Sports

Racisme: le golf pas très clair

Yannick Cochennec, mis à jour le 13.11.2011 à 14 h 50

Les propos nauséabonds de l'ex-caddie de Tiger Woods montrent que le golf reste, pour beaucoup de ceux qui le pratiquent, un sport éminemment blanc où l’homme de couleur reste relégué dans des tâches subalternes ou ingrates.

Open du Portugal 2010. REUTERS/Rafael Marchante

Les polémiques liées au racisme sont devenues, hélas, une denrée toxique et ordinaire de la chronique sportive. La récente affaire John Terry, du nom du capitaine de l’équipe de football de Chelsea, en a été la nouvelle illustration dans le sillage immédiat d’autres incidents entre Patrice Evra et Luis Suarez ou impliquant Cesc Fabregas et Frédéric Kanouté.

Dans le même registre sordide, un scandale vient d’exploser à la face d’une discipline que l’on n’imaginerait pas exposée à ces vilaines tempêtes: le golf. Et pourtant…

Lors d’un banquet à Shanghai, où se disputait un tournoi conjointement organisé par les circuit européen et américain, Steve Williams, l’ancien caddie néo-zélandais de Tiger Woods devenu celui de l’Australien Adam Scott, s’est lâché de la sorte en parlant de son ancien employeur et ex n°1 mondial.

«C'était mon but de lui mettre bien profond dans son trou du cul de noir», a-t-il répondu au micro alors qu’il était interrogé sur son comportement déjà «hors limites» en août dernier lors du tournoi d’Akron, dans l’Ohio, où il s’était saisi du micro de la télévision américaine pour saluer la victoire d’Adam Scott de façon ridicule afin d’insulter son passé avec Tiger Woods. Rires dans la salle…

Sur le circuit golfique, Steve Williams n’est pas n’importe qui en raison de ses douze années passées auprès de Tiger Woods. A ses côtés, il a participé à treize des quatorze victoires majeures du Noir américain. Pour la première fois, grâce à ce mariage couronné de succès souvent historiques, un caddie est devenu une vedette du circuit. A tel point que Williams est longtemps resté l’un des personnages sportifs les mieux payés de Nouvelle-Zélande.

Cette notoriété lui est montée à la tête au point qu’au fil des ans, Williams est devenu quelqu’un qu’il était facile de détester en raison de son arrogance et de son manque de tact, notamment vis-à-vis du public installé le long des parcours qu’il a souvent traité avec mépris.

Pas la moindre sanction

Après cette tirade de Shanghai, et face au scandale, Steve Williams a fait amende honorable le lendemain:

«Je suis désolé des propos que j'ai tenus hier soir. Je réalise maintenant que mes commentaires peuvent être considérés comme racistes. Je tiens pourtant à affirmer que ce n'était pas mon intention. Je présente mes sincères excuses à Tiger et à tous ceux que j'ai offensés.»

Quelques jours plus tard, à Sydney, lors de l’Open d’Australie où les deux hommes sont engagés, Tiger Woods a publiquement passé l’éponge après l’avoir rencontré entre quatre yeux.

Sommés de le faire par des médias anglo-saxons particulièrement remontés, le PGA Tour américain et l’European PGA Tour ont décidé à leur tour de jeter un voile pudique sur les propos de Williams et de vite tourner la page sans prendre la moindre sanction, même symbolique. Adam Scott a, lui, refusé de se plier à l’injonction qui lui était faite: virer Williams sur le champ.

Retraite en très rase campagne

En résumé, tout le monde a battu en retraite en très rase campagne y compris nombre de joueurs qui ont botté en touche à la moindre question posée sur le sujet.

Heureusement, sauvant en quelque sorte l’honneur de sa corporation, Fred Couples, capitaine de l’équipe américaine alignée la semaine prochaine lors de la Presidents Cup, est sorti du bois et a clairement fait savoir que si Steve Williams avait été son caddie, il s’en serait aussitôt débarrassé.

Cette faiblesse en termes de réactions n’est pas complètement surprenante dans le monde ô combien conservateur —et blanc— du golf. La bêtise de Steve Williams n’indique pas que tout le golf est raciste, mais l’absence de toute sanction entretient un doute aisément relayé par l’histoire pas très nette de ce sport au cours des précédentes décennies.

