Culture

«Celles qui aimaient Richard Wagner», un nanar indéfendable

Jean-Marc Proust, mis à jour le 12.11.2011 à 12 h 19

On aurait aimé aimer le biopic du compositeur par Jean-Louis Guillermou, mais c'est hélas impossible.

Jean-François Balmer et Roberto Alagna dans «Celles qui aimaient Richard Wagner».

Jean-François Balmer et Roberto Alagna dans «Celles qui aimaient Richard Wagner».

Il y a des films animés des meilleures intentions qui soient. Réalisé par Jean-Louis Guillermou, Celles qui aimaient Richard Wagner est de ceux-là. L’ambition est triple: raconter la vie d’un musicien génial, faire entendre son œuvre, montrer le délire de ses fans, le tout s’entrecroisant dans un scénario complexe sans être abscons.

Le casting, parfaitement improbable, titille: Jean-François Balmer, Roberto Alagna (!), Stéphane Bern (!!), Michèle Mercier (!!!). On hésite entre l’incrédulité et l’incrédulité. Franz Liszt (Robin Renucci) est aperçu de loin. Arielle Dombasle et Julie Depardieu étaient annoncées, elles ne sont pas là.

Un truc à filles, un truc extra

Le pitch est classique: Wagner trouve son inspiration par les femmes. Ce n’est pas plus idiot que la figure classique du type romantique qui trouve son inspiration dans les nuages.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar Friedrich (1818)

Et, au moins pour Tristan und Isolde, c’est avéré.

Dans le film, Wagner a un truc à filles, un truc extra. Dès qu’il en voit une, il lui souffle: «Tu es ma muse» (variantes: «la déesse de mes pensées», «ma source d’inspiration»). Elle se pâme aussitôt et ils font crac-crac sur la table de la salle à manger ou dans le panier du pique-nique, au son des violons (Tristan, par exemple).

En serial lover, Jean-François Balmer est absolument impayable. Son air satisfait quand il se reboutonne la braguette après avoir consommé Cosima est un pur moment de bonheur. Il tripote les épaules de Judith Gautier tandis qu’elle joue Bar (prononcez «BACH») au piano, elle ferme les yeux, tout ça est éclairé à la bougie. Son épouse est énervée, il la prend à la hussarde et, une fois son affaire faite, hop!, il se plonge dans sa partition tandis qu’elle pleure.

Des dialogues délicieusement surannés

Parfois, il y a des scènes de ménage, forcément il y a du vaudeville dans l’aria, Wagner ayant pour coutume de séduire la femme de ses potes. Mais, comme tout est très écrit, ça ressemble à du Racine écrit par un élève de propédeutique:

«Vous me harcelez de votre jalousie.»
(Tu me fais chier, vieille peau)

«—Vous me semblez toute chavirée ma chère.
—Non, non, Otto. Ce ne sont que ces chaleurs trop vives qui m’indisposent.»
(—T’es encore allée te faire sauter par ce connard?
—Nein, nein, Otto. De toute façon, j’ai mes ragnagnas.)

De temps à autre, une voix off nous explique ce qui se passe: «Mais Cosima est déjà troublée par Wagner.» La compréhension de ce qui suit en est facilitée. il la croise dans la rue, peste contre les juifs qui «sucent le sang des chrétiens», puis l’embrasse. Et elle: «Oh! Richard! Je vous appartiens corps et âme!»

L’écriture des dialogues évoque une série télé comme à l’époque où l’Académie française veillait sur l’ORTF. A l’incrédulité succède le rire en écoutant ces dialogues très écrits, dits avec une blancheur désarmante, comme s’il s’agissait d’un Bresson honteux.

Tout ici fleure le bon vieux temps. Il y a des calèches qui roulent dans des rues d’avant, des salons avec des dorures et des éclairages à la bougie. On a le sentiment de voir une version lente des Gens de Mogador, avec une musique moins Mogador et plus Bayreuth.

Les wagnériens sont cinglés

Une partie du film se déroule de nos jours. Nous voici en 2010 avec Judith (Anne-Christine Caro) et Brigitte (Michèle Mercier). La première se promène au bord d’une rivière et elle a «envie de dire à son amoureux que jusqu’à Wagner, l’opéra n’était que musique». On trouve que son amoureux est bien patient.

Quant à Brigitte, elle wagnérise joyeusement dans la sénilité, s’entourant de roses (le fleuriste niçois est cité au générique) le 25 août, jour anniversaire du mariage de Richard et Cosima. Ou bien, voilée de noir, agite un encensoir, le 13 février, avant de crier («Aaah! Aaah!») en balançant les roses, parce que, «Aaah! Aaah!», ça fait 127 ans qu’il est mort. C’est presque comme dans L’Exorciste.


