Economie

Europe: argent mondial vs politique locale

Moisés Naím, mis à jour le 16.11.2011 à 7 h 12

La crise actuelle nous apprend une chose: il va falloir mondialiser davantage la politique locale et localiser la finance internationale. Une tâche loin d'être aisée.

Euros in a plant pot / Images_of_Money via FlickrCC License by / Taxbrackets

Euros in a plant pot / Images_of_Money via FlickrCC License by / Taxbrackets

La crise de la zone euro est la plus récente et tumultueuse manifestation du choc entre deux importantes tendances de notre époque. L’une très ancienne, et l’autre on ne peut plus nouvelle. La première: la politique est définie par des intérêts et des passions locales; la seconde: la finance s’est mondialisée. Ce conflit secoue l’économie et la politique du Vieux continent, mais ses effets se font également sentir au niveau d’autres régions et pays.

«La politique est toujours locale.» Cette citation du célèbre du politicien américain Tip O’Neill est tout à fait juste, car le succès d’un responsable politique dépend de sa capacité à cerner les intérêts et préoccupations les plus concrètes de ses électeurs et de leur promettre des solutions à leurs problèmes quotidiens. Ce sont ces problèmes de dimension locale, voire personnelle, et non les grandes idées intangibles, qui importent au plus grand nombre. Rares sont ceux qui pensent au-delà de leurs frontières au moment d’aller aux urnes ou de choisir la personnalité/le parti/la cause politique qu’ils soutiendront.

Cette phrase d’O’Neill à propos de la politique entre en conflit avec une autre constatation: «L’argent s’est mondialisé.» A l’heure d’Internet, il suffit d’appuyer sur une touche de clavier d’ordinateur pour investir ou dépenser, en quelques minutes, une somme d’argent dans à peu près n’importe quel pays.

Les chiffres sont astronomiques: le marché international des devises est aujourd’hui huit fois plus important qu’il y a à peine vingt ans. Les montants destinés à l’achat de sociétés et d’actifs physiques dans un autre pays (en d’autres termes, les «investissements étrangers directs») ont été multiplié par quatre, les pays pauvres ayant enregistré les augmentations les plus rapides.

Finance mondiale, politique locale... et commerce régional

Cette explosion de la circulation planétaire de l’argent est à double tranchant. Elle a créé en abondance de nouvelles sources de financements et d’emplois, si bien que des pays comme la Chine (qui a attiré des investissements d’une valeur totale de 185 milliards de dollars en 2010) ou le Brésil (48 milliards) n’auraient pas pu –en l’absence de ces investissements étrangers– arracher un si grand nombre d’individus à la pauvreté, comme ils l’ont fait ces dix dernières années.

Seulement voilà, l’argent est lâche, impitoyable et volatil. Comme on peut le constater à l’heure actuelle en Europe, les investisseurs peuvent prendre peur et fuir aussi vite qu’ils sont venus, laissant des pays basculer dans la précarité. En parallèle, certains spéculateurs surfent sur la crise et contribuent à la déstabilisation d’économies et de gouvernements. Cependant, ces spéculateurs ne sont pas à l’origine de la crise, ils en profitent lorsque les gouvernements laissent leur économie devenir vulnérable.

Mais alors que la finance est mondiale et la politique locale, le commerce international, lui, s’opère au niveau régional. C’est peut-être surprenant, mais la mondialisation ne touche pas (encore) les échanges de produits manufacturés. Les volumes d’importation et d’exportation de produits industriels sont bien supérieurs au sein d’une même région qu’entre des pays non voisins. Exception faite des matières premières ou des produits de première nécessité (pétrole, fer, riz, etc.), les statistiques montrent que les Européens ou les Asiatiques commercent davantage entre eux qu’avec d’autres régions. Il en va de même pour les Américains. Or l’exportation de produits manufacturés constitue une importante source d’emplois parmi les mieux rémunérés.

Et comme on le sait, la main d’œuvre est plus ou moins immobile. Les travailleurs immigrés ne représentent que 3 petits pour cent de l’humanité. Et il est clair que les impacts de la mondialisation sur l’emploi se manifestent au niveau du commerce (lorsque des produits locaux sont plus chers que ceux importés) ou des investissements étrangers (lorsqu’une usine se délocalise vers un pays où la main d’œuvre est moins cher). Rien n’a plus d’impact concret sur la politique locale que le chômage. Des millions de chômeurs.

Un mélange explosif

A la lumière des événements récents en Europe, on peut en conclure que le cocktail «politique locale-argent mondial» est explosif. Quand on y ajoute le commerce régional et l’emploi peu mobile, les effets sont encore pires. Regrettablement, nous n’avons pas encore trouvé d’antidote. Protéger les économies des va-et-vient de l’argent mondial serait tentant, et il existe certainement des mesures pour diminuer ces flux financiers. Mais la tâche est difficile, coûteuse et peut facilement amener à prendre des décisions en apparence appropriées mais en réalité préjudiciables. «Mondialiser» davantage la politique, en la rendant moins locale, est également un projet aussi intéressant que complexe.

Il est certain que les responsables politiques doivent s’efforcer de mieux expliquer à leurs électeurs que ce qui se passe en dehors des seules frontières de leur pays –ou de leur ville– influe sur leur situation personnelle. En Europe, ce travail de sensibilisation est devenu plus aisé. Car pour des millions de citoyens européens, cette crise a été un angoissant cours accéléré sur les liens étroits qui existent entre le «là-bas, chez eux» et  le «ici, chez nous».

En dépit de tous ces dysfonctionnements, nous n’avons pas le choix: il faut mondialiser davantage la politique locale et localiser la finance internationale. Est-ce compliqué? Extrêmement. Indispensable? Aussi.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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