Pourquoi la bourde de Standard & Poor’s sur une dégradation de la note française n'en est pas une

La France est contaminée par l’Italie. La pression se resserre sur Paris. La «bourde» de Standard & Poor’s sur une dégradation de la note française est révélatrice de cette nervosité.

- Les AA ou AAA d'une agence européenne seraient-il plus acceptables? REUTERS/Vl

- - Les AA ou AAA d'une agence européenne seraient-il plus acceptables? REUTERS/Vladimir Konstantinov - -

Une incroyable bourde, l’annonce par l’agence de notation Standard & Poor’s de la dégradation de la note souveraine de la France à certains de ses abonnés privilégiés? Peut-être… L’enquête réclamée par le ministre de l’Economie François Baroin, et que mène l’Autorité de marchés financiers (AMF) le dira. Peut-être aussi. L’agence tente de faire amende honorable:

«La note de la République française est inchangée à "AAA", assortie d'une perspective stable, et cet incident n'est pas lié à une quelconque activité de surveillance de la note».

Malgré tout, pour qu’un opérateur forcément spécialisé ait pu envoyer une information capitale sans qu’elle retienne son attention, c’est que la note technique était sous le coude. 

C’est un élément parmi d’autres assez révélateur de la tension qui existe aujourd’hui sur la dette souveraine de la France, après les dernières mesures d’austérité de François Fillon manifestement pas à la hauteur du problème. Surtout avec la crise italienne, qui contamine la France. Le gouvernement tente de louvoyer sous la contrainte de l’élection présidentielle, mais les marchés n’en ont cure.

Un rappel aux réalités

A force de s’en tenir à des prévisions de croissance pour 2012 manifestement surévaluées et de vouloir faire la politique de l’autruche dans la perspective des prochaines présidentielles, le gouvernement français irrite les observateurs qui n’apprécient pas qu’on veuille leur faire prendre des vessies pour des lanternes. Les marchés financiers ont déjà réagi, puisqu’ils pratiquent aujourd’hui pour Paris des prêts à un taux globalement deux fois plus élevés que pour Berlin.

Même Bruxelles, qui ne table plus que sur un 0,6% pour la France l’an prochain s’est fendu d’un rappel à l’ordre. C’est dans ce contexte que S&P anticipe par erreur la dégradation de la note française, après qu’une autre (Moody’s) l’a mise sous surveillance à la mi-octobre.

Une méthodologie à plusieurs entrées

Pourtant, une agence n’établit pas ses notes au doigt mouillé. Attaquée notamment aux Etats-Unis après l’annonce en août dernier d’une dégradation de la note américaine, Standard & Poor’s  veut jouer la transparence. Et livre des indications sur la méthodologie utilisée pour noter la dette de 126 pays dans le monde.

Elle se défend de procéder à simples évaluations comptables, mais déclare prendre en compte la solidité des institutions et le risque politique, la structure de l’économie et les prévisions de croissance, les positions et investissements à l’international, la politique fiscale en regard du poids de la dette et de la dépendance du pays à cette dette, ainsi que la monnaie.

A partir de cette approche, la méthodologie de Standard & Poor’s s’appuie sur un schéma analytique à cinq entrées, concernant des domaines distincts: politique, économique, externe, fiscal et monétaire. Une note est attribuée pour chacune des entrées. Puis deux synthèses sont réalisées à partir de matrices: le politique et l’économique d’un côté;  les paramètres extérieurs, le fiscal et le monétaire de l’autre.

Les résultats – sous forme de notes – de ces deux synthèses sont eux-mêmes combinés. Et après d’ultimes ajustements pouvant provenir de facteurs exceptionnels, une note est attribuée qui reproduit la capacité d’un pays à honorer ses engagements pour le remboursement de sa dette.

Un système de notation à 21 degrés

C’est cette fameuse note sur laquelle se concentrent les opérateurs de marchés, sans forcément s’intéresser à l’analyse l’a générée. Ce que regrette standard & Poor’s : par exemple l’agence souligne que «la divergence entre les notes des différents pays de la zone euro s'est accentuée à partir de 2004, il y a sept ans. Cette année-là, S&P a abaissé les notes de la Grèce, de l'Italie et du Portugal, sans que cela n'ait eu d'effet sur les investisseurs».

C’est donc la dette qui est notée, du fameux AAA (dette de première qualité, sans problème de remboursement) à C (pays en quasi faillite), en passant par toutes les nuances de A (dette de haute qualité, puis moyenne, puis inférieure) et de B (la dette devient alors spéculative).  Soit 21 «notes» possibles dans le système de notation de Standard & Poor’s… avant l’ultime (D) signifiant la banqueroute totale d’un pays. Les systèmes de notation des deux autres agences toute puissantes à l’échelon mondial, Moody’s et Fitch Ratings, sont similaires.

Un service de la dette plus lourd

Compte tenu des différentes étapes de cette méthodologie, on ne voit pas comment une erreur aurait pu se produire si, d’ores et déjà, l’analyse n’avait pas été déjà anticipée concluant à la perspective d’un changement de note. Ce qui augure mal de l’avenir.

Rappelons que, pour 2011, le besoin de financement de l’Etat établi par l’Agence France trésor porte sur 187 milliards d’euros. Et que, dans ces conditions, un point en plus de taux d’intérêt se traduit par un relèvement de près de 2 milliards d’euros du service de la dette… qui aura approché 47 milliards de dollars en  2011 et devrait atteindre 49 milliards en 2012.

Or, on peut contester la légitimité des agences de notation et le système d’information qui les lie aux opérateurs financiers. Mais dans ce cas, il faut pouvoir proposer un autre système; or, il ne parvient pas à émerger. Ou pouvoir s’abstenir d’emprunter. Ce qui n’est pas le cas. Les marchés imposent les agences, qui s’imposent aux gouvernements. A quand une nouvelle gouvernance?

Gilles Bridier

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L'AUTEUR
Gilles Bridier est journaliste économique à Api.doc. Il est passé par les rédactions des Echos, de Libération, du Monde et de La Tribune. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 11/11/2011
Mis à jour le 11/11/2011 à 16h22
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