Monde

«Persian Incursion», la guerre Iran-Israël dans votre fauteuil

Foreign Policy, mis à jour le 30.09.2013 à 15 h 04

Ce que j’ai appris en tant que général de salon commandant des forces aériennes israéliennes en carton.

Dessus de la boîte du jeu «Persian Incursion»

Dessus de la boîte du jeu «Persian Incursion»

Ce week-end, je me suis assis à la table de mon salon et je me suis préparé à mettre le Moyen-Orient à feu et à sang. J’ai joué à un wargame intitulé «Persian Incursion», jeu de plateau simulant une hypothétique campagne aérienne israélienne visant à détruire les sites de production nucléaires iraniens. Campagne hypothétique, pour le moment. Car le 8 novembre dernier, l’Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA) a publié un rapport qui suggérait que l’Iran continuait de travailler à son programme d’armement nucléaire. Israël n’hésitant pas à faire savoir qu’elle lâchera des bombes pour empêcher que l’Iran ne développe La bombe, la fiction pourrait bien devenir réalité. Et j’avais bien envie de savoir quel camp allait l’emporter.

Persian Incursion est un wargame se présentant sous la forme d’un jeu en boite, avec des pions en carton, l’un de ces jeux complexes mais fascinant et qui plaisent tant aux généraux de salon, combinant le côté fun des jeux de stratégie comme le Risk à la stimulation intellectuelle de la lecture d’ouvrages de non-fiction contemporains. L’écrivain Larry Bond, spécialiste des thrillers technos et co-auteur, avec Tom Clancy de Red Storm Rising (Tempête Rouge), est un des auteurs du jeu. (Clancy avait par ailleurs utilisé un wargame avec figurines – Harpoon – conçu par Larry Bond, pour s’assurer de la bonne compréhension des mécanismes de la guerre navale lorsqu’il travaillait au synopsis de son best seller, A la poursuite d’Octobre Rouge.)

Mais Persian Incursion n’est pas un roman – c’est un ouvrage de référence à l’intérieur d’un jeu. La quantité de documentation contenue dans la boîte est stupéfiante. En plus du livret de règles, on peut y trouver un dossier complet portant sur les cibles potentielles et un livret qui détaille par le menu les dimensions des centres de production nucléaire en Iran (au mètre près), ainsi que le déploiement des systèmes anti-aériens (Bond assure qu’il a obtenu ces renseignements dans des documents déclassifiés).

Guerre et politique

Persian Incursion regroupe deux jeux en un. Le premier est un jeu de simulation militaire ultra-détaillé, représentant une offensive aérienne israélienne de sept jours, au cours desquels Israël effectue ses frappes tandis que les défenses aériennes iraniennes tentent de l’en empêcher. Mais il contient également un jeu plus politique, dont les effets ont des conséquences directes sur les opérations militaires. Persian Incursion part du principe que l’attaque israélienne n’est possible que si l’un des voisins de l’Iran (Arabie Saoudite, Turquie ou un Irak sous influence américaine) permet officiellement ou tacitement le survol de son espace aérien. (Le postulat des règles est le suivant: si Israël peut se passer de l’accord d’un Etat pour les frappes initiales, il devra le demander pour les suivantes.)

Ceci posé, le jeu offre plusieurs scénarios de départ, comme celui d’un Iran ultra-radicalisé et qui ferait suffisamment peur à ses voisins pour qu’ils permettent aux Israéliens de traverser leur espace aérien ou celui du soutien de la Turquie. (A noter: le jeu est sorti en 2010, avant le refroidissement actuel des relations israélo-turques). J’ai choisi le scénario dit de la «connexion saoudienne» dans lequel les Saoudiens permettent à Israël de survoler leur espace afin qu’il se charge du sale boulot et les débarrasse de leurs ennemis jurés chiites. Je jouais les Israéliens et mon vieil ami, le colonel Noob, jouait les Iraniens.

Comme l’histoire américaine nous l’a montré ces 65 dernières années, avant de se lancer dans une guerre, il n’est pas totalement stupide de se demander comment il serait possible de la gagner. Si Persian Incursion est un wargame, la destruction ou la protection des sites nucléaires iraniens est un moyen de l’emporter –mais ne permet pas la victoire en soi. La vraie victoire est politique. Une partie de l’objectif consiste donc à engranger des «points politiques» en déplaçant un marqueur sur un compteur qui mesure le moral et l’état des opinions publiques. Mais Israël et l’Iran ne sont pas les seuls à disposer d’un tel instrument de mesure; le jeu simule la pression ou l’appui des nations qui soutiennent l’un ou l’autre des belligérants, dont les Etats-Unis, l’Arabie saoudite, les Etats du Golfe, la Russie, la Chine, la Jordanie et les Nations Unies (qui représentent l’Europe et le reste du monde, tout un symbole, NdT).

