France

Autour du nucléaire, la politique en fusion

Gilles Bridier, mis à jour le 13.11.2011 à 18 h 19

L'énergie nucléaire est aujourd’hui un dossier clé pour le politique. Pas une raison pour le traiter en comptabilisant des circonscriptions.

Une bannière apposée par Greenpeace sur la tour Saint-Nicolas de La Rochelle pendant l'université d'été 2011 du PS. REUTERS/Régis Duvignau.

Une bannière apposée par Greenpeace sur la tour Saint-Nicolas de La Rochelle pendant l'université d'été 2011 du PS. REUTERS/Régis Duvignau.

L’énergie est-elle un sujet trop sérieux pour les politiques? Comme l’a montré l’accident de Fukushima un quart de siècle après celui de Tchernobyl, rien n’entre plus aujourd’hui dans le champ du politique que le nucléaire, qui interpelle l’Etat dans le cadre de ses fonctions régaliennes pour assurer la sécurité des citoyens. Encore faut-il que le dossier soit ouvert sur un mode réaliste tout autant que volontariste, et non pas strictement politicien dans un bras de fer plus partisan que constructif.

Or, entre les ultimatums d’Eva Joly, qui veut négocier les conditions d’un rassemblement des Verts avec le PS, et les réponses de Jean-Marc Ayrault et François Rebsamen pour le PS, uniquement basées sur une comptabilité électorale, on a plutôt l’impression que les frères ennemis de la gauche se disputent déjà des circonscriptions pour les législatives.

Plutôt que de négocier une date de sortie du nucléaire avec des effets de manche, ne vaudrait-il pas mieux travailler à un calendrier de développement des énergies renouvelables afin de fixer des étapes à la transformation du bouquet énergétique en France? Et sans dégrader le bilan carbone du pays?

L’Allemagne, un exemple à double tranchant

Le désengagement programmé de l’Allemagne, avec fermeture des dernières centrales en 2022, est un exemple pour les Verts. Pour autant, il pose des problèmes. Outre-Rhin, la production d’électricité représente 21% du total de l’Union européenne, pour 23% du CO2 émis pour fabriquer cette électricité. Pour la France, la production correspond à 15% du total européen, mais seulement 3,5% du CO2 émis. Grosse différence pour les émissions de gaz à effets de serre. Pourquoi? A cause du charbon, qui fournit 50% de l’électricité produite en Allemagne.

Alors que l’Agence nationale de l’énergie tire la sonnette d’alarme sur l’augmentation de 20% des émissions de CO2 d’ici à 2035 et appelle à ne pas abandonner le nucléaire, cette différence entre France et Allemagne mérite d’être mentionnée.

Et encore le nucléaire participe-t-il encore à 22% de la production d’électricité outre-Rhin. Qu’en sera-t-il avec toutes les centrales à l’arrêt dans dix ans? Actuellement, personne ne sait comment le passage de témoin pourra être pleinement assuré dans un délai aussi court. La solution ne saurait consister à importer de l’électricité… d’origine nucléaire produite chez les voisins.

Il ne suffit donc pas de fixer arbitrairement une sortie du nucléaire, encore faut-il savoir comment l’organiser. En France, une sortie du nucléaire revient à compenser 75% de la production nationale d’électricité. On peut pleurer sur le lait renversé, on ne changera pas les situations du jour au lendemain.

Volontarisme d’un côté, crédibilité de l’autre

Les Verts ne réclament pas, d’ailleurs, une sortie immédiate du nucléaire: Eva Joly veut négocier sur «la date et la vitesse» d’un «abandon» à terme. Mais François Hollande, pendant la campagne des primaires socialistes, a proposé seulement de réduire la part du nucléaire de 75% à 50% à horizon 2025. A priori, deux positions inconciliables...

Certes, la projection de François Hollande paraît assez peu volontariste si on s’arrête aux chiffres. Toutefois, fixer des échéances «à la volée» pour répondre à la polémique ne serait pas crédible face à des réalités qui s’imposent. 

Prenons un exemple. La consommation d’électricité en France a doublé en 25 ans. Même si les économies d’énergies doivent atténuer cette pente ascendante, elle va se poursuivre. Pourquoi? Le secteur résidentiel représente les deux tiers de la consommation française d’électricité. Sa modernisation pour améliorer ses performances énergétiques prend du retard. Il faudra encore une quarantaine d’années, surtout si les aides publiques à l’amélioration de l’habitat doivent être réduites.

Par ailleurs, le photovoltaïque et l’éolien ne pourront prendre de sitôt le relais du nucléaire. Certes, leur apport ne cesse de progresser. Toutefois, à l’horizon 2020 qui est celui du Grenelle de l’environnement, l’énergie produite par les éoliennes terrestres en France correspondra à la production de quatre réacteurs, à laquelle viendra s’ajouter la production de l’éolien offshore (technologie dans laquelle la France a pris du retard) pour l’équivalent de 1,5 réacteur seulement. Soit, pour l’ensemble de l’éolien à cette date, 8% du potentiel nucléaire actuel. Combien de temps faudra-t-il pour faire dix fois plus? Les mutations sont prioritaires, mais elles seront longues.

Plutôt qu’une date, une méthode

La véritable question n’est pas celle de la date, mais de la méthode. Et des moyens consacrés. C’est la seule façon crédible d’installer le désengagement dans la durée. Car l’enjeu existe: «Il est politiquement et démocratiquement indispensable de donner à la société la possibilité d’une sortie du nucléaire à terme, ce terme étant lui-même l’objet de débat», convient le cercle de réflexion Terra Nova dans son projet énergétique pour une société responsable et innovante. Le think tank proche de la gauche propose d’élaborer un plan «Energie 2030 pour la France» avec l’ensemble des parties prenantes et d’organiser un débat public national pour établir une loi d’orientation et une loi de programme pour cinq ans, soumises au Parlement.

Encore un débat public, dira-t-on! Qui se souvient aujourd’hui de celui mené par Nicole Fontaine, ministre de l’Industrie dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, et qui ne déboucha sur aucune disposition concrète? Encore une loi d’orientation, encore une loi de programme! 

Mais jusqu’à présent, le consensus sur le nucléaire avait servi de plateforme politique à tous les gouvernements, faisant office à lui seul de politique énergétique. Depuis l’accident de Fukushima, c’est évident, on n’en est plus là. La légitimité démocratique est devenue indispensable au traitement du sujet, avec choix de société et de mode de vie à la clé.

On pourrait imaginer que, cette fois, un débat public ne se déroulerait plus dans l’indifférence générale. Et que le Parlement pourrait exercer de véritables sanctions en cas de manquement dans l’application de la méthode ou du retard dans les investissements.

Le symbole Flamanville

Autre élément de la polémique: la centrale en construction de Flamanville. Les Verts, qui réclament l’arrêt du chantier, reprochent au candidat socialiste à la présidentielle de s’être prononcé en faveur de sa poursuite. Flamanville, ainsi, devient un symbole. Comme le fut SuperPhénix, le surgénérateur de Creys-Malville, et sa fermeture par Lionel Jospin pour obtenir la cohésion de la gauche plurielle.

On peut comprendre qu’Eva Joly à la tête des Verts veuille marquer les esprits comme Dominique Voynet lorsqu’elle occupait les mêmes fonctions. Mais on est alors bien plus dans la politique politicienne que dans la construction d’une politique énergétique.

Certes, l’EPR, réacteur de troisième génération, est critiqué, mais on peut supposer qu’il bénéficiera de l’expertise acquise dans l’exploitation des centrales existantes, nonobstant les améliorations apportées au niveau de la conception. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a déjà montré qu’elle était vigilante au respect des normes de sécurité.

A la limite, une centrale neuve profitant des dernières technologies est a priori moins susceptible de connaître des problèmes qu’une autre qui, comme celle de Fessenheim, est exploitée depuis trente-cinq ans. Si l’avenir énergétique passe par l’effacement progressif du nucléaire dans le bouquet d’énergies avant une sortie dans quelques décennies, ce n’est pas forcément sur Flamanville que des questions se posent.

D’autres sujets mériteraient aussi d’être traités, comme par exemple le recours à la sous-traitance —et donc la mise en concurrence et la recherche de productivité— dans la maintenance des centrales. De ce point de vue, les Verts pourraient demander à François Hollande des gages d’intransigeance sur la sûreté vis-à-vis d’EDF.

Gilles Bridier

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Journaliste
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