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La croissance pour tous est une illusion

Ferdinand Thiry, mis à jour le 04.05.2009 à 7 h 25

La tiers-mondisation de la planète est en marche.

Un sans-abri hongrois, en janvier 2009. Laszlo Balogh / Reuters

Un sans-abri hongrois, en janvier 2009. Laszlo Balogh / Reuters

La croissance est devenue l'Arlésienne qui alimente toutes les conversations, des couloirs du pouvoir aux cafés du commerce... Faut-il y croire? Sera-t-elle en V W ou L? Tous les Diafoirus de l'économie se penchent sur la moribonde et préconisent des remèdes de cheval. Quant aux sans-voix-au-chapitre, ils se consolent en imaginant qu'«avec la crise l'égalité sociale a fait un grand bond, car tout le monde devient plus pauvre !» (F. Ménager). Ils n'ont pas complètement tort. La croissance subit en fait une mutation inhérente à la globalisation dont M. Chossudovsky avait déjà identifié la nature en 2003: la tiers-mondisation de toute la planète.

Le mythe du progrès universel nous rend aveugle

A nos yeux, le progrès universel, mesuré par la croissance des richesses et le transfert des connaissances et des technologies, est le primum movens du bien-être des sociétés. Ainsi avons-nous converti les pays sous-développés en pays en voie de développement (PVD) grâce à un simple coup de baguette idéologique. La vision néolibérale, qui ne voit pas de tiers-monde dès lors que tout le monde serait soumis aux mêmes règles, a contribué à masquer cette tiers-mondisation.

De même que nous avons été incapables d'anticiper le démantèlement du bloc communiste, nous n'avons pas vu venir le double mécanisme d'une tiers-mondisation des pays développés et d'une renaissance du Tiers Monde. Les tierces nations réécrivent l'Histoire sur de nouvelles fondations économiques. Certaines vont même jusqu'à recoloniser les terres d'Afrique et exploiter leurs matières premières ! On peut lors comprendre le sanglot de l'Homme Blanc  face à cette redistribution brutale des cartes en pleine crise mondiale. La remarque de M. Merle — «notre désarroi vient précisément de ce que les valeurs que nous avons exportées nous sont aujourd'hui renvoyées en pièces détachées» — n'a jamais été autant d'actualité.

La Tiers-mondisation est une seule et même logique à l'œuvre, à tous les niveaux, dans le monde actuel tout entier

Le concept de Tiers Monde, créé par Alfred Sauvy en 1952, ne peut plus se réduire aux stéréotypes d'un militantisme datant des années soixante. En 1989, Sauvy lui-même remit en question sa limitation aux pays les plus pauvres, parce qu'«elle fait oublier la diversité croissante des cas». Zweyacker souligne que «Le développement n'est pas [uniquement] un problème du Tiers Monde [...] Il s'agit d'une seule et même logique à l'œuvre, à tous les niveaux, dans le monde actuel tout entier... ».

Coincés dans des modèles de l'après guerre, les pays du Nord se tiers-mondisent lentement. Le marché financier n'est plus en phase avec les réalités industrielles et la crise aggrave la dissociation entre développement économique et réformation du tissu social. Ce n'est pas là un simple mal fonctionnement, ni une extension du Quart Monde, car il y a paupérisation du système social dans son entier. Ce n'est pas là non plus l'effet transitoire d'une restructuration qui permettrait au Nord de mieux profiter des lendemains qui chantent.

Le Tiers Monde, lui, se développe sur le mode occidental dont il est encore l'otage. Cela induit des bénéfices secondaires, mais seulement pour une fraction de sa population. Les pays du Tiers Monde vont continuer à se tiers-mondiser en raison de la dégradation de la solidarité traditionnelle, de l'urbanisation et son corollaire la désagrégation du tissu rural, la concurrence entre PVD, l'exacerbation des tensions ethniques et religieuses, et la surpollution de l'environnement.

La tiers-mondisation est en marche

Pour s'en rendre compte, il suffit d'analyser la situation des pays occidentaux à l'aune des critères qui définissent le concept de Tiers Monde.

1. La dépendance économique
Des analystes n'hésitent plus à taxer les Etats-Unis de « pays en voie de tiers-mondisation ».   Ils sont l'une des nations les plus endettées et sa dette ne fait que s'aggraver à cause du déficit budgétaire. En 2008, elle représentait 360% du PIB. Depuis presque vingt ans, leur balance commerciale est déficitaire.

La Russie s'est profondément tiers-mondisée. Zacharie notait qu'en une décennie, la Russie a connu tous les déboires politico-financiers qu'avait connus le Tiers Monde avant elle». Le PIB russe ne vaut plus que 59% de sa valeur au moment de la chute du Mur de Berlin. L'ex-seconde puissance mondiale est criblée de dettes et le seuil de pauvreté atteindrait 90% de la population.

2. La rupture sociale et son corollaire l'inégalité
Nous assistons à la tiers-mondisation de la classe moyenne au Nord. Ceci est d'autant plus préoccupant que de sa confiance dans l'économie et dans les politiques, dépendent son engagement et la réalisation des objectifs de croissance.

Victime de la dernière récession, elle s'est paupérisée et continue de s'appauvrir. Sa précarisation s'est installée au cours du processus de globalisation qui a entraîné de nombreuses restructurations et délocalisations. Elle est surendettée et ne peut plus maintenir son train de vie antérieur, voire payer ses impôts et ses emprunts immobiliers. Elle n'incarne plus la prospérité, mais la crise. Le Professeur Thayer envisage le pire: «Je suis assez vieux pour me souvenir du temps où les rues étaient pleines d'infirmes [...] qui n'avaient pas d'autre choix que de mendier auprès des passants, qui eux-mêmes n'avaient pas grand-chose. Ce monde là est de retour».

L'économiste P. Roberts se pose la même question: «Est-ce que l'Amérique sera devenu un Tiers Monde dans 20 ans?». F. Wooldridge rapporte les propos d'un ami Indien: « Vous, les Américains, vous avez vécu de façon artificielle [...] Il est temps que vous reveniez au niveau de pauvreté des pays du Tiers Monde ». Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner si la classe moyenne est en train de devenir anti-mondialiste! Ce d'autant que le marché du travail au Nord est en voie de tiers-mondisation en capitalisant sur l'exploitation d'une immigration illégale.

Le sentiment d'insécurité dans les mégapoles est la chose la mieux partagée du Nord au Sud. «Lorsque le concept de Tiers Monde s'est imposé, les abysses étaient au pied des murailles de l'hémisphère nord [...] Aujourd'hui, on s'aperçoit que les abysses sont aussi sous les fondations du Nord : l'Est a déjà sombré, l'Ouest perd ses repères et ses certitudes [...], en même temps qu'il découvre un Sud dans ses banlieues et ses downtowns.»

3. L'insuffisance, la détérioration, le défaut de maintenance des infrastructures
Depuis des décennies, le Nord a gravement négligé ses infrastructures et nombre d'entre elles sont dans un état de délabrement avancé. Le coût de la réhabilitation est tel qu'on se demande s'il sera possible d'améliorer la situation.

Aux Etats-Unis, leur financement est tombé en dessous de 2% du PNB, moins qu'en 1950 ! Les travaux essentiels à la prévention des catastrophes naturelles ne sont pas toujours entrepris. Ainsi, 3.500 barrages sont autant d'épées de Damoclès.

375.000 kilomètres de routes sont en mauvais état. New York devrait investir au moins 9 milliards de dollars dans les cinq ans pour gérer la détérioration de la voie publique et surtout de ses ponts.   Le transport routier va augmenter de 57% d'ici à l'an 2020 et l'import-export va croître de 100% en tonnage. Les autoroutes qui assurent déjà 78% du tonnage national, ne seront donc pas capables d'absorber cette surcharge.

Le transport du fret maritime est arrivé à saturation. Les ports de New York et du New Jersey qui devraient augmenter leur capacité d'accueil, s'ils veulent faire face au doublement du volume des importations à l'horizon 2025, n'en font rien.

L'accès à l'eau potable est un marqueur de développement. En Amérique du Nord, les systèmes de distribution présentent un risque sanitaire non négligeable. Les tuyaux d'eau sont vieux, fragiles et contaminés. On estime qu'il faudrait 11 milliards de dollars pour les remplacer, alors que les crédits ne sont que de 850 millions.

Comme dans le Tiers Monde, de graves incidents ne sont plus rares. En 2003, une panne gigantesque avait laissé 50 millions de personnes sans électricité dans l'Ontario et huit états américains.

Désormais les accidents de chemin de fer sont plus meurtriers en Grande-Bretagne qu'en Inde.

4. La fragilité et l'inefficacité des services publics

  • Dans le domaine de la santé

Les systèmes de santé au Nord se sont dégradés à un point tel que des malades, ne pouvant plus payer leurs factures ou exaspérés d'attendre en vain plusieurs mois pour se faire opérer, vont se faire soigner dans le Tiers Monde. En 2005, ce «tourisme médical» a présenté une croissance de 40 milliards de dollars.