Points politiques et matériel supplémentaire

Pour résumer: plus un pays soutient Israël ou l’Iran, plus il fournit de points politiques, militaires et de renseignement à cet Etat. Ces points sont la monnaie du système de Persian Incursion: presque chaque action israélienne ou iranienne, de la frappe aérienne au tir de missile en passant par les attentats, nécessite l’utilisation de ces points.  Un peu comme les billets qui vous permettent d’acheter des hôtels au Monopoly.

Pour ajouter encore au caractère imprévisible du jeu, Persian Incursion permet à chacun des joueurs d’acquérir, avant le début de la partie, du matériel supplémentaire. Mon ami, le colonel Noob, qui jouait l’Iran, a ainsi fait l’acquisition de brouilleurs GPS, afin de gêner l’emploi des missiles guidés israéliens ainsi que plusieurs batteries de lanceurs Sol-Air HQ-9 de fabrication chinoise.

Sachant que des missiles allaient sans doute être lancés contre Israël, j’ai pour ma part fait l’acquisition d’un troisième bataillon anti-missile Arrow 2 ainsi que de plusieurs avions ravitailleurs pour soutenir mes raids aériens en profondeur. Le tableau des points politiques marque, au départ et pour ce qui me concerne, un soutien modéré de l’Arabie saoudite et un soutien sans failles des Etats-Unis, de la Turquie et des Nations Unies. En face, la Russie soutient modérément l’Iran, tandis que la Chine lui apporte tout son appui.

La situation est donc tendue et délicate pour chacun des belligérants. Si la situation politique saoudienne continuait d’évoluer en faveur d’Israël, ses avions pourraient bien participer à la curée. («oops! on voulait attaquer les avions des juifs mais on a malencontreusement bombardé votre réacteur. Notre roi est un peu à la ramasse, désolé Téhéran!») Mais le soutien sans faille de la Chine à l’Iran peut signifier l’envoi en urgence d’armement chinois.

Début de la partie

La partie commence. Le colonel Noob déploie son curieux mélange de batteries sol-air chinoises et soviétiques et met en alerte des unités d’intercepteurs iraniens sur diverses bases aériennes de son territoire. Je dois prendre des décisions importantes. Je peux faire fondre le moral iranien en attaquant les sites nucléaires ou en détruisant ses infrastructures pétrolières (dans un cas comme dans l’autre, l’Iran serait alors contraint d’abandonner son programme nucléaire.) Les sites pétroliers sont moins bien défendus et sont plus proches des frontières israéliennes, ce qui signifie que mes bombardiers peuvent emporter moins de carburant et davantage de munitions.

Mais les installations pétrolières peuvent absorber une importante quantité de dégâts avant d’être mises hors d’état et attaquer une partie des réserves pétrolières mondiales risque de provoquer une levée de bouclier sur le plan international. Fort bien: je décide donc d’attaquer les sites nucléaires iraniens. C’est mon objectif, après tout! Je commence donc par m’attaquer aux sites nucléaires de Natanz et Ispahan, les plus proches de la frontière saoudienne.

Je débute par une opération des forces spéciales, qui déploient des éclaireurs au sol afin d’améliorer la précision de mes frappes aériennes. L’Iran réplique par un «barrage de propagande» et lance des dés pour tenter de diminuer le soutien des Saoudiens à Israël – fort heureusement pour moi, les dieux en décident autrement. Israël exécute sa première frappe aérienne.

Le combat implique le franchissement, par les appareils israéliens, de zones successives dans lesquels les batteries anti-aériennes et les intercepteurs iraniens tentent de les arrêter. Je suis à nouveau chanceux: les intercepteurs iraniens, anciens et manquant souvent de pièces de rechange, s’avèrent totalement inefficaces et le système de brouillage radar israélien parvient à gêner considérablement le tir des batteries anti-aériennes iraniennes. Pourtant, un de mes F-16 est abattu, ce qui provoque immédiatement une baisse du moral de la population en Israël. Je suis cependant parvenu à endommager gravement le site de conversion d’uranium d’Ispahan, ce qui fait également baisser le moral des Iraniens d’un cran.

Chacun son tour

Le premier tour se poursuit avec une réplique de l’Iran qui lance des missiles sur les villes israéliennes, afin de faire chuter le moral des populations. Mais un des missiles explose sur son pas de tir et un autre est abattu par mes batteries de missiles Arrow. Des deux missiles restants, l’un des deux n’explose pas et le second provoque des «dégâts importants», ce qui fait baisser mes points politiques. Le tour du colonel Noob est terminé.

Le jeu se poursuit avec cette alternance de prêtés et de rendus. Malgré plusieurs tentatives iraniennes de retourner l’Arabie saoudite, le royaume continue d’ouvrir son espace aérien aux avions israéliens. Je ne perds que deux avions, mais les structures renforcées de Natanz s’avèrent difficiles à détruire. Des missiles iraniens continuent de s’abattre en Israël, mais l’opinion publique israélienne tient bon. Au final, Israël l’emporte. Plusieurs sites nucléaires iraniens sont endommagés (merci les bombes anti-bunkers!), au prix du défilé des pilotes israéliens capturés à la télévision iranienne et de la présence prolongée des enfants israéliens dans des abris anti-bombardement.

Persian Incursion est-il un jeu utile et qui permet de comprendre ce qui pourrait se produire si Israël décidait d’attaquer l’Iran? Oui et non. Je dirais pour commencer qu’il s’agit d’un excellent jeu, mais qui se déroule dans un univers alternatif, dans lequel la Turquie est toujours un allié d’Israël et où le Printemps Arabe en est resté à l’hiver. Soyons honnêtes: nous parlons du Proche-Orient; n’importe quel jeu consacré à ce sujet risque d’être obsolète trois mois après sa sortie.

Sur le plan militaire, le jeu tend à prouver –ce que l’on savait déjà, NdT– que l’Iran a autant de chance d’intercepter des frappes aériennes israéliennes que le premier ministre Benjamin Netanyahu de devenir un ayatollah. Pourtant, l’Iran n’a pas besoin d’abattre une grande quantité d’avions israéliens. Chaque F-16 brûlant dans le désert est une aubaine pour Téhéran, sur le plan politique: tentez d’imaginer neuf ou dix Gilad Shalit aux mains des Iraniens et vous comprendrez.

Absence du Hezbollah

Le jeu prévoit quelques évènements aléatoires, comme des «fuites dans la presse» ou des «émeutes contre la guerre» qui ont des effets sur le score politique. Certaines surprises peuvent s’avérer fort déplaisantes, comme un «accident industriel» frappant un site nucléaire iranien ou une «intifada» renaissante contre Israël.

On peut fortement regretter que le Hezbollah, anti-israélien et soutenu par l’Iran, ne soit pas pris en compte. Bond, créateur du jeu, affirme que cette organisation libanaise n’aurait pas le temps de réagir à une campagne aérienne israélienne de courte durée. Vision étrange, pour le moins: le Hezbollah ne peut que jouer un rôle politique et militaire dans un tel conflit. Moins de dix minutes après la chute des premières bombes sur l’Iran et avant même qu’Israël ne se lance dans la deuxième vague, le ciel du sud Liban sera strié par les traînées de missiles à destination de l’Etat juif et fourmillera de drones israéliens.

Le jeu ne permet par ailleurs pas à l’Iran de s’attaquer militairement à un autre pays qu’Israël. Si l’Arabie saoudite permet aux avions israéliens de traverser son espace aérien, l’Iran ne pourrait-il pas répliquer en attaquant l’Arabie Saoudite (ce qui pourrait provoquer l’entrée en guerre des Américains)? Persian Incursion aurait donc besoin de quelques errata et améliorations. Mais c’est aussi ce qui fait le sel d’un jeu classique comparé à un jeu de vidéo. Pas besoin d’attendre des mois pour avoir un patch correctif: un stylo, une feuille de papier et vous pouvez rajouter des règles supplémentaires pour simuler les actions du Hezbollah ou les effets du printemps arabe.

Un jeu instructif

Malgré ses défauts, j’ai beaucoup appris de ce jeu. Car il parvient à simuler l’essence même d’un conflit israélo-iranien, dans lequel chacun des camps mènerait les opérations de manière totalement différente. J’ai dû faire preuve d’audace et de cran pour mener une délicate campagne de frappes aériennes, tandis que le colonel Noob devait faire preuve de plus de patience et de subtilité, afin de compenser la supériorité militaire israélienne en s’attaquant à l’opinion publique par des tirs de missiles et des attentats, afin de tenter d’isoler Israël sur le plan politique et de l’écarter de ses alliés.

Mais la véritable question posée par cet exercice est de savoir si des frappes israéliennes contre l’Iran sont une bonne ou une mauvaise idée. La réponse offerte par le jeu est un «peut-être» qui ne dit pas son nom. Israël ne pourra pas empêcher l’Iran de répliquer à ses attaques par des tirs de missiles et des attentats. Mais Israël ne pourra pas davantage s’assurer de la destruction complète du programme nucléaire iranien. Et surtout, la clé de la victoire est très clairement de remporter la guerre des opinions publiques.

Alors, est-ce qu’on s’est amusés? Oh que oui! Mais espérons quand même que tout ceci reste un jeu…

Michael Peck travaille pour la revue d'histoire militaire  Military Times.

Traduit par Antoine Bourguilleau

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