De manière ahurissante, l’ancien n°1 mondial, l’Australien Greg Norman, volant au secours de Steve Williams, son ancien caddie, a d’ailleurs déclaré au cœur de cette polémique qu’en la matière «le golf avait besoin de la cohésion qui a toujours été la sienne». Circulez, il n’y a rien à voir ou à écouter, et serrez les rangs!

«Les golfeurs blancs, les caddies noirs»

Drôle de sport qu’est le golf, que l’on aime passionnément voire carrément à la folie quand on le pratique, mais qui refuse de s’affranchir encore de tant de rigidités choquantes à l’image de ces clubs qui, des deux côtés de l’Atlantique, refusent encore la présence de… femmes.

Cadre du dernier British Open, le Royal St. George reste ainsi obstinément réfractaire au «deuxième sexe» pour ce qui concerne ses membres, au mépris des lois européennes. Et ne parlons pas de l’Augusta National, écrin du Masters aux Etats-Unis, toujours aussi misogyne malgré les attaques dont il a fait objet sur le sujet et dont l’un des fondateurs, Clifford Roberts, est célèbre pour cette phrase:

«Tant que je serai en vie, les golfeurs seront blancs et les caddies seront noirs».

En effet, il fallut attendre 1991 pour que l’Augusta National, situé dans l’état sudiste de Géorgie, accepte un membre de couleur pour la première fois et encore le club ne le fit-il pas de bonne grâce, mais sous la pression des événements de Shoal Creek, dans l’Alabama.

Shoal Creek avait accueilli le PGA Championship en 1990 et son président, Hal Thompson avait finement déclaré à l’occasion «qu'il n'y avait pas de discrimination dans son club, sauf pour les Noirs, bien sûr». Tollé général qui avait débouché sur l’obligation faite aux clubs de s’ouvrir à des membres qui n’étaient pas exclusivement blancs.

«Votre président est noir»

C’était il y a vingt ans seulement. Vingt ans, autant dire que c’était hier soir. Depuis, Condoleeza Rice, née à Birmingham, est devenue, par exemple, membre de Shoal Creek, mais l’intégration est loin de se faire à marche forcée dans les clubs à travers le pays.

Il est d’ailleurs amusant, ou effrayant, de constater qu’Alan Shipnuck, l’un des journalistes spécialisés dans le golf pour le compte de l’hebdomadaire Sports Illustrated, a reçu une drôle de réponse en faisant allusion sur son compte Twitter à l’affaire de Shoal Creek pour évoquer le dérapage de Steve Williams.

Une réponse venue de Paul Azinger, capitaine américain victorieux de la Ryder Cup en 2008, et qui disait ceci de manière cinglante:

«Shoal Creek? Votre président est noir […] Qu’est-ce que le racisme a à faire dans cette histoire ?»

Votre président... Comme s’il n’était pas aussi celui de Paul Azinger…

Une vaste majorité de Républicains

Il faut savoir que les joueurs professionnels américains sont des Républicains dans une très vaste majorité, des conservateurs pour la plupart, et ne s’en cachent pas. En 1993, l’équipe américaine de Ryder Cup avait même affiché son hostilité à l’égard de Bill Clinton qui, en tant que fan de golf, voulait les recevoir à la Maison Blanche, mais qui avait l’intention aussi de taxer davantage les plus riches, donc les golfeurs du PGA Tour.

Le journaliste américain, John Feinstein, dans l’un de ses livres, avait repris l’une des phrases de Lee Janzen, l’un des membres de l’équipe:

«Où j’ai grandi, il valait mieux dire que vous étiez éboueur que démocrate.»

En définitive, l’avènement de Tiger Woods n’a pas changé grand-chose sur le fond aux Etats-Unis –et ailleurs. Le golf reste un sport éminemment blanc où l’homme de couleur reste relégué dans des tâches subalternes ou ingrates. Il suffit d’aller jouer dans un club, même public, aux Etats-Unis et de regarder le visage des caddies qui attendent le golfeur intéressé par leurs services.

Il est d’ailleurs frappant de constater que Woods reste encore le seul joueur noir américain à sillonner le PGA Tour. Et une sorte d’anomalie aux yeux de beaucoup et notamment de ceux qui n’ont pas jugé bon de délivrer un carton rouge à Steve Williams. Le golf, qui compte beaucoup de détracteurs, s’est encore fait quelques ennemis, hélas pour lui.

Yannick Cochennec

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