Aux Etats-Unis, pays qui est toujours à la pointe de la recherche médicale mondiale, l'augmentation des primes d'assurance pour les médecins et la recrudescence des plaintes en justice, font que nombre de spécialistes à «haut risques» tels les obstétriciens, les anesthésistes, les (neuro)chirurgiens, arrêtent de travailler. Ainsi, leur déficit démographique dans certains Etats n'a rien à envier au Tiers Monde. En 2005, 47% des hôpitaux souffraient d'une pénurie alarmante d'anesthésistes, les obligeant à réduire le nombre des interventions chirurgicales. En dix ans, les services d'urgence ont diminué de 14%.

En Europe, le budget de la santé publique va devenir insolvable. La proportion des personnes âgées devrait passer à près d'un tiers en 2050. Qui va payer leur prise en charge?

Au sein des pays de l'OCDE, le manque de personnel dans les hôpitaux est criant. Le recours à l'immigration d'infirmières des PVD se généralise. En Grande-Bretagne, elles représentent près de 10% des paramédicaux (2003). Près de 3.000 médecins philippins s'entraînent pour obtenir la «qualification infirmier» afin d'émigrer aux Etats-Unis. La France compte 6% de médecins issus des PVD.

On constate des signes de tiers-mondisation dans les conditions d'exercice. Les familles migrantes revendiquent de plus en plus le respect de spécificités culturelles incompatibles avec les pratiques médicales au Nord. Certaines représentations traditionnelles du Mal contestent les acquis de la santé publique. Sur la BBC, un membre du Conseil Nigérian de la Sharia déclarait que la poliomyélite était «un problème imaginaire, fabriqué de toutes pièces en Occident, [...] un complot pour nous forcer à nous soumettre à un programme diabolique [de vaccination]». Par ailleurs, on assiste à la mondialisation de virus émergents dont la liste s'allonge : VIH, SARS, grippes..

  • Dans le domaine de la justice

On jauge l'évolution d'une société à sa manière de surveiller et de punir (Michel Foucault). La peine de mort est une marque de sous-développement. En 2005, les exécutions n'ont pas seulement eu lieu dans les PVD (94%), mais également aux Etats-Unis et au Japon. Le no man's land juridique de Guantanamo a été créé par l'administration américaine. En Russie, « C'est un bond vers le tiers-monde», titrait «L'Express» en 2003, et d'ajouter: «l'arbitraire y règne, la justice y est aux ordres».

On peut parler d'une véritable tiers-mondisation de l'espace pénitentiaire. Aux Etats-Unis, «sur 9 millions de détenus libérés en 2002, plus de 1,3 million étaient porteurs de l'hépatite C [et] 137.000 étaient séropositifs». D'après un rapport du Sénat (2000), la situation est tout aussi affligeante en France. Que ce soit au Nord ou au Sud, quand on est pauvre et prisonnier, il ne reste plus qu'à se mutiner pour ne pas se suicider.

5.  L'analphabétisme
L'analphabétisme est un marqueur de l'inégalité. 900 millions d'analphabètes vivent dans le Tiers Monde.  Selon M. Tamim, quand le taux d'alphabétisation est proportionnel au taux de croissance économique et inversement proportionnel au taux de croissance démographique, il y a tiers-mondisation. Si on applique cette «loi», on note l'existence de poches de Tiers Monde au sein des pays les plus industrialisés et des îlots de développement dans les pays du Tiers Monde. Cela dit, on parle peu du quart des adultes et des adolescents des pays du Nord qui sont fonctionnellement analphabètes (FA), c'est-à-dire des individus qui ne comprennent pas, en le lisant ou l'écrivant, un texte simple en rapport avec leur vie quotidienne. «Ce qu'il y a de bien avec les livres, c'est qu'il y a parfois des photos fantastiques», aurait déclaré G.W. Bush. On ne s'étonnera donc pas que 23 millions d'adultes américains soient FA.

En Grande-Bretagne, 22% de la population sont FA pour un taux européen de 10%. L'analphabétisme fonctionnel affecte la sécurité publique: en 2000, aux Etats-Unis, 60% des adultes incarcérés et 85% des jeunes délinquants étaient FA. Il pose aussi un gros problème de ressources humaines pour le développement économique. The Northeast Institute (2001) a évalué qu'il en coûte des milliards de dollars par an en raison d'erreurs et d'accidents qui entravent la productivité. Pour y palier, les trois quarts des firmes listées par Fortune Magazine offrent des cours d'alphabétisation à leurs employés.

6. La défaillance des dispositifs de bonne gouvernance
Le manque de gouvernance est une critique phare des leaders du Nord à l'encontre des élites du Tiers Monde. La crise financière a révélé que de très hauts décideurs occidentaux étaient tout aussi coupables.

La corruption coûterait 3% du PNB mondial! En France, on estime qu'elle représente 15% du total des contrats passés par l'Etat et les collectivités locales. Même s'il est vrai que des lois voient le jour et des responsables sont condamnés, il existe au Nord une certaine entrave à la liberté de l'information et de la justice, paramètre indispensable pour lutter contre cette corruption endémique. Le vrai défi est de mettre fin à la dépréciation de l'Ethique au sein du monde occidental des affaires.

7. Le sous-développement technologique et scientifique
Le leadership technologique reste le privilège des pays au Nord. Le nombre de scientifiques par million d'habitants des PVD est de 10 à 30 fois inférieur à celui des pays développés. Cela dit, la recherche occidentale traverse une crise sérieuse. Elle subit les contrecoups de mises en cause économiques, politiques, éthiques, voire religieuses. Un appel, «Défendre la Science»,  a été lancé afin d'alerter l'opinion américaine sur les interventions des politiques visant à satisfaire l'intérêt de l'industrie en matière de santé, d'environnement et de sécurité nationale. Ce texte souligne l'importance de conserver une démarche scientifique au-delà des croyances, tel le créationnisme. Face aux défis du XXIe siècle, la recherche française, quant à elle, reste malade de son addiction au système public...  

8. Une mortalité et morbidité infantiles élevées
Chaque année, 15 millions d'enfants meurent de faim, surtout en Inde et en Afrique Noire où sont recensées 40% des victimes. Loin de moi donc l'idée de comparer cette terrible tragédie des pays du Sud avec la situation au Nord. Cela dit, aux Etats-Unis, dans les années 90, 46% des enfants Afro-Américains et 40% des jeunes issus de l'immigration hispanique souffraient de la faim de façon chronique. En 2004, près de 12% des familles étaient dans un état d'insécurité alimentaire.

Aujourd'hui, un enfant sur huit va au lit le soir en ayant faim. Au Nord, la malnutrition se cache souvent derrière l'obésité, qui traduit en réalité une inflation de l'état de pauvreté. En effet, on est exposé au risque d'obésité si l'on n'a pas les moyens de manger de façon équilibrée. Un petit Américain sur quatre est obèse...

9. Une surpopulation incontrôlable
Au Nord, la surpopulation est âgée et ses conditions d'existence sont en voie de tiers-mondisation. Au Canada, 16,8 % des personnes de plus de 65 ans vivent dans la pauvreté. En France, selon La Fondation Abbé Pierre, «600.000 personnes âgées vivent avec une allocation de solidarité qui les situe sous le seuil de pauvreté». C. Robert note qu'«il y a un mouvement massif de personnes âgées allant au devant des maraudes d'aide aux sans-abri pour réclamer [...] des produits alimentaires». A terme, leur mobilité résidentielle faible va poser un énorme problème d'entretien et de salubrité du parc des logements. En effet, «être propriétaire ne protège pas de la précarité». 84% des ménages âgés pauvres sont propriétaires, mais ne peuvent pas payer les charges.

10. Le manque de démocratie    
La participation démocratique est un objectif de développement en soi. Les pays au Nord échappent à l'oppression. Cela dit, «si le peuple ne prend pas la parole, s'il n'utilise pas la presse et si les gens ne se regroupent pas en associations [...], alors la démocratie sera contrôlée par les élites politiques». Au Nord, nombre de bugs «sapent le principe une personne, une voix»: la non transparence du financement politique, la faible représentativité des femmes, l'érosion syndicale, le lobbying industriel, les mises en cause de l'indépendance de la justice, la fragilité économique des médias et sa tendance à sacrifier l'information au profit du divertissement.

A la fin du siècle, à quoi ressemblera notre planète tiers-mondisée?
La planète tiers-mondisée sera un puzzle agrégeant «un tiers de riches, un tiers de classes moyennes et un tiers de pauvres». Riches et pauvres auront respectivement le même niveau de vie à Shanghai qu'à New York. Tout cela est l'affaire d'un siècle. Nos (petits) enfants vivront dans ce Tiers Monde globalisé qu'un Krishna Sauvy nommera peut-être le Cinquième Monde!

Pour les militants humanitaires, la tiers-mondisation au Nord ne doit pas faire pour autant oublier l'inégalité profonde dans les pays du Sud. Selon certains, le risque serait de succomber à une «campagne d'escamotage [...] menée [...] par les ultralibéraux — qui vise à noyer le Tiers Monde dans [...] la mondialisation où les problèmes seraient partout les mêmes, puisqu'il y a aussi bien des Nord au Sud que des Sud au Nord». Voilà. Vous êtes prévenus!

Ferdinand Thiry

Image de une: Un sans-abri hongrois, en janvier 2009. Laszlo Balogh / Reuters

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