finance une production essentiellement locale. L'industrie de l'armement est difficilement délocalisable et c'est sans doute de ce fait également une façon de protéger des emplois américains.
Après cette lecture édifiante qui, d'après certains commentateurs, comporte des inexactitudes? je ne sais que penser? et surtout, quelle attitude adopter? Plus que l'inévitable peur que procure l'Inconnu, cette inquiétante litanie, provoque une explosion que j'attendais confusément, même à mon humble niveau. Comment pourrait-il en être autrement quand nous écoutons, regardons et vivons pour la plupart d'entre nous, les événements égrainés à longueur de journée par les médias, dont le seul dénominateur commun est l'HOMME!! Je ne puis m'empêcher de penser à la citation d'André MALRAUX, en substance: le 21ème siècle sera spirituel, ou ne sera pas.