Culture

Avec «L'Ordre et la morale», Kassovitz plonge dans la poudrière d'Ouvéa

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.11.2016 à 17 h 10

Le nouveau film de l'auteur de «La Haine» retrace le carnage néo-calédonien du printemps 1988: un bon film-dossier avec les qualités et les défauts du genre, qui suscite déjà un débat très virulent.

Mathieu Kassovitz dans «L'Ordre et la morale» (Nord-Ouest Productions).

Mathieu Kassovitz dans «L'Ordre et la morale» (Nord-Ouest Productions).

L’affiche de L'Ordre et la morale, septième long-métrage de Mathieu Kassovitz, aurait pu s’orner de deux titres d’œuvres récentes, L’Exercice de l’Etat et L’Art français de la guerre. Comme le film de Pierre Schoeller, il traite du fonctionnement de l’Etat, non pas dans son quotidien banal, mais dans sa prérogative la plus grave: l’usage légal de la force. Celle qui a fait dire au prix Goncourt Alexis Jenni que «tout est là, tout est montré, c'est exactement ça, l'art français de la guerre, cette façon grandiose et absurde d'aller au massacre».

En l’occurrence, les évènements d’Ouvéa: le meurtre de quatre gendarmes et la prise d’otages de vingt-sept autres lors de l’attaque de la gendarmerie de Fayaoué (Nouvelle-Calédonie) par des indépendantistes kanaks, le 22 avril 1988; puis «l’opération Victor», l’assaut de la grotte de Gossanah où ils s’étaient réfugiés, qui aboutit à la mort de deux militaires et dix-neuf preneurs d’otage le 5 mai, trois jours avant le second tour de l’élection présidentielle entre François Mitterrand et Jacques Chirac.

Un épisode auquel le réalisateur de La Haine s’intéresse depuis dix ans et qu’il reconstitue en incarnant lui-même le patron de l’époque du GIGN, le capitaine Philippe Legorjus, envoyé depuis Paris traiter la prise d’otages. Avec lui, une vingtaine d’hommes (dont le capitaine Picon, joué par Malik Zidi, qui dirigea en 1985 la «neutralisation» de l'indépendentiste Eloi Machoro et constituait à ce titre une cible de choix pour les preneurs d’otages), dont la mise tranche avec celle des autres militaires présents sur place.

Mal rasés, sommairement habillés, mais pas cow-boys pour autant. «Des chirurgiens au milieu d’une boucherie», résume Mathieu Kassovitz.  

«Le GIGN est un groupement qui est respecté dans le monde entier car son éthique est que toute mort d’homme, dans ses rangs et dans ceux de ses adversaires, est un échec. Son travail est de négocier et de trouver une solution à des conflits sans qu’il y ait d’effusion de sang, tout en étant prêt à agir dans la violence si nécessaire.»

Peu après son arrivée sur l’île, Legorjus est lui-même brièvement pris en otage mais obtient sa libération pour tenter de parvenir à une solution négociée. Qui n’aboutira pas, avec pour résultat la sanglante intervention menée par le GIGN, les parachutistes du 11e choc et le commando marin Hubert. Deux mois plus tard, les leaders de la droite calédonienne et des indépendantistes (FLNKS), Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, signaient les accords de Matignon, ouvrant la voie à une possible indépendance qui pourrait survenir d’ici 2018.

«Devoir de mémoire» et «réconciliation»

En attendant, les initiateurs de L’Ordre et la morale espéraient que le film pourrait contribuer, selon les mots de Mathias Waneux, un élu indépendentiste qui y a collaboré, au «devoir de mémoire» et au «processus de réconciliation». Le réalisateur a beaucoup dialogué avec les tribus locales, le film a été montré à de nombreuses parties au conflit et la production a organisé lors de l’avant-première parisienne une cérémonie de «réconciliation» en présence notamment de la veuve d’un des gendarmes tués.

Une approche unanimiste qui se heurte à de nombreux obstacles et critiques parfois très virulentes. Dans un premier temps, face à des craintes de résistances sur place, le film n’a pas été tourné en Nouvelle-Calédonie mais à Tahiti, Moorea et Anaa, en Polynésie. Il n’a pas non plus bénéficié du soutien logistique de l’armée, contrairement au récent Forces spéciales, jugé «pro-militaires» par Mathieu Kassovitz.

Le seul exploitant de salles de l’île, Douglas Hickson, a ensuite annoncé fin septembre qu’il ne diffuserait pas le film, le jugeant «trop polémique et caricatural». Une décision que la production attribue à des pressions politiques, notamment du sénateur UMP Pierre Frogier (qui a démenti), et qui divise la classe politique locale. «L’exploitant a accepté le dialogue mais celui-ci n’a pas abouti à le convaincre», regrette le producteur Christophe Rossignon, qui compte néanmoins diffuser le film en décembre dans l’île sur trois ou quatre copies.

«Indignation» et «tristesse» de Pons

Ce sont ensuite les responsables militaires et politiques de l’époque qui sont montés au front. Dans une interview donnée aux Nouvelles calédoniennes, l’ancien ministre de l’Outre-mer Bernard Pons, qui n’a pas vu le film mais affirme avoir lu une des dernières versions du scénario, a fait part de son «indignation», de sa «tristesse» et de son «étonnement» face à l’absence de «souci d’objectivité».

Quelques jours plus tard, il a publié un communiqué commun dénonçant «une fiction» et «de la pure désinformation» avec trois autres «personnages» du film, le général Jacques Vidal, commandant supérieur des forces armées en Nouvelle-Calédonie en 1988, le colonel Alain Benson, adjoint gendarmerie de ce dernier, et le procureur Alain Bianconi, pris en otage par les indépendantistes avec Legorjus.

Et pour point d’orgue de cette contre-offensive médiatique, un face-à-face très tendu a opposé le 8 novembre Pons et Vidal à Kassovitz et Legorjus sur le plateau de Ce soir ou jamais, les premiers se plaignant de ne pas avoir été interrogés lors de l’écriture du scénario, Kassovitz répliquant les avoir sollicités en vain.

Chirac critiqué, Mitterrand aussi

Au cœur du débat, la thèse du film, notamment fondée sur un rapport de la Ligue des droits de l’homme de 1989: alors qu’une porte de sortie pacifique existait (les preneurs d’otages réclamaient notamment de pouvoir s’exprimer face à des journalistes d’Antenne 2, avec qui un entretien avait été calé), le gouvernement Chirac aurait saboté les négociations pour afficher sa fermeté avant le second tour, dans le même temps qu’il faisait le forcing pour libérer les otages du Liban et rapatriait une des espionnes de l’affaire du Rainbow Warrior. Puis, lors de l’assaut, au moins trois Kanaks auraient été victimes d’exécutions sommaires ou seraient morts faute de soins.

Le gouvernement de l’époque expliquait lui que l’assaut était la seule solution et l’armée a nié toute exaction. Mais, dès la mi-mai 1988, la presse, notamment Le Monde, affirmait l’inverse, avant qu’une enquête de commandement demandée par le gouvernement Rocard ne conclue à des «négligences» et des «actes contraires au devoir militaire», qui seront couverts par une amnistie générale. En 2008, Michel Rocard affirmait que des blessés avaient «été achevés à coups de bottes par des militaires français». Présent à l’avant-première parisienne, l’ancien Premier ministre a jugé que le film «fait mal parce qu'il est juste».

Un jugement partagé, selon les producteurs du film, par les nombreux dirigeants socialistes qui se pressaient à l’événement (François Hollande mais aussi Harlem Désir, Arnaud Montebourg, Jean-Marc Ayrault…). L’Ordre et la morale n’est en effet pas tendre avec la gauche: à travers des dialogues entre Legorjus et son ami Christian Prouteau (Philippe Torreton), alors conseiller technique à la présidence, il montre que l’Elysée n’aurait pas osé se mettre au travers de l’opération Victor. Dans un livre publié ce mois-ci avec le journaliste Jacques Follorou, Ouvéa: la République et la morale, Legorjus va plus loin en affirmant que François Mitterrand aurait joué un double jeu, signant l’ordre d’assaut tout en confiant une mission de pacification à l’ancien Haut-commissaire en Nouvelle-Calédonie Edgard Pisani.

«Mitterrand signe l’ordre d’assaut et une semaine après c’est le lancement des accords de Matignon. Il était proche de Jean-Marie Tjibaou et le FLNKS ne prend pas part à l’affaire. Qu’est-ce qui s’est passé?», s’interroge Mathieu Kassovitz. Sa vision des évènements comme «mise en danger de la vie de citoyens français, sans même parler des Kanaks», comme «manipulation d’Etat, drame justifié par la politique» où il est nécessaire de voir «ce qui se passe dans la cuisine», culmine dans une scène où Philippe Legorjus visionne le débat de l’entre-deux-tours du 28 avril 1988: les bouches et visages de Mitterrand et Chirac semblent se confondre alors qu’ils débattent de la Nouvelle-Calédonie…

Quand l'Histoire écrase le cinéma

Un des moments cinématographiquement les plus aboutis du film avec la scène de l’assaut final de la grotte de Gossanah, qui ramasse en quelques minutes plusieurs heures où les assaillants, dont Legorjus, rampent sous les balles sans les voir venir, dans le brouillard des grenades fumigènes. C’est une des scènes où L’Ordre et la morale, par ailleurs souvent mis en scène efficacement et sèchement, échappe à son destin de film-débat, de dossier pour le tribunal des débats télé ou des revues historiques. Pour toucher du doigt autre chose: la sanglante absurdité d’une plongée au cœur des ténèbres sous un ciel paradisiaque, cette histoire de trahison et de remords qui a donné au cinéma de guerre quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre (Apocalypse Now ou La Ligne rouge, pour les plus évidents).

Pour transcender son scénario plus en longueur, il aurait fallu que cette reconstitution du drame d’Ouvéa… ne soit pas une reconstitution du drame d’Ouvéa: à partir du moment où un film est «basé sur des faits réels», il est inévitable que sa mise en scène ne finisse par être considérée que comme la mise en page d’un livre d'histoire. Que sa réception, et même sa production, soit écrasée par les débats sur la véracité historique et la fidélité aux faits, comme le reconnaît implicitement Mathieu Kassovitz quand il parle de son personnage principal:

«J’avais une image très romanesque de Philippe Legorjus, quelqu’un qui avait un vrai conflit à trahir la personne en qui il avait confiance. En fait, je suis tombé sur un animal à sang froid, un professionnel.»

Privé de romanesque, L’Ordre et la morale est un intéressant film-dossier qui, pour sa sortie, a fini par épouser la trajectoire de son héros à l’écran: parti pour réconcilier, il est aujourd’hui soldat d’une poudrière où les balles sifflent dans les deux sens.

Jean-Marie Pottier

L'Ordre et la morale, de Mathieu Kassovitz. Avec Mathieu Kassovitz (Philippe Legorjus), Iabe Lacapas (Alphonse Dianou), Malik Zidi (JP Perrot), Alexandre Steiger (Jean Bianconi), Philippe Torreton (Christian Prouteau), Sylvie Testud (Chantal Legorjus)... Scénario: Mathieu Kassovitz, Pierre Geller et Benoît Jaubert. Production: Nord-Ouest Films. Durée: 2h16. En salles le 16 novembre.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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