Monde

Que faire de plus pour arrêter l’Iran sans passer par les bombes?

Fred Kaplan, mis à jour le 16.11.2011 à 9 h 26

Le candidat républicain Mitt Romney pense avoir une meilleure idée qu’Obama pour arrêter Téhéran.

Fresque anti-américaine dans le centre de Téhéran, le 12 octobre 2011. REUTERS/M

Fresque anti-américaine dans le centre de Téhéran, le 12 octobre 2011. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Le «problème iranien» peut se résumer ainsi: les Iraniens semblent vraiment être en train de construire des armes nucléaires et, bien qu’ils n’y soient pas encore tout à fait parvenus (ce qui a son importance), ils ont tout ce qu’il leur faut pour arriver bientôt à leurs fins. S’ils devaient en atteindre l’étape finale, ce serait réellement une très mauvaise nouvelle.

Pourtant, une frappe préventive de leurs installations nucléaires ne ferait que ralentir très peu leur programme, augmenter le soutien populaire pour leur régime et déchaîner une tempête d’attentats terroristes et de représailles économiques aux effets dévastateurs dans le monde entier.

Que faire alors, si malgré toutes les sanctions et les pressions, l’Iran persiste et construit sa bombe? En réalité, il n’y a qu’une seule solution, qui a plutôt bien fonctionné contre des régimes bien plus puissants—un endiguement calme, vigoureux et prolongé.

Dans ce cas précis, un endiguement vigoureux pourrait aussi inclure une augmentation de la pression contre le régime syrien de Bachar al-Assad, ce que font déjà les alliés européens et arabes. La Syrie est la porte d’entrée de l’Iran vers l’ouest de la région, notamment vers le Hezbollah au Liban. Un changement de régime à Damas, fomenté par des puissances régionales, contribuerait considérablement à affaiblir l’Iran, à la fois en termes de portée et de soutien à l’intérieur du pays.

Prenons un peu de recul.

Que ceux qui pensent que les Iraniens ne développent l’énergie nucléaire que pour en faire de l’électricité jettent un œil au rapport très commenté publié cette semaine par l’Agence internationale de l’énergie atomique—ou à son résumé et à son analyse en anglais simple (enfin, un peu plus simple) par David Albright et ses collègues de l’Institute for Science and International Security.

L'Iran n'est pas l'Irak

Petit résumé, plus concis encore: il ne s’agit pas cette fois d’une répétition de l’hystérie autour des armes de destruction massive irakiennes.

Et alors, on peut se demander: quelle importance? Israël doit posséder deux cents bombes atomiques. Si l’Iran atomise Israël, Israël peut réduire le pays en miettes; cet argument dissuadera l’Iran et ses armes nucléaires deviendront inutiles.

Le problème de cet argument est que les armes nucléaires servent aussi très bien de menace. Il est extrêmement improbable, pour les raisons citées ci-dessus, que les Iraniens lancent jamais une attaque nucléaire contre Israël ou quiconque d’autre. Mais ils peuvent utiliser les armes atomiques comme couverture pour avoir recours à d’autres moyens d’agression et d’intimidation dans la région.

Prenez la situation sous cet angle: si Saddam Hussein avait mené à bien la construction d’une arme nucléaire avant d’envahir le Koweït en 1990, George H.W. Bush et James Baker n’auraient probablement pas rassemblé ou maintenu la vaste coalition qui a mené à l’éviction et à la défaite de son armée.

Si Mouammar Kadhafi avait été au bout de ses projets d’arme nucléaire, plutôt que de les remettre aux Britanniques et aux Américains, l’Otan n’aurait sans doute pas osé matraquer ses forces à terre ni n’aurait fait grand-chose pour soutenir les rebelles au début de cette année.

Les théoriciens de la dissuasion nucléaire ont des expressions pour cela: ils parlent de «chantage stratégique» ou de «domination dans l’escalade.» Lors d’une véritable épreuve de force internationale, le camp qui peut continuellement menacer d’intensifier le conflit est généralement celui qui gagne.

Non seulement les armes nucléaires dissuadent d’initier une attaque atomique, mais elles peuvent aussi dissuader les pays de réagir à une attaque conventionnelle (ou même à une intimidation) de leur allié.

Chantage stratégique

Pour pouvoir répondre à ce genre de chantage, il faut créer les moyens qui vont permettre de l’ignorer. Par exemple, si l’Iran construit réellement un petit arsenal nucléaire puis impose ses exigences à Israël, à l’Arabie Saoudite, au Liban ou à qui sais-je encore—ou bien déchaîne les forces du Hezbollah pour qu’il cause des dégâts sans précédent—et qu’il déclare ensuite: «Si vous ne faites pas ce que je vous demande, j’ai ces armes nucléaires dans la poche et je suis assez dingue pour les utiliser,» il pourrait être une bonne idée de répondre:

«Nous avons la 5e Flotte au Bahreïn, un ou deux porte-avions rattachés au Central Command, quelques bases aériennes dans le coin, des soldats et des types des opérations spéciales au Koweït, et tout un tas de tours amusants dans notre sac au Cyber Command—et nous n’hésiterons pas à lancer des frappes aériennes contre toutes vos installations militaires, à ravager votre réseau numérique pour plusieurs années et à envoyer des commandos faire sauter vos palais et vos bunkers

Ou quelque chose dans ce goût-là. (C’est une des bonnes raisons, soit dit en passant, de conserver quelques troupes et infrastructures militaires au Koweït, comme l’ont proposé des responsables du Pentagone, quand la dernière brigade aura quitté l’Irak).

En d’autres termes, nous pourrions dire ouvertement à l’Iran, et le montrer par notre présence:

«Vos armes nucléaires ne vous donnent pas la haute main dans l’escalade.»

Cela ne résout pas entièrement le problème, bien sûr. Si l’endiguement et la dissuasion ont si bien fonctionné pendant la Guerre froide, c’est en partie parce que les dirigeants soviétiques, aussi déplorables qu’ils eussent été sous d’autres aspects, tenaient à la stabilité et (surtout à l’époque de l’ère atomique) n’avaient rien de messianique.

Ce qui n’est pas le cas du régime iranien actuel. Une autre raison du succès de l’endiguement est que, au fil des années, les deux superpuissances avaient mis au point des systèmes de radar d’alerte précoce et des verrous codés sur leurs ogives nucléaires. Rien ne prouve qu’un arsenal iranien sera assorti de ce genre de matériel.

A 5 minutes d'une catastrophe

Enfin, Moscou et Washington étaient à des milliers de kilomètres de distance. Si le radar se plantait (et il est arrivé plusieurs fois qu’une volée d’oies sauvages soit confondue avec une attaque de missiles) les commandants disposaient d’une demi-heure pour décider quoi faire. Téhéran et Tel-Aviv sont à cinq minutes. Une situation tendue et une fausse alerte pourraient déclencher une catastrophe.

Il vaudrait donc mieux, pour tout un tas de raisons, tenter d’une façon ou d’une autre de dissuader l’Iran de mettre au point des armes nucléaires.

Mitt Romney, principal candidat républicain à la présidence, a écrit un éditorial dans le Wall Street Journal de jeudi dernier: «I Won’t Let Iran Get Nukes [Je ne laisserai pas l’Iran obtenir l’arme atomique]» dans lequel il prétend que le président Obama a «mis en pièces» sa crédibilité sur le sujet et «a communiqué une image de faiblesse américaine

Une administration Romney, écrit-il, adopterait une «politique très différente.» Il imposerait «un nouveau cycle de sanctions économiques bien plus dures… prendrait la parole avec force au nom des dissidents iraniens… étaierait la diplomatie américaine avec un choix militaire très concret et très crédible… restaurerait la présence régulière de groupes de porte-avions simultanément dans la Méditerranée et la région du golfe Persique… (et) augmenterait l’aide militaire à Israël.»

Ces initiatives «enverraient à l’Iran le message sans équivoque que les États-Unis, agissant à l’unisson avec leurs alliés, ne permettront jamais à l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire

Si c’est vrai, ce signal a d’ores et déjà été envoyé. Quel genre de «sanctions économiques plus dures», exactement, envisage Romney au-delà de celles, déjà considérables, mises en place par les États-Unis et l’Union européenne? Il ne le dit pas.

Pour ce qui concerne les dissidents iraniens, les aider en secret pourrait être une bonne idée, mais l’expérience montre que parler «avec force» en leur nom n’a pour conséquence que de faire jeter en prison tous les partisans de la réforme.

Cheney et Bush avaient reculé

Enfin, quel est ce «choix très concret et très crédible» dont parle Romney, et en quoi diffère-t-il des options que les chefs d’état-major ont déjà imaginées? Pourquoi aurions-nous besoin de groupes de porte-avions dans la Méditerranée et le golfe Persique simultanément, alors qu’il y a déjà deux groupes de porte-avions dédiés au Central Command (et bien à portée de tir de l’Iran), en plus de toutes les autres forces aériennes, navales et terrestres de la région? Selon GlobalSecurity.org, les appareils transportés par un seul porte-avions disposent d’assez d’armes pour frapper plus de 1.000 cibles en une seule sortie collective. N’est-ce pas suffisant?

Le problème de l’Iran est très délicat, c’est peut-être le plus épineux que l’Occident ait à affronter aujourd’hui. Personne ne sait quoi faire à ce sujet; toutes les propositions de réponse (la mienne y compris) comportent des risques et des incertitudes. Romney ne fait rien d’autre que d’exploiter politiquement un sujet sensible de sécurité nationale en prétendant avoir une solution nouvelle.

Un républicain devrait lui dire que George W. Bush s’y est déjà aventuré quand il était Président. Dick Cheney tenait vraiment à des frappes aériennes (américaines, israéliennes, ou les deux) sur les installations iraniennes. Les chefs d’état-major avaient simulé les scénarios de manœuvres.

Dans certains d’entre eux, les premiers jours s’annonçaient bien, puis une grande confusion s’ensuivait, et finalement les Iraniens se rétablissaient et réparaient les dégâts en quelques années, forts du soutien redoublé d’autres nations et de leur propre peuple. Bush a vu ces résultats et décidé de s’abstenir.

Même l’édito de Romney ne propose pas une véritable attaque. Il ne propose rien de très différent de ce que nous faisons déjà, excepté une ou deux choses qui ne feraient qu’aggraver la situation ou simplement gaspiller des ressources limitées.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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