Monde

Les pakistanais s'organisent pour faire face aux talibans

Ayesha Nasir, mis à jour le 02.05.2009 à 15 h 31

Patrouilles de nuit en civil

BUDABER, Pakistan - A Budaber, faubourg de Peshawar situé à environ douze kilomètres du quartier aisé de Cantt, résidence de millionnaires et de généraux, c'est l'heure du devoir. Alors que la nuit tombe et que 21H sonnent, Daud Khan, jeune homme dégingandé de 26 ans au sourire timide, commence à s'affairer. Il sort son AK-47 de sous son lit et le soumet à une inspection de cinq bonnes minutes, frotte une tache improbable avec un chiffon et ajuste la bandoulière pour positionner confortablement l'arme à son épaule. Sa mère apporte ses chaussures et les pose près du lit, tandis que son père lève les yeux de son journal pour exhorter son plus jeune fils à la prudence.

Khan et moi sortons dans les rues que balaie un vent froid. Dehors, des dizaines d'hommes attendent, tous armés d'un fusil accroché à l'épaule ou d'un pistolet glissé dans leurs shalwars. Comme c'est la coutume à Peshawar, ils évitent mon regard car c'est pour eux un manque de respect que de regarder une femme dans les yeux. Ils préfèrent s'adresser à Khan pour évoquer l'itinéraire qu'ils envisagent d'emprunter ce soir. Khan et ses voisins appartiennent à une patrouille civile, une des dizaines qui ont surgi à Peshawar et ses environs pour combattre la menace croissante des talibans. Ces patrouilles tentent de réaliser ce que les forces spéciales américaines, l'armée pakistanaise hyper-entraînée et la police sous-équipée de la province ont été incapables de faire: restaurer un sentiment de sécurité dans cette zone agitée qu'est la province de la frontière du nord-ouest, bordée par l'Afghanistan d'un côté, et par des régions tribales du Pakistan de l'autre.

Une idée née en août 2008, après l'attentat contre le lycée pour filles

Tous les soirs, chacun des foyers de Budaber, qui en compte environ un millier, fournit un homme pour participer à ces patrouilles. Ils se retrouvent dans la rue vers 21h, se divisent en groupes et patrouillent au moins jusqu'à 3 heures du matin. Pendant des heures, le seul bruit audible dans les rues est celui du martèlement des lourdes bottes et du murmure des conversations des hommes.

Khan et ses amis ont eu l'idée de former ces patrouilles quand leur ville a été la cible de militants en août 2008, après l'attentat contre le lycée public pour filles de Budaber. Les insurgés ont installé des explosifs à l'intérieur du bâtiment, la seule école pour fille de la région, qui accueillait presque 1.200 étudiantes. Les 26 salles de classe, tous les ordinateurs et les archives ont été détruits dans l'explosion. C'était la première fois que l'école d'un quartier de Peshawar était attaquée. L'école n'est pas très loin de la maison de Khan. Il passe souvent devant et considère les vestiges du bâtiment et le mobilier calciné comme un rappel du jour où les habitants de Budaber se sont pour la première fois sentis menacés.

«L'attentat contre l'école nous a fait comprendre à quel point les talibans s'étaient rapprochés de nous», explique-t-il. «C'est là que nous nous sommes rendu compte qu'il fallait nous défendre.» Daud Khan et ses amis n'étaient pas les seuls à penser de la sorte. Le vice-président de l'assemblée provinciale de Peshawar, Khushdil Khan, est lui aussi originaire de Budaber. Après l'attentat, il a convoqué une réunion de 200 anciens de la région. «Je leur ai dit que le choix était désormais entre nos mains,» se souvient-il, confortablement installé dans le fauteuil de son bureau de Peshawar. «Nous pouvions rester et nous battre, ou fuir notre patrie.» Une résolution fut votée ce soir-là. Les habitants de Budaber allaient prendre en main la sécurité de leur quartier.

Les policiers débordés et pris pour cible

Les initiatives de citoyens sont aujourd'hui devenues ordinaires dans Peshawar, alors que la ville lutte pour se défendre contre les talibans. Selon le journaliste local Shafiq Khan, ces derniers n'ont jamais été aussi proches. «Ils sont montés en puissance presque tout autour de Peshawar,» déplore-t-il. «Même dans la ville, certains endroits sont devenus des zones interdites.»

Assurer la sécurité de la ville et de ses faubourgs relève de la responsabilité de la police de Peshawar. Mais ces jours-ci, les 43.000 policiers ont bien du mal à assurer leur propre sécurité. Les militants les considèrent comme des agents de l'Etat et les prennent pour cible depuis deux ans. En 2007, la police de Peshawar a perdu 72 hommes. A la mi-décembre 2008, le nombre annuel de victime se montait à 148. Plus de 500 autres ont été blessées, dont beaucoup gravement.

A Peshawar, j'ai parlé à Saleem Khan, qui rêvait de devenir policier depuis l'enfance. «J'aimais leurs uniformes et la façon dont tout le monde les regardait avec respect,» raconte-t-il tout en lissant d'une main une moustache bien fournie. «A 10 ans, j'ai annoncé à ma mère que j'étais décidé à rejoindre les rangs de la police.»

Le rêve de Saleem s'est réalisé lorsqu'il est entré dans la police à 20 ans. Mais au bout de 13 années de service, il a décidé de démissionner, craignant de ne pas faire de vieux os s'il persistait. «Deux de mes amis ont été tués dans des explosions, et la police était attaquée tous les jours,» se justifie-t-il. «J'ai deux enfants en bas âge, et je ne voulais pas qu'ils grandissent sans père, alors j'ai démissionné.» Aujourd'hui, Saleem tient une épicerie et évite ses anciens collègues.

Des centaines de policiers ont démissionné, et le recrutement de la police dans la province de la frontière du nord-ouest n'a jamais connu une telle pénurie : en janvier, une publicité invitant les jeunes hommes à rejoindre les rangs de la police à Swat n'a attiré que deux candidats, et ni l'un, ni l'autre n'a accepté de venir pour l'interview.

Distribution d'armes

Confrontés à l'insuffisance des effectifs de la police pour assurer la sécurité de la ville, Daud Khan et les autres jeunes gens de Budaber en ont pris la responsabilité. Au départ, le gouvernement a choisi d'ignorer ces patrouilles, mais en février le gouverneur de la province s'est engagé à fournir 30 000 fusils aux citoyens patriotes désireux d'aider le gouvernement à assurer la sécurité de la région. Beaucoup voient cette initiative d'un mauvais œil.

«Je ne crois pas qu'une distribution d'armes aussi étendue soit une très bonne idée», critique Mahmood Shah, général de brigade à la retraite. «Il n'y a aucune garantie que ces armes restent dans les mains de bons citoyens, respectueux de la loi, plutôt que de finir entre les griffes des talibans.»

Mais Khan et les autres membres de la patrouille disent qu'ils n'ont pas le choix : s'ils n'agissent pas aujourd'hui, ce sont les talibans qui le feront.

Ayesha Nasir

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

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