Depuis Lavignac («On va à Bayreuth comme on veut, à pied, à cheval, en voiture, à bicyclette, en chemin de fer, et le vrai pèlerin devrait y aller à genoux»), on sait que le wagnérien est cinglé, ça se confirme. Et le film en parle, finalement, plutôt bien.

Stéphane Bern de Bavière

En fait, le coup de génie, c’est Stéphane Bern. Louis II de Bavière, c’est lui. Chez Visconti, Ludwig (Helmut Berger) était exalté, ténébreux, perdu, désespéré, avec ses grosses cernes sous les yeux à la fin, on voyait que ça n’allait pas fort. Chez Guillermou, Louis II est grotesque, ridicule, minable, capricieux, gâteux, joueur de dés, trébuchant, en un mot: désopilant.

Je crois que Stéphane Bern mérite autant l’Oscar du meilleur acteur que PPDA le prix Nobel de littérature. Sa composition du monarque est chouette, on se sent vraiment bien en République. Il rit, il pense, il attend, il a un joli ruban rouge. D’accord, ce n’est pas très honnête de se moquer car ce sont des photos de tournage (dues à Nice Matin).

En fait, si, c’est très honnête. Car, dans le film, Stéphane Bern est plus drôle que Groucho Marx. Il parvient même à dire «Fi!». Regardons la bande-annonce. A la 38ème seconde, Stéphane-Louis se lève, sourit...

Et prononce, la bouche gourmande:

«Quel plaisir de pouvoir approfondir mes connaissances musicales...»

A côté de lui, Pfistermeister hoche la tête d’un air entendu. Bern II tourne la tête vers la caméra, fait un truc avec sa bouche...

... en levant les épaules:

«... sous une si auguste férule!»

Puis il sourit. Moi, j’ai beau adorer Wagner, je donne tout Parsifal et Meistersinger pour ce sourire. Contrechamp vers Cosima, qui sourit. «Je me réjouis par avance de la venue de Monsieur von Bülow que...» Suspense-grimace. Le type à côté n’a pas l’air dupe.

«... que je nomme dès à présent mon musicien personnel!»


J’ai du mal à décrire ce rictus pour lequel je donne tout Lohengrin et Götterdämmerung. Le type à côté reste coi. Respect. J’adorerais voir le bêtisier.

Un nanar indéfendable

Vraiment, j’aurais voulu défendre ce film. J’aime Wagner, le cinéma, les châteaux de Bavière, les filles allemandes faciles et, désormais, Bern. A chaque instant, on mesure à quel point le cinéaste a manqué de moyens, combien l’ambition s’est heurtée sur la réalité. C’est un film fait avec des bouts de ficelle, ça se sent. Mais il arrive que de trois fois rien sorte un chef-d’œuvre.

Là, non. Celles qui aimaient Richard Wagner est un nanar indéfendable, avec des dialogues qui évoquent le pire du théâtre filmé, des acteurs qui font ce qu’ils peuvent, il passe dans un nombre de salles plus que limité. Malheureusement, on rigole encore plus que dans Magic Fire (William Dieterle) où, dans une séquence inénarrable, une Walkyrie radieuse se fait sucer l’oreille par le cheval qui est à son côté (promis, c’est vrai), et La Belle Meunière (Marcel Pagnol), où Tino Rossi joue le rôle de Schubert. Et chante Schubert.

Le biopic musical est un genre difficile où les réussites sont rares: Friedemann Bach (Traugott Müller, 1941), Chronique d'Anna Magdalena Bach (Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, 1967), Amadeus (Miloš Forman, 1984), Tous les matins du monde (Alain Corneau, 1991)... Le sujet, visiblement, impressionne, et la réalisation se monte par trop respectueuse du Génie Créateur. Résultat: de plates illustrations. Mieux vaut sans doute profaner les idoles, comme l’a fait avec constance Ken Russell, qu’il s’agisse de Tchaikovski ou de Mahler. Au moins, on sait pourquoi on rit.

Jean-Marc Proust


Alagna tenté par Wagner

Parfois, Roberto Alagna, qui joue Joseph Tichatschek, le ténor qui créa Tannhäuser, chante. Le mélomane se réjouit de l’entendre dans ce répertoire où il s’est jusqu’à présent peu aventuré. Dans une longue séquence, on l’entend chanter Das süsse Lied verhalt (Lohengrin) avec Nathalie Manfrino, tous deux accompagnés au piano. Pas mal du tout.

Dans une interview à Classica, il disait avoir envie de pousser la porte des rôles wagnériens:

«Les opéras de Wagner vous attirent-ils?
—Je me dis de plus en plus qu’il faut que j’en aborde un, sans savoir encore lequel. Lors de ce tournage, je me suis vraiment régalé. De même, il y a longtemps que je souhaite enregistrer un disque d’airs allemands.»

Finalement, Jean-Louis Guillermou a eu raison de tourner ce film.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte